CHAPITRE V
l'homme de société accompli
C'est pour les cours et, au fond, bien plus encore pour lui-même, que se développe et s'affine le courtisan tel que l'entend Casliglione. H est, à proprement parler, l'homme de société idéal ; il est le produit nécessaire, la quintessence de la culture de cette époque, et la cour est plus faite pour lui qu'il n'est fait pour la cour. Tout bien pesé, on ne pouvait rien faire d'un tel homme dans une cour, attendu qu'il a lui-même les qualités et les allures d'un prince accompli, et que sa supériorité, toute simple et toute naturelle, suppose un être trop indépendant. Le mobile secret qui le fait agir, c'est, — l'auteur a beau vouloir le dissimuler, — non pas le service du prince, mais sa propre perfection. Un exemple le fera mieux voir : à la guerre, le courtisan refuse ' des missions utiles où il trouverait à courir des dangers et à se dévouer, quand elles manquent de grandeur et d'éclat, comme, par exemple, la capture d'un troupeau; ce qui l'attire dans les camps, ce n'est pas le devoir, mais Vonort. La situation morale du courtisan vis-à-vis du prince, telle que l'auteur la définit dans le quatrième livre, est très-libre et très-indépendante. La théorie des amours
1 11 cortigiano, 1. II, fol 53. — Sur le Cortigiano, comp. plus haut p. 105, 122. r r '
distinguées (daas le troisième livre) renferme un grand nombre d'observations psychologiques très-fines, mais qui, pour la plupart, ont un caractère trop général; de même, la glorification presque lyrique de l'amour idéal (à la fin du quatrième livre) n'a plus rien de commun avec l'objet particulier de l'ouvrage. Pourtant ici, comme dans les Asolani de Bembo, le raffinement extraordinaire de la culture se révèle dans la manière délicate dont les sentiments sont analysés. Sans doute, on ne peut pas prendre ces auteurs au mot, et leurs théories ne sont pas des articles de foi Mais il est certain que des sujets de ce genre se traitaient dans la société élégante ; nous verrons plus bas que non-seulement l'afféterie mais encore la passion véritable se complaisaient dans cette subtile analyse du cœur humain.
Au physique, le courtisan doit d'abord exceller dans ce qu'on appelle les exercices chevaleresques ; de plus, il faut qu'il possède encore bien d'autres talents, qu'on ne peut exiger que dans une cour polie, régulière, où le grand moteur est l'émulation, dans une cour comme il n'en existait pas alors hors de l'Italie; telles des qualités qu'on demande au courtisan ont leur raison d être dans une idée générale, presque abstraite, de la perfection individuelle. H faut que l'homme de cour suit familiarisé avec tous les jeux nobles; on veut même qu'il son habile à sauter, à courir, à nager, à lutter; il doit surtout être un danseur accompli et, — cela va de soi, — uu cavalier émérite. 11 faut, en outre, qu'il possède plusieurs langues, qu'il sache au moins l'italien et le latin, qu'il soit versé dans la littérature et qu'il soit bon juge en matière d'arts plastiques; on lui demande même un certain degré de virtuosité en fait de musique, mais on veut qu'il se garde bien de faire montre de son talent. Naturellement on ne
prétend pas qu'il connaisse tout à fond, sauf pourtant le maniement des armes ; c'est précisément cette universalité superficielle qui constitue l'individu accompli, c'est-àdire celui qui possède toutes les qualités sans qu'il en résulte une supériorité gênante pour les autres.
