CHAPITRE III
Vivre en Jésus-Christ, vivre de Jésus-Christ, devenir sernhlable à lui, telle est l'aspiration de ceux qui se croient sauvés par lui, quelque incapables qu'ils soient de définir ce salut et ce sauveur. Maintenant que fautil penser des faits sur lesquels porte leur croyance ?
Les récits évangéliques renferment des traits qui semblent appartenir à la légende, mais Jésus n'est pas un personnage légendaire. Il a vécu, il a enseigné, il a été supplicié. Expliquer l'origine de l'église chrétienne en éliminant la personne de son fondateur est un tour de force dont l'insuccès paraît dès aujourd'hui définitif. Que Jésus ait été mis à mort à Jésusalem sur la requête des chefs de la nation juive, et que peu de
temps après, une grande fermentation, un chanfrement notable se soient produits parmi ses disciples ; que ceuxci aient cru ou qu'ils aient dit leur maître ressuscité, il n'est pas permis raisonnablement de le mettre en doute. Et ce maître fut assurément un personnage très remarquajjle. Bien que sa doctrine se présente sous des traits assez différents dans le dernier Evangile et dans les trois premiers, elle accuse une individualité puissante. Ces divergences s'expliquent d'ailleurs assez naturellement : préoccupés du Messie hébreu, les témoins dont les récits forment la base des Evangiles synoptiques ^ ont compris dans ce sens le nouveau prophète et retenu principalement de ses paroles ce qu'il était le plus aisé d'y rapporter et que dès lors ils croyaient mieux comprendre ; tandis que Jean, l'auteur ou l'inspirateur du quatrième évangile, a recueilli ses souvenirs après un long séjour dans des villes grecques durant lequel il avait trouvé ou cru trouver dans la spéculation philosophique des Juifs grécisés la signification des discours du maître et le secret de sa personne. A quelque opinion qu'on s'arrête, la parabole de Jésus-Christ, le paradoxe de Jésus-Christ sont l'expression du génie, d'un génie unique et d'un génie tout moral et tout religieux. Nous croyons donc à la réalité de Jésus- Christ, et ne discernant dans sa vie aucune tache, nous pouvons croire qu'il a été vraiment saint, parfaitement saint. Nous sommes assurément incapables de le prouver. Ne possédant pas même assez de détails sur sa vie pour asseoir sur ce point une induction probable, il serait naturel de penser qu'il a eu ses faiblesses comme tout le monde et d'interpréter dans ce sens ce qui est susceptible de l'être ; mais la raison gé-
1 L'apôtre Mathieu, suivant la tradition, et Pierre, dont Marc est l'interprète.
nérale que nous avons pour admettre un plan de restauration, la conviction que notre délivrance ne peut s'accomplir que par la sainteté, le pacifique avènement de l'Eglise, le témoignage de l'Eglise, la puissance de l'esprit de sainteté manifesté dès les premiers jours dans l'Eglise, quoiqu'on croie en pouvoir raLattre sur les récits qui nous en ont été conservés, enfin la vertu sanctifiante, ou tout au moins transformatrice, que possèdent l'histoire et la contemplation de Jésus-Christ et dont on peut constater chaque jour l'effet chez ceux qui s'attachent de la pensée et du cœur à sa personne : tout cela réuni nous porte à croire qu'il a été vraiment saint, et que dès lors l'humanité, virtuellement sanctifiée en lui, trouve en lui le germe et le principe d'une régénération qui doit être un accomplissement. Nos besoins personnels, s'il est permis de s'exprimer ainsi, et cette considération des phénomènes dans leur ensemble à la lumière de l'idée morale où nous trouvons la véritable philosophie, forment dans notre conscience un creux que la sainteté de Jésus-Christ viendrait remplir. C'est là tout d'abord ce qui nous conduit à l'admettre, malgré ce qu'elle présente a priori d'invaisemblable en tant qu'exception, pourvu que nul fait précis n'y fasse obstacle ; et nous ne trouvons rien dans les récits évangéliques qui ne puisse être raisonnablement interprêté dans un sens compatible avec la parfaite sainteté de leur héros, si du moins nous entendons par sainteté la pureté de l'intention, sans y comprendre une infaillibilité qui implique la toute science et sort de la réalité humaine, ^ .
1 Combien l'histoire de la Cananéenne implorant la guérison de sa fille (Matth. XV, 11) n'est-elle pas plus touchante et plus pénétrante si ron admet que l'insistance et l'humilité de cette lemme parlèrent à la conscience de Jésus que suivant l'interprétation traditionnelle, où son premier refus n'est qu'une feinte !
