ALEXANDRA
Quel raisonnement oserait-on joindre à ces paroles simples et sublimes que le cœur seul d'une mère pouvait concevoir !
Le temps arrivera , il faut le croire , où des établissements pareils à ceux des capitales s 'élèveront, par la volonté du Pouvoir , sur les autres points de la Russie , dans les chefs-lieux des Gouvernements , par exemple. Si les corporations locales subviennent aux frais, on doit espérer que ces institutions, dans l'intérieur du pays, ne manqueront pas de protectrices éclairées par l'expérience de la vie, et qui sauront imiter un exemple parti de si haut et si lumineusement tracé. Sans doute que le moyen le plus sûr de garantir des générations entières de l'action corrosive
et desséchante d'une fausse civilisation, c'est de donner au pays des hommes instruits et des mëres pieuses , éclairées et délicates dans les sentiments du cœur, comme dans les habitudes de la vie journalière.
KT i.A aussi K. 33
Un GouvernemeDt <{iii comprend, comme on vient de le voir, le principe de Téducation de ses sujets dans tonte sa profondeur, et l'instruction, dans toute sa variétj^ ; qui trace, pour toutes les deux des bases aussi étendues que solides, en connaît nécessairement aussi tous les leviers , tous les agents conducteurs , et n'en laisse aucun hors de son action régulatrice.
Certes, le principal est celui de la presse. Le Pouvoir en connaît la puissance ; il sait l'étendre par une surveillance éclairée, tout en la protégeant contre des débordements violents , mortels pour elle-même et auxquels elle est si facilement en butte.
Entre les mains du Pouvoir , la presse a consei*vé jusqu'à présent en Russie toute sa pureté, et conséquemment toute son action bienfaisante. C'est une arme maniée par lui et dont le tranchant a servi jusqu'aujourd'hui , non à blesser plus ou moins dangereusement, mais à extirper le mal, à frayer une voie à la lumiëre et à la civilisation, et à les faire pénétrer peu à peu dans les intelligences 4e ses sujets. Loin
d'être remuante et destructive de tout sentiment de dignité , la presse en Russie est éminemment conservatrice autant que progressive : agent de la religion et de la morale , elle conserve et affermit dans les cœurs les saints préceptes de l'Evangile et la pureté des devoirs qui en découlent : agent du mouvement d'activité de la raison humaine, elle ouvre un accès à tous les rayons de la lumiëre rationnelle, mais elle les maintient purs du funeste alliage dont les ternissent souvent des intelligences faussées et dépravées.
On comprend facilement que le journalisme politique avec son intluence désorganisatrice , ne pouvait et ne peut pousser aucune racine en Russie : il y reste dans la sphère du nouvelliste contrôlé. Mais par compensation , le journalisme périodique et scientifique ne le cède en rien à celui de tous les autres pays de l'Europe; Comme toutes les institutions dans tous les genres de sciences spéculatives et pratiques émanent directement du Pouvoir, de même tous les journaux qui correspondent aux diverses branches des travaux intellectuels, sont publiés par ses soins et sous ses auspices. Ils paraissent au nom des Ministères , des Directions générales, des Académies et des Universités.
En tête des publications scientifiques , se trouve le journal mensuel du Ministère de l'Instruction publique. Ses collaborateurs principaux sont les professeurs des Universités et de tous les corps de savants en Russie.
Ce journal , par la diversité et le choix des articles qui y sont traités, ainsi que par la profondeur et le savoir, n'est inférieur à aucun de ceux dont fburmillent les pays étrangers. Il les surpasse même par sa grave impartialité, tant envers les idées qu'envers les individus , et surtout par la justice avec laquelle il apprécie les travaux des autres nations. On ne saurait y trouver l'ombre d'un jugement passionné ou de préventions arrêtées d'avance ; ses critiques , comme ses appréciations des faits historiques ; ses estimations des travaux philosophiques, comme généralement celles de toutes les questions de l'ordre social, se distinguent toujours par la raison la plus sévère. Impassible et impartial comme la vraie science, sa tendance l'élève aux hautes régions rationnelles, d'où, planant comme modèle sur la vaste Russie, il donne l'impulsion et la direction aux autres publications universitaires et même particulières (dont le nombre est assez considérable), eu leur révélant à toutes l'esprit dans lequel elles doivent répondre à leur mission.
Le Ministère de l'Intérieur fait paraître aussi sous ce titre un journal qui est principalement un recueil statistique le plus complet et le plus détaillé qu'on puisse trouver dans aucune langue et dans aucun Etat. Si le journal de l'Instruction donne une idée du mouvement scientifique et rationnel de la Russie, celui de l'Intérieur rend compte du développement matériel et industriel qu'en même temps il règle, dirige et éclaire.