Ce qui est certain, c'est qu'au seizième siècle les Italiens, joignant l'exemple au précepte, furent les maîtres de tout l'Occident pour tout ce qui peut former l'homme de société par excellence. En ce qui coucerne l'équitation, l'escrime et la danse, ils ont donné le ton par des ouvrages ornés de gravures et par l'enseignement pratique ; la gymnastique sérieuse et raiionnée a peut-être été enseignée pour la première fois par Vittorino da Feltre (t. I, p. 262), et elle est restée depuis un des éléments obligés de l'éducation parfaite Ce qui est remarquable, c'est qu'elle est enseignée d'une manière méthodique; malheureusement il nous est impossible de dire sur quels exercices on insistait particulièrement, et si ceux qui sont en vogue aujourd'hui étaient connus à cette époque-là. Mais ce que nous savons, c'est que les Italiens, fidèles à leur manière de voir habituelle,
1 Cœlius Calcagninus (Opéra, p. 614) donne les détails suivants sur l'éducation d'un jeune Italien de qualité qui vivait vers 1500 (dans l'oraison funèbre d'Antonio Costabili) : d'abord artes libérales
$t ingenuœ ditciplinw , tum adoletcentia in Ht exercitationibus acta. quœ ai rem militai ent corpus animumque pramuniunt. Nunc gymnastœ (r'est-à-dire le maître de gymnastique) operam dare, luctari, excurrere, nalare, equitare, venari, aucupari, ad palum et apud lanistam icius inferre aut deelinare, cœsnn punctitnne hostem ferire, hastam vibrare, tub armis hyemem juxta et atstatem traducere, laneeis occursare, vert ae commuais Marlis simulacra imitari. — Cardanus (De propria vita, ch. vu) cite aussi parmi ses exercices de gymnastique l'action de sauter sur le cheval de bois. — Corn p. Rabelais, Gargantua, I, 23. 2 i : l'éducation en général, et 35 : ies tours des gymnastes. — Même pour les philosophes, Marsile Ficin (Epist. IV, 171, Galeotto) demande l'habitude delà gymnastique; Matteo Vegio, De puerorum educatione, lib III, C y.
s'appliquaient à développer chez l'individu non-seulement la force et l'agilité, mais encore la bonne grâce; nous avons à cet égard des données positives. II suffit de rappeler le grand Frédéric de Montefellro (t. I, p. 56), aimant à diriger lui-même les jeux des jeunes gens qui lui avaient été confiés.
Les jeux et les exercices des gens du peuple ne différaient pas sensiblement de ceux qui étaient répandus dans les autres pays occidentaux. Dans les villes maritimes, les régales venaient naturellement s'ajouter aux fêtes populaires; depuis longtemps les régates vénitiennes étaient justement célèbres'. Le jeu classique de l'Italie était et est encore aujourd'hui le jeu de paume; il est possible qu'à l'époque de la Renaissance ce divertissement ait été cultivé avec plus d'ardeur et plus d'éclat que dans les autres contrées de l'Europe. Toutefois il n'est guère possible d'appuyer cette supposition sur des témoignages positifs.
C'est ici le lieu de parler aussi de la musique*. Vers 1500, les compositeurs étaient encore presque tous des maîtres de l'école flamande, que leur talent et l'originalité de leurs œuvres rendaient l'objet d une légitime admiration.
^insovino, Venezia, fol. 172 ss. On dit que les régates sont nées de l'habitude d'aller au Lido, où l'on tirait de l'arc; la grande régate générale qui avait lieu le jour de Saint-Paul était légale depuis 1315. — Autrefois à Venise on montait aussi beaucoup à cheval, avant que les rues fussent pavées et que les ponts de bois fussent changés en ponts de pierre voûtés. Pétrarque (Eput. seniles, IV, 3, Fracassetti, vol. I, p. 227 ss., et les notes de Fr., p. 235 ss.) décrit en 1364 un magnifique tournoi de cavaliers, qui eut heu sur la place Saint-Marc; vers 1400, le doge Sténo avait des écuries aussi belles que celles de n'importe quel prince italien. Pourtant, depuis 1291, il était généralement défendu de circuler à cheval aux alentours de celte place. — Dans la suite les Vénitiens passèrent naturellement pour être de mauvais cavaliers. Comp. I'Arioste, Sat., V, v. 208.
1 Voir à l'appendice n° 2.
Mais, à côté de la musique flamande, il y avait déjà une musique italienne, qui se rapprochait certainement davantage de l'art actuel. Un demi-siècle plus tard parait Palcstrina, dont le puissant génie nous subjugue encore aujourd'hui. Nous apprenons aussi qu'il a été un grand novateur; mais est-ce lui, sont-ce d'autres maîtres qui ont fait entrer définitivement la musique dans les voies modernes? c'est une question que les auteurs du temps n'éclaircissent pas assez pour que les profanes puissent se faire une opinion bien nette à cet égard. Nous n'insisterons donc pas sur l'histoire de la composition musicale, et nous nous bornerons à étudier le rôle de la musique dans la société du temps. ^ Ce qui caractérise surtout la Renaissance italienne, c'est la richesse et la variété des orchestres, l'invention de nouveaux instruments, et - conséquence toute naturelle le nombre des virtuoses, c'est-à-dire des artistes qui jouent parfaitement d'un instrument donné.
