ESSAI DE CRITIQUE POSITIVE
Dr H. SECRÉTAN
Le point de départ de toute recherche scientifique est le besoin de savoir, sans lequel le mot de science n'existerait pas.
Nous cherchons à réaliser la science dans ses divers domaines : nous affirmons par là que nous croyons à la possibilité de connaître, c'est-à-dire à la vérité. Ainsi toute science doit, sous peine de contradiction, poser à sa base la possibilité de la science.
Toute doctrine se présente comme énonçant une vérité scientifique : l'eftort du matérialisme porte sur la négation de la finalité dans l'économie universelle ; le déterminisme assure que la liberté humaine est illusoire, et la psychologie associationniste enseigne que la personnalité est une apparence ; l'utilitarisme, enfin, prétend que la vérité des rapports sociaux, c'est que
chacun se prend comme Lut unique de ses actions. Chacune de ces théories croit énoncer une vérité ; par le seul fait de leur existence toutes affirment qu'il est possible de trouver la vérité.
Savoir qu'on ne sait rien, savoir qu'on ne peut pas savoir, c'est savoir qu'on sait quelque chose, c'est savoir qu'on peut savoir, car si je ne distinguais pas la science de l'ignorance et la vérité de l'erreur, je ne pourrais pas savoir que je ne sais rien. En somme, toute affirmation et toute négation quelconques impliquent la foi à la possibilité de la connaissance.
Mais la pensée ne réalise pas la connaissance jDar le seul fait qu'elle s'exerce. Pour devenir scientifique, il faut qu'elle détermine les conditions sans lesquelles son activité serait illusoire et inconséquente. Toute discussion suppose quelques points communs aux deux interlocuteurs, certains postulats dont la négation serait contradictoire. Ces postulats, la pensée scientifique doit les établir et les préciser.
L'esprit est placé dans l'alternative de renoncer à toute recherche ou d'affirmer les principes indispensables au savoir ; mais pour affirmer ces principes, il faut en avoir conscience, et cette conscience fait souvent défaut. C'est ainsi que la pensée, tout en s'appliquant à la science, aboutit parfois à nier sans l'entendre les principes mêmes de son activité. Elle tombe alors dans une contradiction profonde. C'est cette contradiction que nous voudrions mettre en lumière.
Puisque toute démonstration implique le fondement scientifique de cette démonstration, elle ne saurait légitimement conclure à la négation d'un principe sans lequel la recherche scientifique serait vaine. Tout système qui renferme une semblable négation sera condamné par ses propres conclusions. Toute doctrine, enfin, doit rendre compte de l'activité qui l'a formulée;
elle doit comprendre la place qu'elle-même occupe dans l'économie universelle telle qu'elle la conçoit. Il ne s'agit pas seulement pour elle d'expliquer les choses du dehors, il lui faut encore, il lui faut surtout s'expliquer elle-même.
C'est sur les conditions de la science que les philosophes doivent concentrer leur attention ; avant de chercher où Ton va, il importe de hien connaître d'où l'on part. La contradiction s'attachera fatalement à la pensée jusqu'au moment où, pleinement éclairée sur la première condition de son activité, qui est la connaissance, elle proclamera fausse toute doctrine dont les conclusions impliquent l'impossibilité de connaitre.
Indépendant de toute métaphysique, hostile aux solutions prématurées d'une autorité quelconque, nous voudrions mettre au jour les contradictions que voilent des systèmes inconscients d'eux-mêmes, et montrer combien il est à propos d'établir avec persévérance et fermeté les conditions de la science.
Voici les questions que l'on doit poser à tout système, et auxquelles tout système doit pouvoir répondre :
Quelle place occupez-vous dans l'économie universelle ? Justifiez- vous votre point de départ ?
Vos conclusions sont elles compatibles avec les conditions de la science dont par le fait de votre existence vous affirmez la possibilité?
Ou encore : la discussion est-elle possible sur la base de vos conclusions?
Nous voudrions appliquer ces principes évidents aux doctrines aujourd'hui les plus accréditées dans le triple domaine de la métaphysique, de la psychologie et de la morale.
Aux systèmes qui nient la finalité dans l'économie universelle, nous demanderons : la finalité dans la na-
ture est-elle, oui ou non, un postulat de la science, la négation de la finalité n'est-elle pas contradictoire en soi et ne rend-elle pas toute discussion inconséquente ?
Avant d'analyser les thèses du déterminisme^ nous chercherons si la discussion est possijjle sur les bases du déterminisme, ou si plutôt la liberté n'est pas un postulat de toute discussion philosophique, une condition de la science.
A la psychologie associationniste, nous demanderons si ses conclusions justifient l'activité qui les a formulées.
Nous examinerons enfin si la morale utilitaire est compatible avec la discussion, si elle n'en supprime pas la base.
Nous demanderons, en un mot, à ces théories si elles ont conscience des conditions de la connaissance. Il est évident que l'humanité devra se condamner au silence éternel ou déclarer faux tout système qui n'y satisferait pas.