Il met à la portée et à la cannaissance de tous, les inventions nouvelles et leur application pratique sous le rapport du climat, du commerce, de l'industrie indigène , etc. Tout ce qui est du ressort de l'administration et de la police intérieures, comme par exemple le mouvement annuel de la population de TEmptre, y est donné avec précision et fidélité. On y trouve en sus ce qui concerne l'histoire, les traditions, les vestiges du passé dans les diverses localités. En un mot ce journal fait faire une ample connaissance entre les habitants des différentes zones et contrées, des différentes régions et parties du monde appartenant au vaste Empire de la Russie. Il les familiarise avec toutes les spécialités de position géographique et géognostiquc de leur patrie ; il leur en fait connaître toutes les ressources, toutes les forces matérielles et productives; il les instruit de tous les progrès que l'industrie agricole et manufacturière fait sur les différents points. Il donne encore un résumé général des produits de la terre, de la position spéciale des localités, et des ressources, aussi innombrables qu'inépuisables bue la Russie renferme dans son sein.
Enfin des publications toutes spéciales sur chaque branche d'administration , correspondant à quelqu'une des forces et des ressources matérielles et industrielles de l'Empiré, comme commerce, manufactures, acts^ métiers, mines, administration forestière, voies et communications, etc., rédigées toutes par les soins du
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Gouvernement, sont autant de canaux par lesquels celui-ci répand et généralise l'instruction, les connaissances utiles, et de là la civilisation.
La presse, ainsi maniée par le Pouvoir, et appliquée à augmenter la masse des moyens par lesquels il sil*lonne la nation, donne un ensemble, en le complétant, à cette miraculeuse combinaison d'action intelligente et matérielle que le Gouvernement de la Russie révèle dans tout ce qui émane de lui.
Ce sont là les contours les plus prononcés du Pouvoir. Ils nous le montrent comme religieux, organisateur, législateur, faisant tout par lui-même, de son plein gré , de sa propre volonté ; donnant des institutions et répandant des lumières , élevant et instruisant son peuple , sans que des causes en dehors de hii j lui en fassent une loi ; mais ne tirant cette volonté du bien que de sa propre essence.
Aucune autre organisation ne serait possible pour la Russie ; aucune autre unité que celle qui est concentrée dans la volonté absolue ne serait en état d'en faire un corps compact. Sans ce jet continuel de l'énergie souveraine se répandant dans tous les sens , les différentes parties de la société , comme celles du territoire , croupiraient dans une apathique indolence, ou consumeraient leurs forces physiques et intellectuelles par des tâtonnements et des essais vagues, indécis et stériles.
Car , pour les individus , comme pour les Etats , il faut une oi^anisation et un mécanisme intérieurs pleins de force et de vigueur, s'ils veulent être à même de conserver et de reproduire, de vivre sans consumer hors de mesure leurs forces vitales, et de produire sans absorber et sans perdre leur propre individualité.
xn.
L'individualité de la race ou nation russe possède des propriétés spéciales et distinctives , dont la croissance est provoquée au grand jour par le Pouvoir , mais dont la source et le germe sont inévitablement fatals, et implantés de tout temps par la Providence dans la condition de la vie des peuples et de Thumanité.
En tête des signes ou propriétés distinctives d'une race ou nation, se trouve toujours sa langue, avec ses racines poussées profondément dans Tintelligence du peuple ; les expressions , les sons et les formes que lui donnent Tusage et l'influence des événements extérieurs ; les moyens de conservation et l'appui qu'elle trouve dans les conditions de vitalité de la nation à laquelle elle appartient.
La langue fut l'instrument dont se servit la vérité chrétienne pour arriver chez les Slaves et se répandre au milieu d'eux ; elle transforma l'Eglise d'Orient en Eglise nationale slave ou russe , et c'est elle , autant que l'esprit de l'Eglise , qui mêla si intimement celle-ci à l'individualité de la nation. L'Eglise
liée, pour ainsi dire, physiquement à la Russie, devenue propriété ' nationale , déversa sur la nation toute la sainte fraîcheur des doctrines de Notre- Seigneur.
C'est en slavon, langue matrice du russe d'aujourd'hui, que le christianisme instruisait les Slaves et accomplissait dans la liturgie les saints mystères du culte. La bible slavonne est la première, par son ancienneté , qui fut publiée en langue populaire ; elle date du x"* ou du xi™* siècle , alors que , dans rOccident, la seule langue latine renfermait dans un idiome inabordable aux masses les trésors de l'Évangile. Le dogme , le symbole et le culte quotidien ,* se servant ainsi de la langue du pays , devenaient , en se fondant dans une mystérieuse homogénéité , aussi nationaux qu'ils étaient divins.