(Note de la deuxième édit. I
3i6 LA CI\ ILISATION ET LA CROYANCE
Autre motif de croire en Jésus: La corruption la plus concentrée a seule imaginé de le transformer en escamoteur, pour étaljlir par ce grand exemple la thèse générale de la nécessité du mensonge en toute bonne œuvre. Parfait ou non, Jésus était honnête, il était sincère, il n'était pas sage au sens de la sagesse vulgaire, puisqu'il ne cherchait pas son profit ; mais il avait trop d'esprit, il jugeait de trop haut et d'un sens trop ferme pour un maniaque atteint du délire des grandeurs. Il convient donc, pour toutes les raisons que nous avons indiquées, d'examiner l'opinion qu'il a de lui-même, et d'accorder un poids considérable à son témoignage. Il se désigne lui-même par le nom du Fils de l'homme, ce qui ne peut guère signifier que l'homme par excellence. Il veut qu'on l'aime plus que ses proches, il veut qu'on le confesse ouvertement ; il ne veut pas être appelé bon, mais il accepte les titres de Christ et de fils du Dieu vivant de la bouche du disciple auquel, dit-il, le Père l'a révélé ; il se donne pour le seul docteur, pour le bon berger. Sans rien du fourbe ni du sot, Jésus croit en lui-même, et sort ainsi du cadre de l'humanité. X'admît-on pas comme textuels les discours du quatrième évangile où il se donne comme le pain de vie descendu du ciel pour donner la vie éternelle à quiconque le contemple et croit en lui, disant qu'avant qu'Abraham fut, il était, et qu'iVbraham s'est réjoui de voir son jour, il faudrait toujours poser sérieusement comme élément du témoignage que Jésus- Christ se rend à lui-même les passages des évangiles synoptiques déjà précédemment allégués, où il semblerait se donner autant pour l'objet que pour l'interprète de la religion véritable, pour celui qui pardonne les péchés, pour l'époux durant la visite duquel ses amis sont dans la joie. « Venez à moi, ditl, vous qui êtes travaillés et chargés, et je vous soula-
LE FAIT CHRÉTIEN 3i7
gérai. Toutes choses m'ont été données par mon Père, nul ne connaît le Fils que le Père et nul ne connaît le Père que Fils et celui à qui le Fils aura voulu se faire connaître ^ . »
Les miracles, auxquels on s'achoppe aujourd'hui, ne sont donc pas pour nous arrêter. Plusieurs d'entr'eux présentent un aspect décidément légendaire. Il nous semble qu'on pourrait les éliminer à peu près tous sans que la foi chrétienne en reçut une atteinte bien grave : toutefois on ne saurait contester que Jésus- Christ n'ait guéri des malades, quelque fût son procédé de médication. Nous ne voyons d'ailleurs absolulument rien qui doive empêcher un esprit sérieux d'admettre la réalité des faits dont nous avons rapporté quelques-uns plus haut. Nous ne pensons pas que Dieu veuille faire exception aux lois naturelles, tenant pour sûr qu'il n'en aura jamais besoin ; mais d'où sait-on que Jésus n'ait pas marché sur les flots en vertu des lois naturelles ? On a beaucoup étudié l'influence du physique sur le moral : on a, ce nous semble, singulièrement négligé de mesurer l'action non moins importante du moral sur le physique. Lorsqu'on en aura marqué les limites dans l'individu et dans les rapports individuels, il sera temps peutêtre de calculer Finfluence possible de l'ordre moral sur le mécanisme de l'univers. Nier cette influence d'une manière générale, c'est, pour un esprit conséquent, nier l'ordre moral lui-même; puisque c'est nier
1 Matth. XI, 28, 27.
que l'ordre moral forme la clef de voûte de l'ordre universel, c'est-à-dire qu'il appartienne à cet ordre, car nier la suprématie de l'ordre moral qu'afflrme la conscience, c'est en nier la réalité. Croyant à la réalité de l'ordre moral, nous croyons à sa suprématie, mais nous croyons que celle-ci s'exerce suivant des lois dont nous ne savons jusqu'ici que fort peu de chose.
En admettant, par supposition, que les faits rapportés dans les Evangiles soient réels, ils comportent une interprétation qui expliquerait la condition de l'humanité d'une manière plus satisfaisante qu'aucun système purement rationnel, en permettant de la concilier avec cette idée d'une volonté toute puissante tendant à la réalisation du bien moral qui constitue le postulat essentiel de notre raison.
En même temps, une telle interprétation de l'Evangile tendrait à créer et à développer les plus puissantsmotifs de faire le bien.