Parmi les instruments qui peuvent remplacer tout un orchestre, c'est non-seulement l'orgue qui a été répandu et perfectionné de bonne heure, mais encore l'instrument à cordes appelé gravicembalo ou clavicembalo. Certains morceaux d'instruments de ce genre, remontant au quatorzième siècle, se sont conservés jusqu'à nos jours parce qu'ils sont ornés de peintures faites par les plus grands artistes. Parmi les instruments légers, le violon tenait le premier rang, et déjà les bons violonistes arrivaient à la célébrité. A la cour de Léon X, qui, avant son pontificat, avait toujours eu sa maison pleine de chanteurs et de musiciens, et qui lui-même avait une haute réputation comme connaisseur et comme exécutant, le Juif Giovan Maria et Jacopo Sansecondo se firent un nom illustre; le premier reçut du Pape le titre de comte et
uue petite ville 1 ; on croit retrouver les traits du second dans l'Apollon du Parnasse de Raphaël. Dans le cours du seizième siècle se forment des virtuoses pour tous les genres d'instruments; Lomazzo cite (vers 1580) trois artistes renommés qui excellaient dans le chant et dans l'art déjouer de l'orgue, du luth, de la lyre, du violoncelle, de la harpe, de la cithare, du cor et du trombone ; il voudrait voir figurer leurs portraits sur les instruments dont ils tiraient un si merveilleux parti». Trouverait-on de pareils jugements hors de l'Italie, en supposant que les mêmes instruments eussent existé partout à cette époque?
Ce qui prouve mieux que tout le reste quelle variété d'instruments l'Italie possédait, ce sont les collections que les amateurs se plaisaient à faire. A Venise, dans cette ville si passionnée pour la musique», il y avait plusieurs collections de ce genre; il suffisait que le
1 Leonii vita anonyma, dans ROSCOE, éd. BOSSI, XII. p. 171. ESt-Ce peut-être le violoniste de la galerie Sciarra? Dans la méthode de luth de Gerdes (1552) il y a quatorze numéros de Giovan Maria. — Un certain Giovan Maria de Cornetto est cité avec éloge dans VOrlandino (Milano, 1581,111,27).
* Lomazzo, Tmttato dell' arte délia pitlura, p. 317 ss. Dans le texte il n'est pas question de ce désir. Est-ce peut-être une interprétation inexacte de la phrase qui termine le traite : Et insieme vi « possono gratiosamente rappresenlar convitti et simili abbi II menti, ehe il pittore leggendo i poeti et gli hislorici pub, trovare copiosmnente et anco essendo ingenioso et rieco d'invenzione pub per se stesso imaginare? En parlant de la lyre, l'auteur nomme Léonard de Vinci, ainsi qu'Alphonse (duc?) de Ferrare. Il réunit en général les célébrités du siècle. Il y a dans le nombre plusieurs tuifs. — La plus grande énumération de musiciens du seizième siècle, formant une génération plus am ienne et une autre plus récente, se trouve dans Rabelais; voir le ■ nouveau prologue » du livre IV. — Un virtuose, l'aveugle Francesco de Florence (mort en 390), reçoit la couronne de laurier des mains du roi de Chypre, présent à Venise.
* Sansovino, Venezia, fol. 138 : è veracosa, cke la musica ha la sua propria sede in qnesta città. (Comp. aussi Sabellico dans le passage
qui sera cité dans la note 3, page 180). Naturellement les mêmes amateurs collectionnaient aussi des recueils de musique.
nombre d'artistes nécessaire se trouvât réuni pour qu'on improvisât immédiatement un concert. (Dans une de ces collections on voyait aussi une foule d'instruments fabriqués d'après des dessins et des descriptions antiques ; seulement on ne dit pas si quelqu'un savait en jouer et quel effet ils produisaient.) II ne faut pas oublier que ces instruments, avec leurs formes élégantes ou bizarres, constituaient de véritables curiosités et se laissaient grouper de manière à flatter les yeux. C'est pour cela que souvent ils trouvent place dans les collections d'autres objets d'art.
