AFFAIBLISSEMENT DE LA FOI EN GÉNÉRAL
A ces supersîitions aussi bien qu'aux idées de l'antiquité en général se rattache étroitement l'affaiblissement de la croyance à l'immortalité de l'âme '. En outre, cette question a joué un rôle encore bien plus considérable et bien plus actif dans l'histoire du développement de l'esprit moderne dans son ensemble.
Une des principales causes de la négation de l'immortalité de l'âme a été d'abord le désir de ne plus rien devoir à l'Église, devenue un objet de haine. Nous avons vu (p. 274 ss.) que l'Église donnait le nom d'épicuriens à ceux qui ét ient animés de sentiments hostiles à son égard. Plus d un indifférent peut avoir demandé les derniers sacrements à l'heure de la mort; mais combien d'hommes sont restés ennemis de l'Église pendant toute leur vie, surtout pendant leurs années les plus actives! Il est évideut que chez un grand nombre d'individus ce
1 Si nous avions à faire l'histoire de l'incrédulité italienne, il faudrait aussi rappeler l'averroïsme, qui régnait en Italie, et surtout à Venise, vers le milieu du quatorzième siècle, et qui était combattu par Boccace et par Pétrarque dans des lettres et par ce dernier aussi dans l'écrit : De sut ipsiua et altorum ignorantia. Il est possible que la colère de Pétrarque ait été entretenue par des exagérations et des malentendus; toujours est-il qu'il était convaincu d'une manière générale que les averroïstes tournaient ë* ridicule ia religion chrétienne et même la rejetaient.
sentiment d'hostilité a été accompagné d'une incrédulité absolue; du reste, l'histoire est là pour l'attester. Ce sont ceux dont l'Ariosle dit qu'ils ne croient à rien au delà de leur toit1. En Italie, surtout à Florence, on pouvait être un incrédule notoire, à condition de ne pas s'attaquer à l'Église». Le confesseur, par exemple, qui doit préparer à la mort un condamné politique, s'informe au préalable s'il croit, « car on avait répandu le faux bruit qu'il ne croyait à rien ».
Le condamné dont il s'agit ici, ce Pierre-Paul Boscoli dont nous avons déjà parlé (t. II, p. 75), qui a participé en 1513 à un attentat contre les Médicis nouvellement restaurés, est devenu la véritable image de la confusion religieuse qui existait alors. Attaché par tradition au parti de Savonarole, il ne s'en était pas moins passionné pour la liberté conçue d'après l'idéal antique et pour d'autres idées païennes ; mais lorsqu'il est dans son cachot, le parti qu'il avait déserté revient à lui, et lui procure une fin « bienheureuse ». Le témoin et l'historien de ce drame est un membre de cette famille d'artistes qui s'appelle délia Robbia, le savant philologue Luca. « Ah! dit en gémissant Boscoli, chassez de ma tête l'image de Brutus, afin que je puisse suivre ma voie en chrétien». » — Luca lui répond : « Si vous le voulez, ce n'est pas difficile ; vous savez bien que ces traits des anciens Romains ne sont pas arrivés jusqu'à nous dans leur vérité primilive,
1 Ariosto, sonetto 34 : Mon ereder sopra il tetto. Le poëte le dit méchamment d'un fonctionnaire qui s'était prononcé contre lui dans une question d'intérêt.
2 II faut rappeler ici G. Gemisthos rlethon, dont l'ignorance du christianisme agit puissamment sur les Italiens du temps, surtout sur les Floreniins.
3 Narrazione dtl caso del Boscoli, Arch. stor., I, p. 273 SS. L'expres- Sion consacrée était non averfe.le; comp. Vasaiu, VII, p. 122, Vita di Piero di Cosimo .