Il résulte de là une présomption de vérité en faveur des faits susceptibles d'une interprétation pareille.
Nous essayons de concilier les réalités expérimentales avec les postulats de la raison, le fait de la solidarité humaine, par exemple, avec la conviction que le bien moral doit finir par l'emporter et par régner. Si ce dessein nous conduit à reconnaître que certaines existences individuelles doivent avoir un caractère exceptionnel et unique, en raison de la position qu'elles occupent et du rôle qu'elles joueraient dans l'évolution de l'humanité, l'argument très fort tiré de l'invraisemblance d'un fait unique de son espèce allégué sur la foi d'un témoignage quelconque cesserait d'être applicable à l'histoire de telles individualités.
Telles sont les règles de méthode que nous appliquons aux récits évangéliques. Nous n'ignorons pas qu'elles prêtent à des objections sérieuses; mais nous
voudrions, s'il était possible, qu'on les examinât sans parti-pris, et sans faire abstraction de l'état présent et des besoins effectifs de l'humanité.
Un seul miracle est vraiment important, ou plutôt la question du miracle se concentre tout entière en un point : la résurrection de Jésus-Christ, qu'il a luimême annoncée et que ses disciples ont alléguée comme une preuve de sa mission. Nous croyons à la résurrection de Jésus-Christ, et ce ne sont pas des arguments a priori qui pourraient ébranler cette croyance. Mais le détail même du fait, la nature et la couleur des récits qui nous l'ont transmis font naître des difficultés d'un autre genre. Après sa résurrection, Jésus ne vit plus avec ses disciples comme du passé. Soudainement il apparaît et disparaît de même, sans que nous puissions nous représenter la nature de son existence. Enfin son ascension sur la montagne et sa disparition dans les nuées parlent à l'imagination sans rien dire à l'esprit et au cœur, sinon comme figure et comme symbole. Les sujets de doute et d'embarras n'ont pas besoin d'être énumérés. Comprend-on, par exemple, que le Seigneur ait pu s'entretenir longuement sur le chemin d'Emmaûs avec des disciples qui l'avaient vu constamment et qu'il n'avait quittés que depuis peu de jours, sans que ces disciples l'aient reconnu ? Mais aux raisons pour douter il faut opposer les raisons de croire, et si les motifs de croire semblent valables, on reprendra les sujets de doute, afin de voir s'ils ne s'atténuent pas en s'expliquant, lorsqu'on les examine dans l'hypothèse de la vérité. Je ne plaide point de cause, et ne dirai certainement rien de nouveau. Je résume simplement ma confession.
Et d'abord la crucifixion de Jésus me parait un fait historique ; je n'ai rien à dire à ceux qui croient pouvoir s'expliquer la suite des faits en l'éliminant. La supposition qu'un tel supplice n'ait pas entraîné la mort n'entre pas bien dans mon esprit, quoique les détails rapportés dans l'intention d'étaljlir fortement ce point puissent avoir été imaginés après coup.
Le point capital, complètement supérieur au doute, est la révolution qui se produit chez les disciples peu de temps après l'événement. Timides et dispersés tout à l'heure, ils deviennent agressifs. Pleins d'enthousiasme, ils prêchent hautement la résurrection de Jésus, et on les écoute. Comprend-on des gens qui s'exposent au martyre pour accréditer une supercherie dont ils seraient les inventeurs? Et si Pierre, si Etienne n'étaient que des dupes, de qui, de quoi l'étaient-ils ? Nous ne connaissons pas les auteurs des biographies de Jésus-Christ adoptées par l'Eglise, ni la date précise de ces compositions ; l'authenticité de tous les détails de leurs récits ne saurait être garantie que par la foi, dans la mesure où la foi la réclame ; mais l'existence de l'apôtre Paul ne peut pas être aisément contestée ; l'authenticité de ses épîtres à l'Eglise de Corinthe n'est mise en question par personne. Ces lettres sont antérieures à la rédaction des évangiles. On ne peut pas douter que Paul ne dise vrai lorsqu'il affirme ^ avoir enseigné aux Corinthiens « que Jésus est ressuscité... qu'il est apparu à Céphas, puis aux Douze, qu'après cela il est apparu, en une rencontre, à plus
