‹ La civilisation en Italie au temps de la RenaissanceChapitre 133 sur 153 · CHAP. V. — AFFAIBLISSEMENT DE LA FOI EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

CHAP. V. — AFFAIBLISSEMENT DE LA FOI EN GÉNÉRAL

bouche de Sannazar le récit d'une vision qu'il a eue un matin, alors qu'il était plongé dans un demi-sommeil. Il voit un ami mort, Ferrandus Januarius, avec lequel il s'était souvent entretenu jadis de l'immortalité de l'âme; il lui demande si les peines de l'enfer sont réellement éternelles et terribles comme on le dit. Après quelques instants de silence, l'ombre répond tout à fait dans le sens d'Achille interrogé par Ulysse : « Ce que je puis te dire et t'affirmer, c'est que nous autres, qui avons quitté la vie terrestre, nous éprouvons un violent désir d'y rentrer. » Puis elle salue l'ami étonné et disparait.

On ne saurait méconnaître que de pareilles idées sur l'état qui suit la mort supposent ou amènent la suppression des dogmes chrétiens lesplus essentiels. Pour les partager, il fallait avoir perdu presque entièrement la notion du péché et de la rédemption. Qu'on ne se laisse pas abuser par l'influence des prédicateurs et des épidémies de pénitence dout nous avons parlé plus haut (p. 234 ss ,261 ss.); car, même en accordant que les individus éclairés y aient pris part comme les autres, il faut se dire que ce phénomène était dû surtout à un besoin d'émotion, à une dé lente momentanée des esprits, à l'épouvante causée par une calamité publique, à l'espérance du secours céleste. Le réveil de la conscience n'avait pas pour conséquence for cée le sentiment des fautes commises et de la rédemption ; même une pénitence extérieure très-rigoureuse ne suppose pas nécessairement le repentir dans le sens chrétien. Quand des hommes de la Renaissance, à l'esprit largement développé, nous racontent que leur principe est de ne se repentir de rien », cela peut certainement être vrai

1 CAUDANUS, De propria vila, cap. XIII : Non pcmittre ullius rei quant voluntarie effecerim, eliam quœ maie cessisset; sans cela j'aurais été le plus malheureux des hommes.

d'actions moralement indifférentes, de choses purement imprudentes et inutiles; mais ce dédain du repentir s'étendra naturellement aussi au domaine moral, parce que sa source est générale, c'est-à-dire qu'il dérive du sentiment puissant de l'individualité. Le christianisme passif et contemplatif, qui ne sait que faire craindre ou espérer la vie à venir, n'avait plus de pouvoir sur ces hommes Aussi Machiavel ose-t-il arriver à cette conclusior : c'est qu'une religion pareille est incapable d'être utile à l'État et à la défense de sa religion >.

Quelle forme devait donc revêtir chez les penseurs le sentiment religieux, qui, malgré tout, subsistait dans toute sa force? C'est celle du théisme ou du déisme, comme on voudra. Ce dernier nom peut convenir à la doctrine qui a rejeté l'élément chrétien sans chercher ou sans trouver quelque chose qui puisse le remplacer au point de vue du sentiment. Quant au théisme, nous le trouvons dans cette croyance élevée, positive, à l'Être suprême, que le moyen âge n'avait pas connue. Cette croyance n'exclut pas le christianisme et peut toujours se concilier avec la doctrine chrétienne du péché, de la rédemption et de l'immortalité de l'âme; mais elle existe aussi dans les esprits sans elle.

Parfois elle s'affirme avec une naïveté enfantine, elle rappelle même des souvenirs à demi païens : Dieu lui apparaît comme l'être tout-puissant qui exauce les vœux des hommes. AguoloPandolfini raconte 2 comment, après la cérémonie de son mariage, il s'est enfermé awc sa femme et s'est agenouillé à ses côtés devant l'autel domestique orné de l'image de Marie, pour prier, non pas la Madone, mais Dieu, de leur accorder la grâce de jouir pleinement

1 Disco si, 1. II, cap. il.

3 Del governo dtllafamiglia, p. 114

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