CHAPITRE IV. — DÉCOUVERTE DE L'HOMME, ETC
mais dans l'action, témoin le célèbre vingt-troisième chant et les suivants, où il décrit la folie et les fureurs de Roland. Les histoires d'amour qu'il mêle à son poëme héroïque n'ont pas ces couleurs tendres dont un poëte lyrique les aurait revêtues; c'est un mérite de plus, quand même on ne peut pas toujours les approuver au point de vue de la morale. Par contre, elles ont parfois, en dépit de la magie et de la chevalerie qui s'y mêlent, un tel air de vérité et de réalité qu'on croit y trouver l'histoire du cœur du poëte lui-même. Emporté par le sentiment de sa puissance, il a, sans y penser, introduit clans son grand poëme bien des éléments contemporains ; c'est ainsi qu'il y a fait entrer la gloire de la maison d'Esté sous forme d'apparitions et de prédictions. Tout cela trouve place dans ses merveilleuses octaves, qui se succèdent ainsi que les ondes d'un fleuve s'avancent d'un mouvement égal et continu
Avec Teofilo Folengo, ou, comme il se nomme encore, Limerno Pitocco, la parodie prend la place à laquelle elle aspire depuis longtemps 1 ; mais avec le comique et son réalisme reparait en même temps la sérieuse peinture des caractères. Au milieu des horions et des coups de pierres qu'échange la turbulente jeunesse d'une petite ville de la campagne de Rome, grandit le petit Roland : ses débuts annoncent à la fois un héros, un ennemi des moines et un raisonneur. Ici s'évanouit ce monde fantastique et conventionnel qui s'était formé depuis Pulci et qui avait servi de cadre à l'épopée; l'origine ainsi que les faits et gestes des paladins sont hardiment ridiculisés, témoin ce tournoi du deuxième chant, où les chevaux sont remplacés par des ânes et où les chevaliers apparaissent
1 Son Orlandino, première édition, 1526.
avec les armes et les armures les plus singulières. Parfois le poëte déplore plaisamment l'inexplicable félonie qui était héréditaire dans la famille de Ganelon deMayenee, gémit sur la pénible conquête de Pépéc Durandal, etc. ; même la tradition n'est plus, en général, pour lui qu'un fond commode qu'il émaille d'inventions ridicules, d'épisodes, de théories à son usage (qui lui inspirent parfois des pages remarquables, entre autres la fin du chapitre VI), et d'obscénités. Enfin, à côté de tout cela, il y a des railleries à peine déguisées à l'adresse de l'Arioste; heureusement pour le Roland furieux, il fut bientôt délivré de ÏOrlandino, grâce aux rigueurs de l'Inquisition, qui Je poursuivit à cause des hérésies luthériennes qu'il contenait et qui réussit à le faire oublier. On reconnaît, par exemple, une parodie du grand poêle dans le chapitre VI, strophe 28, où l'auteur fait descendre la maison de Gonzague du paladin Guidone, attendu que les Colonna devaient remonter à Roland, les Orsini à Renaud, et, d'après l'Arioste, la maison d'Esté à Roger. Peut-être Ferrante de Gonzague, le prolecteur du poëte , n'était-il pas étranger à cet attachement pour la maison d'Esté.
Enfin le fait que dans la Jérusalem délivrée de Torquato Tasso la peinture des caractères est une des plus grandes préoccupations du poëte, prouve à lui seul combien sa manière de voir s'éloigne de celle qui régnait un demisiècle avant lui. Son admirable poëme est surtout un monument de la contre-réforme qui s'était accomplie dans l'intervalle et de ses tendances.