1 Cor. XY, 4-9.
de cinq cents frères, dont la plupart sont encore vivants... », qu'ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres; qu'enfin, après eux tous, il est apparu à Paul lui-même. De telles assertions pouvaient être immédiatement contrôlées ; le nombre des Juifs établis dans une métropole du commerce telle que Corinthe, la fréquence de leurs rapports avec la Syrie et la Palestine facilitaient singulièrement cette tâche. Il est impossible de supposer que Paul eût risqué des assertions semblables s'il n'eût été convaincu personnellement ; impossible de comprendre comment il aurait pu l'être, lui qui avait habité Jérusalem, qui avait été en contact, en conflit avec ceux qu'il désigne, si les faits qu'il rapporte n'avaient pas été de notoriété publique dans la Terre-Sainte. Au milieu des faits du même temps par lesquels tout le cours de l'histoire a été changé, ce témoignage authentique et catégorique constitue un motif de croire à la résurrection contre lequel, pour les raisons déjà déduites, les principes généraux de la critique ne sauraient prévaloir dans notre esprit. Quelques éléments légendaires peuvent s'être mêlés aux récits postérieurs, dont il ressort du reste assez clairement que Jésus ressuscité n'appartenait plus à notre terre. Malgré l'obscurité de ces récits, malgré leur caractère étrange et les doutes qu'ils suggèrent, nous croyons donc à la résurrection corporelle de Jésus-Christ, soit qu'il faille la considérer comme un fait absolument unique, soit qu'on la rapproche de la résurrection de Lazare et de quelques autres. L'idée chrétienne et les faits chrétiens sont inséparables. Sans la nécessité relative de l'idée, les faits seraient simplement incroyables ; sans la réalité historique des faits^ l'idée resterait en l'air. Si Jésus s'est montré à ses apôtres et à quelques disciples sous des traits qu'ils eurent parfois peine à reconnaître, s'il ne
s'est pas produit ouvertement devant ceux qui l'avaient crucirié, c'est apparemment qu'il ne voulait pas fonder son Eglise sur des évidences extérieures, mais sur le contact de l'Esprit.
Nous tenons la résurrection de Jésus-Christ pour un fait véritable, malgré l'ombre qui plane sur les récits relatifs à cet événement et malgré l'impossibilité de l'accorder avec ce que nous savons des lois naturelles. L'importance que lui attribue l'apôtre Paul, l'importance qu'il possède pour toute l'Eglise nous montrent de quel œil nous devons l'envisager. C'est le retour de Jésus au milieu des siens qui explique l'énergie de leur prosélytisme et le merveilleux succès de leur prédication. Notre foi n'hésite pas — notre intelligence n'est pas complète. Personnellement nous ne sentons pas bien la nécessité de ce retour en chair pour l'œuvre du salut ; nous y croyons, nous ne voudrions pas dire qu'il soit impossible d'être chrétien sans y croire. Seulement il est infiniment probable que ceux qui se rattachent à Jésus-Christ sans affirmer qu'il ait reparu sur la terre après son supplice n'auraient pas eu l'occasion d'entendre prononcer son nom si ce retour n'avait pas eu lieu. Ce retour n'ajoute rien à l'œuvre libératrice, car c'est spirituellement que nous nous unissons à Jésus-Christ ressuscité ; mais il était nécessaire pour rétablir la foi des disciples et pour lui donner enfin son objet véritable. La présence visible de Jésus-Christ ressuscité était nécessaire pour donner à ceux qui croient en lui la certitude qu'ils ressusciteront avec lui.
Tout s'enchaîne dans la pensée : si l'on croit à l'honneur et au devoir, on ne se tient pas pour une machine ; si l'on ne se croit pas une machine, on ne peut trouver que dans un Dieu libre une explication quelconque de sa propre liberté. Une fois ces points admis,
une fois que, malgré toutes les sagesses qui nous disent : « tu n'es rien y>, on cède à l'ordre impérieux de ce quelque chose en nous qui veut être ; une fois jugé possible qu'une fin morale soit assignée à l'histoire et qu'une providence dirige l'histoire, on n'a plus de raisons personnelles pour se gendarmer contre l'idée de phénomènes exceptionnels destinés, dans une crise décisive, à manifester une vérité ; l'impossibilité a priori s'évanouit et laisse la place libre pour un examen historique. La pure légende est un thème abandonné comme l'imposture ; ces suppositions ne cadrent point avec la suite des faits et se brisent contre le témoignage de Paul. Le retour pur et simple à la vie ordinaire fût-il concevable, il est incompatible avec les récits conservés. On se rabat de tous côtés sur les visions, et c'est fort sage, car au fond vision et fiction sont les seules alternatives. Que savons-nous d'autres personnes, sinon par nos perceptions ? et que sont nos