La religion, comme forme extérieure, aussi bien que comme sentiment intérieur de l'âme , devint donc inhérente à la nation dès ses premiers moments historiques.
En traversant toutes les époques de concert avec la nation , l'Eglise russe spéciale a grandi moralement de nos jours , ainsi que le peuple et l'État dont elle est l'élément.
Son avenir est l'avenir de la Russie. Toutes les deux s'élèvent fortes et fermes sur leurs bases au milieu de la décomposition sociale, au milieu du refroidissement et du tâtonnement religieux^ auxquels
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la chrétieaté d'Oceident est en proie. Dans le.seiu de l'ÉgUse russe, la foi étant restée vive et pure, soutiendra et retrempera les forces de Thumanité. Cette Eglise seule, parmi toutes les autres, demeure en harmonie avefc Tordre , la hiérarchie et le Pouvoir ; elle a conservé son unité quand toutes les autres l'ont péi'due. Elle seule discipline les esprits par la foi; rattache l'homme à ses devoirs,- et allie l'esprit à la matière, qaan:d les autres les séparent et les décomposent.
Les événements qui se passent à chaque instant devant nos yeux , dans les deux hémisphères , sont là pour porter témoignage de Tinfluence dissolvante que ces milliers de subdivisions de l'Eglise romaine exercent sur la marche de la société. Les convictions intimes et individuelles des catholiques et des protestants en général, l'isolement, le doute, l'abandon religieux, qui déchirent et attristent les consciences, donnent encore plus de force à ce témoignage.
Le seul sentiment religieux, vagtie, indéfini, ne suffît plus aux hommes. L'individu , comme la nation, veut être lié par un lien commun, reconnattre un culte uniforme, appartenir à une Eglise. Si nous nous réunissons , même physiquement , aux autels , le culte pénètre dans nos âmes ; il réveille l'amour réciproque ; il efface le sombre moi de l'individualité ; il nous rend à nous-mêmes en réveillant en nous des sentiments plus doux , plus généreux ; il nous
rattache plus intimement à nos devoirs sociaux. Lui qui s'adresse aux hommes au nom de l'amour divin dont il embrase tous ses enfants, il nous rappelle au pied des autels entourés de nos frères en Dieu , et nous ramené à ces moments depuis long-temps écoulés , où Tâme et le cœur , comme les lèvres , ne savaient que croire, prier et aimer. Telles sont les conditions indispensables à l'existence d'une Eglise qui représente Dieu sur la terre.
L'Eglise russe, loin d'avoir perdu ni brisé aucun des rayons de cette lumière céleste et consolatrice, augmente au contraire de plus en plus la force de leur action. Ceux qui reconnaissent cette Eglise sont forts en Dieu , par la foi absolue qu'ils ont en sa divine origine. Ils savent qu'elle ne jettera aucun germe de doute dans leurs cœurs ; qu'elle n'affaiblira pas le sentiment de leurs devoirs envers leurs frères , ni envers le Souverain, image personnifiée de l'ordre et de la hiérarchie sociale.
Cette Eglise , toujours une , indivisible , s'appuyant elle-même sur l'autorité de la tradition évangélique et apostolique, et n'ayant aucun germe de révolte dans son essence , ne pourra conséquemment en transmettre à ses enfants , et ne les détournera jamais d'accomplir avec patience et soumission la tâche qui leur est imposée ici-bas.
Aucune des autres Eglises de la famille chrétienne ne saurait aussi bien mettre Tindiviclu à l'unisson de
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ses devoirs envers le ciel et la terre. Il arrive souvent qu'en croyant à Tune d'elles , on peut devenir contraire à l'ordre établi dans son pays. Elles ne sont animées par aucune unité morale, ni sociale. Le protestantisme qui ne la reconnut jamais , et qui le premier commença à la nier , se brisa en éclats innombrables , en érigeant partout la négation absolue et une soumission forcée. Le catholicisme , jadis si puissant par son unité , par sa foi , par la ferveur créatrice de sa croyance , comment agit- il aujourd'hui sur l'individu qui a des devoirs à remplir envers la société, envers son pays, envers son Souverain? Il descend rapidement de la hauteur où il avait été élevé par les siècles. Après avoir sillonné profondément les nations autant comme culte que comme Pouvoir , il s'efface et succombe . sous un double affaiblissement. Secoué d'abord par le protestantisme , il plia plus tard sous la force inévitable des événements, et il s'est vu obligé de composer avec les Pouvoirs mondains qu'il dominait autrefois. La foi en son omnipotence chancela , et le catholicisme ne fut plus pour les peuples ni pur, ni indivisible, ni tout-puissant.