Outre les virtuoses proprement dits, les exécutants sont, ou bien des amateurs isolés, ou bien des orchestres entiers d'amateurs, qui forment une sorte de corporation, une « académie1 ». II y avait aussi de nombreux peintres et sculpteurs qui étaient bons musiciens et qui égalaient souvent les maîtres de l'art. — Aux personnes de condition on déconseillait les instruments à vent pour les raisons* qui, à ce qu'on prétend, ont arrêté autrefois Alcibiadc et Minerve cïle-méœe; la société élégante aimait le chant, soit seul, soit avec accompagnement de violon; elle cultivait aussi les quatuors d'instruments à cordes8 et le piano, à cause des ressources qu'il offre;
1 UAccadcmia de' filarmonici de Vérone est déjà citée par Vasari, XI, 133, dans la Vie de Sanmichele. — Dès 1480 s'était réunie autour de Laurent le Magnifique une « école d'harmonie », composée de quinze membres, parmi lesquels se trouvait le célèbre organiste et facteur d'orgues Antonio Squarcialupi. Comp. Delécluze, Florence et ses vicissitudes, vol. II, p. 256, et, pour les détails, Rec- MONT, Lorenso di Media.. I, p. 177 SS. ; H, p. 471-473 Marsile Ficin, par ex., prenait part à ces exercices, et il donne dans ses lettres (Epist. l, 73, m, 52, V, 15) de remarquables préceptes relativement à la musique. Léon X semble avoir hérit;1 de ion père, Laurent, la passion de la musique. Pierre, le fils aîné de Laurent, parait aussi avoir eu beaucoup de goût pour cet art.
s Ilcortigia.no, fol. 56; comp. fol. 41.
8 Quattro viole da arco, ce qui prouvait certainement un haut
mais elle ne voulait pas du chant à plusieurs voix, u parce qu'on pouvait bien mieux entendre, goûter et juger une seule voix ». En d'autres termes, comme malgré la modestie conventionnelle que tout le monde professe, le chant n'est, en définitive, que l'exhibition de l'individu dans la société (p. 134), il vaut mieux qu'on entende (et qu'on voie) chacun à part. On suppose les auditrices sous l'empire des plus doux sentiments, et c'est pour cela qu'on veut que l'artiste cesse de se faire entendre quand il est vieux, eût-il d'ailleurs le plus beau talent du moude. On tenait beaucoup à ce que le chanteur ou l'instrumentiste charmât son auditoire par le talent et par la grâce réunis. Dans ces cercles il n'est pas question de la composition comme d'une œuvre d'art ayant une valeur indépendante de l'exécution. Mais, si le compositeur s'effaçait, le chanteur se faisait souvent valoir en prenant pour texte ses malheurs ou ses aventures personnelles
Il est évident que ce dilettantisme des classes élevées et des classes moyennes était plus répandu en Italie , et qu'en même temps il se rppprocbait plus de l'art proprement dit que dans n'importe quel autre pays Dès qu'il est question de la société, la musique figure au premier rang, comme un des principaux éléments de la vie sociale; il y a des centaines de portraits dont les originaux, soit seuls, soit réunis en groupe, font de la musique ou du moins tiennent un luth ou un autre
degré de culture musicale, qu'on trouvait rarement à l'étranger vers la même époque.
1 Bandello, parte I, nov. 26. Le chant d'Antonio Bologoa dan?; le palais d'tJippoIyte Bentivoglio. Comp. III, 26. Dans notre siècle si chatouilleux on appellerait cela une profanation des sentiments les plus sacrés. — (Comp. le dernier chant de Britannicus, Tacite, Annales., XIII, 15.) — La récitation avec accompagnement de luth ou de viole n'est pas facile à distinguer du chant proprement dit, d'après ce que disent les auteurs.
instrument; même dans les tableaux religieux, on voit par les concerts des auges combien les peintres étaient habitués à voir des musiciens dans la vie réelle. On voit déjà, par exemple, un joueur de luth, Antonio Rota, de Padoue (mort en 1549), qui est devenu riche à force de donner des leçons et qui a fait imprimer une méthode de luth «.
A une époque où le génie musical ne s'était pas encore concentré et en quelque sorte monopolisé dans les opéras, cette liberté dans l'art a dû produire des œuvres d'une variélé et d'une originalité merveilleuses. Une autre quesiion est celle de savoir combien ces productions nous intéresseraient encore s'il nous était donné de les entendre.
1 SCARDEON1US, alia$.