perceptions, sinon des phénomènes intérieurs, des hallucinations vraieSy suivant le mot de M. Taine? Nous acceptons la vision dans ce sens comme une chose qui s'entend d'elle-même^ et non pour échapper au miracle. Si l'on voulait parler de visions dans le sens où le naturalisme déterministe peut les admettre, d'hallucinations produites par la violence des émotions que le supplice de leur maître avait excitées chez les disciples et par la vive attente de son retour, nous ne pourrions pas nous contenter d'une telle explication, qui jurerait avec le détail des récits et plus encore avec la suite des événements. Ces hallucinations communes à des centaines de personnes seraient quelque chose de fort extraordinaire ; mais enfin les accidents nerveux sont contagieux, on pourrait passer là-dessus. Ce qui est plus grave, c'est que tout nous montre que cette vive attente, cette foi prête à se changer en vue
n'existaient chez les disciples à aucun degré. Au contraire, ils étaient extrêmement déprimés, et c'est la vue du Maître qui les remonte. C'est ici le point décisif : si la vision de Jésus avait été l'effet de leur confiance en son retour, cette confiance se serait éteinte avec le dernier jet d'une flamme expirante ; tandis que c'est le contraire qui a eu lieu : les visions ont cessé, la confiance s'est accrue, et la puissance, et l'éloquence, et l'énergie — et l'Evangile a été prêché aux nations. Loin d'être l'effet de la foi antérieure, la vision de Jésus- Christ ressuscité est la cause de la foi qui a conquis le monde. Si l'on peut admettre que cette vision a été accordée aux disciples dans ce but et à cet effet, alors il nous semble que toutes les théories viennent se fondre dans celle-là, sans qu'il soit bien nécessaire, ni bien possible, ni même bien désirable de la préciser davantage.
Les faits historiques auxquels se rattache notre foi ne peuvent plus, à la distance où nous en sommes, rester les causes et les motifs de cette foi . Le bien et le mal sont tellement mêlés dans l'histoire de l'Eglise, et depuis si longtemps ; la crédulité y joue un si grand rôle, la fraude y a obtenu de tels résultats ; les crimes commis au nom de la foi s'élèvent comme une si haute montagne, dont il s'échappe une si mortelle odeur ; le contraste est si dur entre le fondement et les édifices bâtis par lui qu'on ne saurait où s'arrêter sans l'irrécusable démonstration de puissance que fournit l'action du Christianisme dans le cœur et dans la conduite de ses vrais disciples: certitude immédiate.
absolue, pour ceux qui, sentant leur Sauveur vivre en eux, sont transfigurés à son image ; pleine certitude encore pour ceux qui, sans être morts de sa mort et ressuscites de sa vie, ont pu connaître de tels chrétiens et sentir quelque chose de ce qui se passe en eux. Sans aller jusque là, sans rien demander à l'intuition, à la sympathie, chacun pourra constater, pensons-nous, si la chose lui paraît en valoir la peine et s'il ne redoute pas les conséquences d'un tel examen, que les seules charités collectives de quelque durée, de quelque importance, exigeant de véritables sacrifices, sont des œuvres religieuses, qui s'accomplissent encore au nom de Christ. Mais il faut aller plus loin pour se convaincre: La lumière de l'Evangile brillant dans les chrétiens vérital^les, la décomposition manifeste de la société qui se détourne de cette lumière et qui cherche à l'éteindre, voilà le contraste propre à dissiper les doutes que feraient surgir le désir et l'impuissance de comprendre. Uneàmeen qui Jésus habite, la flamme est là, la vie et la vérité sont là! Jésus-Christ est le centre de l'histoire et le sauveur du monde; tenons-nous ferme à ce rocher.
Mais pourquoi l'œuvre du salut semble-t-elle reculer au dehors ? pourquoi avance-t-elle à pas si lents là où elle avance ? — Résignons-nous à ne point le comprendre, et demandons à Dieu que notre part de responsabilité soit la moindre possible et dans ces retards et dans ces reculs.
En quoi consiste au fond le salut lui-même ? Quelle est, dans la conversion, le part de l'homme et la part de Dieu ^ Comment s'unissent l'humain et le divin dans la personne de notre Sauveur? Comment son supplice opère-t-il notre salut? La pensée du chrétien ne saurait se détourner de ces problèmes : ce qu'elle en voit n'est qu'une échappée; ce qu'elle en dit n'est qu'un
bégaiement ; il y a toujours un au delà, et ce qui est au delà de nos prises semble toujours le plus important. Ces choses, dont on vit lorsqu'on vit, ces choses, qui sont la vérité de toute nature — pour nous, dans notre présente condition, elles sont surnaturelles. Après en avoir dit ce qu'on croit pouvoir risquer, il fant confesser son impuissance et renoncer à les définir.