Le catholique d'aujourd'hui, sous un Pouvoir non catholique, quel principe doit-il suivre pour mettre en harmonie sa religion et ses devoirs? Soumis à un Pouvoir qui ne reconnaît pas la même suprématie spirituelle que lui , sa conscience purement religieuse ne saurait lui faire reconnaître ses obligations sociales.
Rome ne garantit plus Tintégrité de conscience; aucune doctrine sociale ne jaillit plus du saint rocher. L'auréole, dont la parole divine Tentourait, ne jette plus que ^e pâles rayons: ils percent à peine les images amassés autour du Vatican, impuissant lui-même sur ses disciples , qui , dans renseignement romain, découvrent des solutions subversives.
Partout Tesprit humain veut qu'on remonte à la divinité, et qu'on trouve dans ses doctrines une explication pacifique aux faits de la civilisation , ainsi qu'aux questions de l'ordre et de la hiérarchie sociale. L'homme veut avoir et sentir partout la présence et la lumière divines pour éclairer, pour définir tons ses rapports avec la terre et le ciel. Ce n'est que la sainteté et la douceur de la religion qui peuvent lui donner ce sentiment général et complet de moralité qui répand de l'harmonie sur toute sa vie. Mais dans le catholicisme se trouvent malheureusement des principes dont l'exagération peut mener à une scission secrëte avec les Pouvoirs. Je ue voudrais pas que mes regrets fussent pris comme une accusation contre l'Eglise, car je connais son histoire, les services qu'autrefois elle rendit presque exclusivement à l'humanité , et les vicissitudes qui l'ont amenée à C0 qu'elle est aujourd'hui. Ce sont les faits du moment actuel qui parlent , et mon âme est en proie à la douleur de ne pouvoir trouver au sein de ma communauté
cette harmonie, cette identité religieuse qui assurent le bien-être social.
L'Église russe, propriété individuelle de la nation, en s'appropriant la langue slave comme moyen de développement, lui donna un caractère de vigueur qui semble révéler en elle, comme dans la race à laquelle elle appartient, Tavenir fécond qui leur est réservée C'est TËglise qui conserva à la langue son sens primitif et son originalité ; c'est elle qui , eu l'acceptant comme langue du culte, la fit devenir celle de l'expression de la pensée intelligente , de récri4;ure, de l'organisation législative, enfin la langue dominante de l'Etat. Elle fut pour la Russie ce qu'au moyen-âge fut pour l'Europe la langue du catholicisme romain. Les premières lois , les premières études chrétiennes et savantes furent conçues et rédigées en latin. C'était pourtant une langue morte qui dominait ainsi des peuples vivants et qui absorba, à son profil , pendant l'espace de longs siècles, le travail de l'intelligence humaine. En Russie, à l'Orient de l'Europe, on ne tcravaillait , on ne développait que la langue de la race du peuple. Ainsi de même que la Bible , c'est en slavon que fut écrite la première chronique nationale historique, ce qu'aucun peujde chrétien ne peut se vanter de posséder dans son enfance. C'est en parlant la langue nationale, que le christianisme initia les vainqueurs Varaigues à la lumière divine , et les fondit dans la même nationalité. Gardien du
lype de la race, l'Église fil de la Russie un foyei* nationalement religieux qui réagit sur les extrémités les plus éloignées , et rattacha au chef les peuplades slaves disséminées au loin , et pourtant enchaînées au centre par les liens indissolubles de la langue et de la religion.
Tous les autres idiomes y dont# la langue slave fut la souche et dont se servaient des peuples de la même origine , mais chez lesquels le christianisme était arrivé de rOccident ou de Rome , venant à se détacher plus ou moins de la racine commune, suivirent, comme leurs nations, la pente de la décadence.
