‹ La Civilisation et la croyanceChapitre 16 sur 17 · LA PSYCHOLOGIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA PSYCHOLOGIE NOUVELLE

Nous passons de la métaphysique à la psychologie, et sous ce chef nous allons rapjirocher des principes qui nous ont conduits jusqu'ici quelques formules sur la nature de la pensée, sur la conscience du moi, sur l'origine des idées, accréditées par le matérialisme et par le phénoménisme anglais.

La pensée est un fait irréductible. Point de départ de toute démonstration et de toute analyse, elle ne saurait se discréditer sans frapper immédiatement du même discrédit tous les résultats de son activité. On dit quelquefois : (( la pensée est une sécrétion, la pensée est un mouvement. » Que signifient ces mots-là ? Si nous analysons ce jugement : la pensée est un mouvement, nous voyons qu'il renferme ceci : la pensée est un mouvement qui se connaît en tant que mouvement, qui se déclare par là même apte à distinguer le vrai du faux et qui croit à la possibilité de la connaissance. Ainsi ce mouvement ou cette sécrétion ont une valeur universelle, indépendante du cerveau qui les élabore, puisqu'ils déclarent vrai pour d'autres le jugement qu'ils portent sur eux-mêmes. S'ils n'ont au contraire qu'une valeur individuelle, alors il vaut mieux que chacun garde ses sécrétions pour soi. En d'autres termes, si la pensée, étant absolument sou-

mise aux conditions individuelles, ne vaut que pour l'individu, la science est illusoire. Mais ce jugement de la pensée sur elle-même n'a point de valeur, puisque le discrédit dont on veut frapper la pensée tombe directement sur le jugement qu'elle élabore. La pensée ne se connaît que comme pensée, et son activité implique la foi à la possibilité de la science. Que la pensée s'accompagne de sécrétions et de mouvements, elle n'en est pas moins irréductible à toute autre définition que celle-ci, la seule scientifique : « la pensée est ce qui connaît. »

Le retour de la pensée sur elle-même constitue la conscience. La conscience implique deux termes : elle résulte de la réaction du moi sujet sur le moi objet. Les identifier absolument serait supprimer la conscience ; les comprendre distincts et pourtant unis, c'est comprendre la personne. D'après l'analyse anglaise, le moi n'est qu'un fantôme résultant d'une continuité d'événements qui s'enchaînent, une simple série d'états de conscience qui se déterminent successivement. Il n'y a dans le moi ni faculté, ni essence qui dure ; la personne même est une illusion. Ce qui nous étonne, ce n'est pas que le moi soit une illusion, ce qui nous étonne, c'est que n'existant pas, l'homme le sache.

Ici encore, le sujet pensant s'absorbe dans son analyse et perd la conscience de sa propre activité. Il oublie que les facultés de synthèse et d'analyse qu'il met en jeu sont la réfutation constante du système qu'elles ébauchent. L'homme ne peut se nier qu'en s'affirmant : telle est la contradiction profonde dont l'école contemporaine n'a pas conscience, et qui explique ses erreurs. Une série d'états de conscience qui se connaît en tant que série, une succession de phénomènes qui s'analyse et qui, sans contredit, s'attribue la paternité de son analyse n'est plus une simple série. Est-ce la série

qui connaît? Est-ce un membre de la série, un phénomène particulier c{ui connaît les autres phénomènes ? Alternative inévitable, dont les membres sont également inintelligibles.

La négation du moi par le moi est le dernier effoil de l'empirisme et dévoile sa profonde insuffisance : à peine le moi est-il décomposé qu'il reparaît infailliblement. Le moi se compose des états de conscience qui se succèdent, mon moi se compose de mes états de conscience, îiies états de conscience sont rapportés à "ines états de conscience. La psychologie de l'association ne ressemble-t-elle pas à un enfant qui répond : oui, lorsqu'on lui demande s'il dort? Quand le déterminisme absolu et la psychologie associationniste auront fait dire à l'homme : je ne suis pas, ils n'en seront pas plus avancés, car dire : je ne suis pas, c'est dire exactement la même chose que : je suis.

Ces propositions sont évidentes, mais il faut en avoi r une conscience toujours présente et nette. Il y a évidemment quelque chose de supérieur aux états de conscience qui se succèdent, c'est la puissance qui en opère la synthèse et l'analyse, qui prévoit les états psychiques correspondant à des conditions physiques ou morales déterminées, et qui constitue l'essence du moi.

