CHAPITRE V. - LA BIOGRAPHIE
automne je vais visiter les villes voisines; j'y vois mes amis, je cause avec eux, ils me font faire la connaissance d'autres personnes distinguées, telles que des architectes, des peintres, des sculpteurs, des musiciens et des agronomes. J'admire leurs créations nouvelles, je revois ce que je connaissais déjà, et je continue ainsi d'apprendre des choses utiles; les palais, les jardins, les antiquités, les villes, les églises, les travaux de fortification, tout concourt à m'instruire. Mais ce qui surtout m'enchante quand je suis en voyage, c'est la beauté des sites et des endroits que je traverse et que je vois tantôt dans la plaine, tantôt sur des hauteurs, baignés par des rivières ou par des ruisseaux, ornés de maisons de campagne et de jardins. Mes jouissances restent entières, car j'ai conservé, Dieu merci, le plein usage de tous mes sens; mon goût lui-même n'a pas souffert de l'âge : aujourd'hui les aliments simples et modestes dont je me contente, ont plus de saveur pour moi que les mets friands qu'il fallait autrefois à ma sensualité. »
Après avoir rappelé les travaux de dessèchement qu'il a entrepris pour la république et les projets qu'il n'a cessé de proposer pour la conservation des lagunes, il termine ainsi : « Voilà les véritables récréations d'une vieillesse à laquelle Dieu a épargné les maladies et qui ne connaît pas ces souffrances physiques et morales auxquelles succombent tant d'hommes plus jeunes que moi et tant d'autres qui ont mon âge. Et s'il est permis de mêler le plaisant au sérieux, je dirai que si dans ma quatre-vingt-troisième année j'ai pu écrire une comédie très-amusante, qui fait rire sans blesser la bienséance, c'est encore à ma modération en toutes choses que je le dois. D'ordinaire c'est la jeunesse qui fait des comédies, tandis que la tragédie est plutôt l'affaire de l'âge mûr et
do la vieillesse; or, si l'on fait un mérite à certain Grec célèbre d'avoir encore écrit une tragédie dans sa soixantetreizième année, ne faut-il pas que je me porte mieux et que j'aie l'esprit plus libre, avec mes dix ans de plus que lui? — Et pour qu'il ne manque à ma vieillesse aucune consolation, je vois devant mes yeux une sorte d'immortalité tangible sous la forme de mes desceudants. Quand je rentre chez moi, je trouve, non pas un ou deux petitsfils, mais onze, qui ont de deux à dix-huit ans, sont tous nés du môme père et de la même mère, ont tous une santé excellente et (autant qu'on en peut juger jusqu'à présent) sont tous bien doués, ayant l'amour de l'élude et l'instinct de l'honnêteté. J'ai toujours avec moi un des plus pelils; c'est mon bouffon (buffoncello) , car on sait que, de trois à cinq ans, les enfants sont des bouffons de naissance; quant aux grands, je les traite déjà en amis, en compagnons; comme ils ont de fort belles voix et du goût pour la musique, j'ai du plaisir à les entendre chanter et jouer de plusieurs instruments; moi-même je chante aussi, et j'ai la voix plus claire et plus forte que jamais. Voilà quelles sont les joies de ma vieillesse. Ma vie est donc bien vivante, elle n'est pas une mort anticipée ; aussi je n'échangerais pas mon grand âge contre la jeunesse d'un homme dévoré par les passions. »
Dans V Exhortation que Cornaro, alors âgé de quatrevingt-quinze ans, ajoute à son livre, il compte au nombre des éléments de son bonheur la satisfaction d'avoir fait beaucoup de prosélytes par son traité. Il mourut à Padoue en 1565, âgé de plus de cent ans.