CIIAP. V. — AFFAIBLISSEMENT DE LA FOI EN GÉNÉRAL
de leurs biens, de vivre ensemble de longues années dans la joie et dans la concorde, et de leur donner de nombreux descendants : « Je demandai pour moi la richesse, des amis puissants, des honneurs, et pour elle une réputation sans tache, une parfaite honorabilité et les vertus d'une bonne ménagère. » Si des vœux pareils revêtent de plus une expression bien antique, il devient difficile parfois de ne pas confondre les idées païennes et la conviction théiste
Parfois aussi ce sentiment se manifeste dans le malheur, et il apparaît alors avec une vérité saisissante. Il nous reste des dernières années de Firenzuola, alors qu'il était depuis longtemps miné par la fièvre, des invocations à Dieu dans lesquelles il se montre à la fois fervent chrétien et théiste pur*. Il ne considère ses souffrances ni comme une expiation de ses péchés, ni comme une épreuve et une préparation à uue autre vie ; c'est une affaire entre lui et Dieu seul, qui a placé le violent amour de la vie entre l'homme et son désespoir. « Je me répands en imprécations, mais seulement contre la nature, car ta grandeur me défend de te nommer...; donne-moi la mort, Seigneur, je t'en prie, donne-la-moi à cette heure. »
Sans doute on cherchera vainement dans cet exemple et dans d'autres du même genre la preuve palpable de l'existence d'un théisme complet et raisonné ; les théistes comme Firenzuola croyaient encore être chrétiens dans une certaine mesure, et de plus ils respectaient, pour différentes raisons, la doctrine enseignée par l'Église. Mais à l'époque de la Réforme, lorsque la lumière se fit dans les esprits, les théistes virent plus clair dans leurs idées; nombre de protestants italiens se déclarèrent
1 Voir à l'appendice n° 4.
s Firenzuola, Opère, vol. IV, p. 147 ss.
antitrinitaires et sociniens, s'exilèrent même de leur pays et essayèrent de fonder à l'étranger une Église nouvelle. Nous espérous avoir montré du moins, par ce que nous avons dit, qu'en dehors de l'humanisme et du rationalisme l'extension des doctrines théistes était encore favorisée par d'autres causes.
C'est assurément dans l'Académie platonicienne de Florence et surtout dans Laurent le Magnifique lui-même qu'il faut chercher le centre du théisme. Les ouvrages théoriques et les lettres des académiciens et de leur illustre protecteur ne nous font connaître que la moitié de leurs tendances. Il est vrai que, dès sa jeunesse jusqu'à la fin de sa vie, Laurent a manifesté le respect des dogmes chrétiens », et que Pic a même fini par subir l'influence de Savonarole et par tomber dans une sorte d'ascétisme monacal*. Mais dans les hymnes de Laurent», que nous sommes tenté d'appeler la plus haute expression de l'esprit de cette école, c'est le théisme pur qui parle, et il a pour point de départ l'idée du monde envisagé comme un grand Cosmos physique et moral. Tandis que les hommes du moyen âge considèrent le monde comme une vallée de larmes sur laquelle le Pape et l'Empereur sont chargés de veiller jusqu'à la venue de l'Antéchrist, pendant que les fatalistes de la Renaissance passent alter-
1 Nie. Valori, Vita di Lorento, passim. — Voir les belles instructions adressées à son fils le cardinal Giovanni, dans Fabroni, Laurentius, Adnot. 178, et dans les appendices de la Vie de Laurent, par Roscoe.
* Jo. Pici Vita, attet. Jo. Franc. Pico. — Voir sa Deprecatio ad Deum, dans les Deliciœ poetar. Italor.
3 Ce Sont les chants : Oratione » Magno Dio, per la cui costante legge, etc. », dans Roscoe, Leone X, ed. Bossi, VIII, p. 120; — l'hymne « Oda ilsaero inno lutta la natura, etc. », dans Fabroni, Laurentius, Adnot. 9; — l'Aller cazione. (Poésie di Lorento Magn., I, p. 265; dans ce dernier recueil se trouvent aussi les autres po&mes cités ici.)