Après avoir constaté l'impuissance de l'empirisme à expliquer la conscience du moi, nous aurons plus de liberté pour aborder l'analyse contemporaine des notions intellectuelles et morales. Si nous abandonnons la distinction traditionnelle des facultés, c'est que nous ne les considérons pas comme des forces indépendantes, mais comme des manifestations distinctes d'une seule et même force. Nous avons vu plus haut que la finalité dans le développement évolutionnel de l'intelligence est un postulat de la science. D'après M. Herbert Spencer, les idées nécessaires se sont lentement déve-

loppées et se sont fixées aujourd'hui grâce à l'hérédité. Il nous est facile d'accorder ce point, mais nous som mes obligé d'admettre que les idées nécessaires aujourd'hui sont éternellement nécessaires. Par leur développement évolutionnel elles arrivent à la conscience. Elles ne peuvent être accidentellement nécessaires, car dans ce cas plusieurs vérités eussent été possibles sur le même sujet, c'est-à-dire que la science devient illusoire.

Les idées morales et religieuses, que l'on a pu croire innées à l'individu, sont-elles aussi soumises à la loi du progrès, à la loi de l'évolution ?

La conscience morale et l'idéal ont été lentement élaborés par l'humanité, et c'est l'éducation qui les développe dans chaque individu. On a pu dire que la conscience morale n'est qu'une autre forme de la conscience du moi. La conscience morale implique en effet la réalisation continue et conséquente de l'individualité et de l'idéal moral. La conscience se développe dans la famille par l'éducation. L'idée du devoir s'élabore lentement dans l'humanité. Cette analyse diminue- t-elle en rien la valeur et l'autorité des notions morales? Nullement : si la conscience morale n'est pas innée à l'individu, elle est innée à l'humanité, qui fait l'éducation de l'individu.

On nous objectera peut-être qu'une idée ne peut être innée à l'humanité si elle ne l'est pas à l'individu ; nous ne le pensons pas.

Le langage aussi est une œuvre collective. C'est aujourd'hui l'humanité qui apprend à parlera l'individu, comme elle lui inculque les notions morales. A l'origine de la vie dans un organisme, la vie du tout est concentrée dans une seule cellule, et se confond ainsi avec la vie individuelle : peu à peu cette première forme se complique ; la vie du tout et celle de parties

se distinguent sans se séparer ; mais la vie du tout préexiste à celle des parties, qui régénèrent incessamment la vie du tout. L'humanité, elle aussi, est un organisme, et son développement est organique.

Un travail accompli est définitif. Telle est la condition du progrès.

Plus l'humanité se développe, plus elle absorbe la spontanéité des individus ; l'individu ne conserve sa spontanéité que pour développer les notions que lui louent les siècles et pour élaborer celles qu'il transmettra à sa postérité. Le langage n'est pas inné à l'individu et l'humanité parle ; l'idée du devoir n'est pas innée à l'individu, mais l'humanité en a le dépôt et doit veiller à ce qu'elle se réalise dans chacun de ses membres.

L'héritage des siècles est acquis à l'individu par l'hérédité, par où nous entendons ici la prédisposition de l'esprit à concevoir les notions et les formes acquises par l'éducation. Celle-ci devient toujours plus longue ; elle exige des soins assidus et délicats, aussi la famille semble-t-elle consacrée par la nature autant que par la morale.

Quelle que soit l'origine de l'idée du devoir, c'est une idée humaine. L'homme ne saurait réaliser sa nature sans réaliser l'ordre moral, qui est inhérent à sa nature et qui est la condition de son développement. L'idée du devoir existe, elle s'affirme, elle est impérative, il était dans la nature humaine de la réaliser. Le progrès, qui a présidé au développement de la vie organique, doit présider au développement de la vie morale, car l'humanité est un organisme qui se réalise.

Nous avons négligé jusqu'ici la question du duahsme entre l'àme et le corps. C'est qu'elle ne nous parait pas avoir l'importance qu'on lui attribue quelquefois.

Nous manquons de bases pour la résoudre. Ne connaissant pas l'essence de la matière, nous ne saurions établir un dualisme entre le corps et l'esprit, qui soutiennent entre eux des rapports indissolubles. Nous ne pouvons dire autre chose que ceci : La personnalité ne peut être contestée ; elle constitue un centre de pensées, d'impressions et de mouvements, elle est la loi de leur succession.

Un exemple fera voir jusqu'à quel point la méthode fait défaut dans l'étude des questions psychologiques. Un maître réputé, M. A. Bain, s'est avancé jusqu'à dire que le mécanisme du corps est sous tous les rapports aussi remarquable que celui de l'esprit. Le vice de méthode est ici palpable. C'est de l'esprit que dérive l'acte de la connaissance, sans cet acte tous les mécanismes possibles nous demeureraient éternellement étrangers, lui seul est la source de l'admiration, sans lui rien ne serait ni remarquable, ni ingénieux. L'esprit est l'instrument de la connaissance ; c'est le mécanisme qui connaît, qui juge tous les autres et se connaît lui-même. L'homme a le droit d'affirmer que l'esprit qui se connaît soi-même et le reste est supérieur à ce qui ne connaît pas. Il n'y a rien de grand que par l'acte de la connaissance. Tel est le fait ; la passion n'y est pour rien et n'y saurait rien changer.

Page 1