Le culte romain avec sa langue latine s'adaptait plus facilement à l'occident de l'Europe , où l'influence de la tradition romaine, toujours civilisatrice, autant comme payenne, que plus tard comme parlant au nom de Jésus -Christ, se liait aux idées de l'ancien ordre social ainsi qu'à celles du nouveau. Le légionnaire de Tancienne Rome, comme le religieux de la Rome moderne , se servait de la même langue dans les mêmes pays pour y répandre chacun ses lumières, y graver son culte et ses institutions. Tous les deux étaient les agents, les soutiens ou les conseillers du Pouvoir souverain , tant dans la Gaule qu'en Espagne , en Allemagne qu'à Albion. Les Slaves au contraire, ceux mêmes qui étaient adossés à la Germanie, furent à peine effleurés par la conquête des Romains. Us n'agirent pas dans le soulèvement des peuples contre
la reine des villes ; ils ne mêlèrent pas leurs intérêts avec ceux des nations qui brisaient une à une les barrières de l'ancien monde; ils ne secouèrent pas la poussière de leurs pieds sur les portiques de Rome. Le catholicisme ne trouva pas leur pays labouré par les souvenirs de l'Empire des Césars ; et comme les Slaves ne faisaient pas partie de ceux qui l'on détruit, il ne les rattacha pas à l'ordre nouveau qui s'éleva sur les ruines de la Cité. L'organisation du moyen âge, qui se développa et grandit, pour ainsi dire, au sein du catholicisme , resta étrangère aux Slaves en général. Aussi les Polonais ne furent-ils jamais admis dans la famille des Etats de l'Occident ; car n'étant pas sortis de la même cosmogonie sociale , ils n'avaient rien de commun ni avec le système féodal, ni avec le pouvoir des Empereurs auxquels toute l'Europe d'alors était soumise. Le catholicisme romain lui-même, avec le caractère exotique de ses instruments, ne put venir à bout de faire entrer ni d'enclaver activement la Pologne dans l'Europe occidentale.
La Pologne , outre la religion , emprunta néanmoins encore à l'Occident son instruction et ses lois ; mai» elles furent une importation forcée qui n'eut jamais le pouvoir ni de pénétrer ni de transformer la nation , quoiqu'elle en eut effacé cependant les signes les plus distincts d'individualité et de race. Le clergé d'alors , seul dépositaire et propagateur des travaux de la.
Hb LA CIVILISATION
pensée , parmi les peuples de notre souche , ainsi que dans le reste de l'Europe, se servait de la langue latine; et comme il veillait seul à Téducalion des hommes, et surtout h celle de la noblesse, c'est-àdire, de la société active et intelligente, il faisait dominer cette langue sur l'idiome national. C'est ainsi que les universités de Prague et de Cracovie se servaient du latin , qui passa dans les lois et l'administration judiciaire.
Tout le contraire avait lieu en Russie, foyer de la Slavonie, qui, à elle seule et sans autre secours que celui qu'elle puisait dans sa propre sëve, se dégageait vigoureusement de nombreux encombres. La langue , appuyée sur le christianisme , demeura , comme la nation , la plus fidMe à la tige commune.
Aussi les autres branches qui s'en détachaient peu \ peu , privées de l'attraction que possédait la Russie, errërent-elles éparses et vagabondes , perdant leur cachet d'originalité individuelle , tâtonnant sans cesse et dépensant leurs forces physiques et intellectuelles dans des essais vagues et aussi infructueux pour leur vie politique , que pour leur distinction civilisatrice. Depuis le Belt jusqu'au golfe de Cattaro , entre l'Elbe et la Dwina , on ne voit qu'une immense ruine de ces peuples on existences.
La Pologne et la Bohème furent les seules qui jetèrent encore une faible et pâle lueur à côté des lumières de l'Occident ; mais ni l'une ni l'autre n'ont
pu élever leur idiome à la hauteur des langues civi-lisées ou savantes de TEurope. Toutes les deux ont plus ou moins perdu de la noblesse de leur origine dans la décadence morale, physique et intellectuelle de leur pays. Ceux qui s'occupent aujourd'hui de ramener la langue bohémienne à une sorte de perfectionnement, d'en faire la langue du travail de la pensée, de la réchauffer au foyer de la science et de la tirer de sa longue inertie, se sont déjà adressés à cet effet à la Russie pour y trouver l'essence primitive d'un idiome qu'ils ne pourront jamais régénérer qu'en puisant à cette source (').
C'est la langue qui se lie principalement à la bonne ou à la mauvaise fortune d'une nation , et qui partage ses prospérités comme ses vicissitudes. C'est elle qui donne souvent la mesure de son élévation ou de sa dégradation intellectuelle et politique, comme c'est par elle aussi qu'on peut apprécier la force de scission et le degré de chute qui sépare les scions d'une même famille.
C'est dans ces conditions de détérioration que se trouve la langue polonaise à l'égard de la russe. Plus que toutes les autres , elle est empreinte des marques les plus évidentes d'infériorité et de dégradation. En les comparant l'une à l'autre , on trouve à chaque pas
(t) Voir les travanz de SchafTarlck , de Dubrowsky et de toule Pécole 8la?e de TOceident.
les mêmes signes d*ascendance dans le russe qne de décrépitude dans le polonais. Autant celui-là a conservé de rythme , de modulation et de prosodie , autant Tidiome de celui-ci a pris de monotonie, d'atonie et de sécheresse.
La prononciation purement slave, comme la prononciation russe , à en juger à la manière dont la classe éclairée et le peuple central du pays parlent leur langue , est ferme , sonore , pleine et vigoureuse. A mesure au contraire que les diverses branches sont devenues plus faibles et se sont plus éloignées du tronc, à mesure que leur existence s'est affaissée, pour ne pas dire effacée, toutes les subdivisions de la langue slave ont acquis des sons mouillés , traînants et sifflants. Je crois que ce sont là, dans la nature de la langue slave primitive , les signes certains de sa décomposition. Aussi les retrouve-t-on dans le langage des Moraves, des Wendes de la Lusace et d'autres populations méridionales de la même origine commune.
Cette gradation de décadence, déjà sensible en Russie, à mesure qu'on descend l'échelle sociale ou qu'on se rapproche des extrémités ou frontières, forme un patois qui , par un courant non interrompu , aboutit directement à l'idiome polonais.
Voilà par quel mécanisme la prononciation polo-^ naise pure , c'est-à-dire , celle de la classe éclairée et de la langue écrite , ressemble à celle du bas peuple en Russie. La Pologne se rattache donc philologique-
ment aux degrés inférieurs russes, on plutAt elle en descend. Ce qui confirme, à n'en pouvoir douter, cette marque de transition, c'est qu'elle est absolument aussi la seule capable de faire sentir et trouver la différence qui existe de même entre le polonais pur et son patois : .c'est-à-dire , que celui-ci se distingue du premier par les mêmes signes de mouillé , de traînant et de sifflant, qui caractérisent la différence entre le polonais pur ou le russe du bas peuple , avec le russe pur , harmonieux et correct. Enfin , la signification même des mots offre la même décadence. Le même mot qui , en polonais , est usité comme expression choisie, élevée et correcte, a en l'usse une signification ignoble, basse et triviale (').
Si à ces raisons multipliées on joint encore les lettres gutturales et les sons nasaux spéciaux au polonais, ainsi qu'un accent particulier qui frappe désagréablement les oreilles russes, on saura pourquoi les Polonais arrivent si rarement à parler purement le russe , tandis qae les Russes manient si facilement le polonais. Tant il est vrai que , sous tous les rapports , il est moins aisé de monter que de descendre , de se perfectionner que de se corrompre.
Les formes étrangères appliquées au polonais en rendirent l'origine primitive presque méconnaissable.
(i) Voir la note à U fin de l'ouvrage.
On le torlura de toutes les maDières pour lui faire perdre son type noripal et le rapprocher de plus près du latin, et plus tard du français, tandis que la langue russe avait toujours son modèle , comme son refuge dans la langue slave que l'Église avait couservée dans la Sainte Écriture. Ce ne fut que longtemps après que Lomonossoif la résuma , la refondit dans le creuset de son génie, et lui donna une forme indigène, et partant nationale.
Le polonais n'était au contraire travaillé que par des grammairiens , que par des prêtres pour qui l'étude du latin était le résumé du savoir, et qui tordaient leur langue natale pour en faire une copie fidèle d'une langue exotique et étrangère.
Ce fut enfin dans le slavon et dans le russe que, par un élan momentané , les lettres et la poésie polonaise essayèrent, mais bien tard, de se retremper; et cela , avec d'autant plus de raison , qu'il n'y avait absolument que le russe qui put donner la racine et l'explication claire de plusieurs mots, comme par exemple baptême, vertus, etc. La plupart des expressions vigoureuses et énergiques furent donc puisées dans le russe et acceptées avec empressement par les écrivains et la partie éclairée de la nation. N'était-ce pas là , contre les tendances anti-slaves , la réaction puissante d'un sentiment enfoui , il est vrai , pendant des siècles , mais qui se faisait jour par lui-même dans la langue, et devenait ainsi le précurseur d'un
retour plus complet à la source naturelle , puisqu'il était physiquement inévita})le que la vétusté polonaise ne vint avec le temps s'absorber dans la vigoureuse jeunesse de la Russie ?
La langue de cette dernière est le reflet le plus complet, comme le plus fidèle, du caractère de la nation et de ses ressources^ c'est un point lumineux qui révèle ses destinées. Pleine de vigueur et de souplesse dans ses tournures ; de docilité , d'élasticité dans ses rapports avec les autres idiomes, elle ne le cède à aucun pour la richesse et la flexibilité. Elle peut embrasser les traductions de toutes les langues et suffire à chacune , sans introduire ni expressions , ni formes exotiques , parce qu elle est inépuisable dans sa faculté de former, de composer des mots nouveaux, comme de se servir d'expressions claires, brèves et concises. La pensée, l'intelligence de l'esprit humain peuvent piiisér à l'infini dans cette mine , sans craindre d'en tarir toutes les ressources, d'en parcourir toute l'étendue. La langue russe peut hardiment s'approprier tout ce que les travaux des autres peuples ont accumulé avec peine, sans p^dre pour cda ni de son originalité , ni de sa force intrinsèque ; et l'avenir seul peut lui assigner ses dernières limites, ainsi qu'à la nation même à laquelle die appartient.
Tandis que les langues vivantes de l'Orient ne sont connues et étudiées en Europe que par quelques savants philologues ,^ou par un petit nombre d'individus
que les intérêts du cocomerce poussent momentanément en Asie, la Russie seule, par son contact journalier et , pour ainsi dire , par sa fusion avec les peuples du Levant , se voit à même d'étudier leurs langues à fond et d'en connaître le côté vital. C'est la vie d'une langue qui se mêle et se confond avec celle d'une autre. Dans les cours et dans la chaire, on ne fait connaissance qu'avec le squelette de la langue, tandis que l'âme et le feu qui l'animent et la modifient dans toutes ses nuances , ne peuvent être compris que lorsqu'on en étudie l'emploi sur les lieux mêmes , dans le pays, dans la vie d'un peuple, dans ses habitudes de chaque instant, dans l'usage et la signification qu'il donne spontanément aux expressions, comme aux objets.
Les richesses métaphoriques d'une langue s'infiltrent insensiblement dans une autre et, étendant ainsi le domaine de la fantaisie, elles se réfléchissent dans l'imagination des poètes qui se les approprient et les transmettent à toute la nation. Derjavine , Marlinsky, quelquefois même Pousckine, aspirèrent la chaude atmosphère de l'Orient et en firent passer le doux parfum dans le russe.
La langue russe unit donc aujourd'hui les résultats scientifiques de l'Occident à toutes les richesses de l'imagination orientale ; et quoique ses nombreuses acquisitions aient augmenté son avoir, elles n'ont pu néanmoins altérer en rien son originalité. Elle a su
la conserver tout entière parce qu'elle est restée près de sa source, et c'est de sa racine qu'elle a tiré cette vigueur inépuisable de tension et de vie. La langue slave, en effet, dont la sève rejaillit continuellement sur la russe , quoique langue mère et tirant son origine du berceau même de l'humanité , est cependant encore une langue vivante et ne saurait conséquemmeut rien perdre d^ sa fécondité.
Les travaux des philologues des derniers temps ont clairement établi que si elle a quelque ressemblance avec les vieilles langues, comme le grec et le sanscrit, elle ne dérive pourtant immédiatement d'aucune d'elles.
S'il y a eu, antérieurement à la confusion des langues et à la dispersion des peuples , une époque primitive où l'humanité ne formait qu'une seule famille j n'avait qu'un seul idiome , un seul culte ; époque dont l'Ecriture Sainte conserve le monument , et qui marque celle où le genre humain perdit la conscience de son unité et la croyance au seul et vrai Dieu ; c'est jusque-là , j'en suis persuadé , que des recherches plus approfondies et des analogies irrécusables feraient remonter l'origine de la langue slave. Antique , sans avoir vieillie ni s'être épuisée , elle continue son cours comme ces fleuves majestueux dans lesquels se mira l'enfance du monde , et qui consentent encore aujourd'hui la même fraîcheur et
la même rapidité. G>iiime eux, le slavon-russe absorbe tous les ruisseaux qui se mêlent à son onde et les recouvre tous de sa propre surface. Si parfois quelque influence extérieure, comme aussi la nature imitatrice de l'homme , semble vouloir entamer la pureté d'origine de la langue slave, un nouveau jet de son sein vient arrêter ces empiétements et lui rendre sa couleur spéciale.
Les langues vivent avec les nations ; elles grandissent et tombent avec elles. Pour qu'elles leur survivent ^ comme le grec et le latin , il faut que les nations elles-mêmes aient résumé toute une époque de rhumanilé ; ce n'est que par là que les langues peuvent surnager sur le cataclysme de l'État. Si, au contraire, les peuples ne se sont pas élevés eux-mêmes sur une ferme base politique ; s'ils n'ont pas alimenté leur langue de leur propre vie, elle tombe aussitôt dans un patois vulgaire : témoin le gaulois, le provençal, le celte et tant d'autres dialectes en Europe.
La langue russe partagera les destinées de la Russie. Elle dominera , comme elle , de la Baltique jusqu'à la Chine ; et tous les dialectes étrangers dont se servent encore quelques provinces , ainsi que ceux qui ont avec elle une origine commune, tomberont devant son usage général. Sa sphère s'agrandira autant par sa puissance intime, que par celle qu'elle
trouve comme langue du Pouvoir, des lois, de TinstructioD, de la civilisation enfin, qui, exclusivement par elle aussi , se répand sur Timmense étendue du monde que la Russie enlace dans ses bras.
xni.
La religioD soutient la langue , comme la langue avait déjà naturalisé la religion, et celle-ci , en disciplinant les esprits , influa puissamment sur le caractère de la nation.
Le calme intérieur , produit d'une ferreute croyance, donne aux sentiments de l'individu une élasticité énergique; de là cette pieuse et absolue confiance avec laquelle le Russe, dans toutes les actions de sa vie, s'abandonne entièrement à la volonté de la Providence. Cet abandon néanmoins n'est point apathique. Il est loin de ressembler à ce fatalisme oriental qui assoupit ; car le Russe , en laissant les fins arriver au gré de la volonté suprême, applique au contraire toute son activité, toutes ses ressources intellectuelles à agir, à lutter, à produire. C'est là la source de ce courage patient , aventureux , indomptable, qui ressort à chaque instant dans son histoire et caractérise ses travaux émancipateurs.
Le Pouvoir, en s'appliquant à son tour à attiser ces étincelles qui , dans le caractère de la nation ,
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couvent comme sous la cendre , fouille dans cette mine pour y trouver une des immenses ressources qui Taident à avancer la marche progressive de la civilisation.
Persévérante, énergique, dévouée, faite aux privations et aux fatigues physiques, la nation russe ne se laisse ni rebuter par un revers , ni désorienter par une méprise. Tantôt rapide, elle entraine, brise dans sa course envahissante les entraves et les obstacles; tantôt, en la ralentissant, elle les sape et les mine sous elle, sans que toutefois pour cela elle cesse d'avancer , et sans qu'elle renonce jamais à ce qu'une fois elle a entrepris. C'est ainsi que peu à peu, et souvent même invisiblement , elle gagne toujours du terrain sans jamais en perdre, quelle que soit la conquête qu'elle ait en vue , soit politique , soit intellectuelle , soit morale.
Le Russe ne se laisse pas arrêter par la nonréussite, et s'il ne s'irrite pas contre le malheur, aucun succès aussi ne saurait ni l'enivrer, ni l'amollir.
C'est par là qu'il possède une force morale qui ne demande qu'à être comprise et dirigée ; et cette direction, le Pouvoir la lui donne, car c'est lui seul qui en évoque l'action. Le peuple s'abandonne à cette impulsion avec une foi complète et naïve, intimement convaincu qu'il est , que c'est pour le mieux que son Souverain active ses ressources.
Cette persévérance calme , réfléchie , irrévocable de la nation est d'un puissant secours au développement de Tintelligence. Celle-ci, vive et alerte, ne demande que d'être éveillée pour saisir promptement et s'approprier aussitôt tout ce qui l'attire , la fixe et l'aiguillonne.
Un des plus puissants ressorts de cette intelligence, et celui qui distingue particulièrement le Russe de tons les autres membres de la famille slave , c'est sa faculté de s^approprier les résultats de la civilisation étrangère, sans perdre lui-même son caractère d'ori^ ginalité individuelle. Ce ressort domine dans l'intelligence nationale avec tontes les autres qualités que nous avons remarquées dans la langue.
Le fond du caractère de la nation , comme de l'individu , ne se modifie , ne se détériore presque jamais , même sous une couche , souvent assez épaisse, de couleur étrangère. Sa vigueur intime réagit des profondeurs vers les exti*émités, surtout lorsque la gravité des .événements ou des circonstances vient à lui donner une violente secousse. Le Russe alors reste toujours le même et rejette au loin toute influence exotique.
Les Souverains de la Russie, Pierre- le -Grand surtout, son immortel créateur, en y introduisant le vernis , les habitudes , en un mot la vie de l'Occident, connaissait à fond cette élasticité intérieure, et il savait d'avance qu'il ne formerait ni des Fran-
çais , ni des Allemands ; car lui aussi , quoique aspirant la civilisation de l'Europe par tous ses pores , la russifiait pour ainsi dire , et restait luimême partout et toujours le type le plus éminemment national. Le Souverain actuel résnme aussi en lut tous les instincts nationaux ; il sent, en quelque sorte, tous les battements des artères de son peuple. Fier de son pays dont il est le vivant symbole , il a consolidé pour toujours le sentiment intrinsèque de nationalité , en le dégageant de tout alliage hétérogène.
Ni le caractère , ni la langue , ni l'intelligence de la masse ( car des exceptions individuelles , plus ou moins nombreuses , ne sauraient servir de poids ) , n'ont jamais pu être ravalés à une imitation servile d'aucun genre d'importations étrangères. Le génie de la race slave veillait à ce que l'essence primitive de la nation ne fut jamais altérée et à ce qu'on ne put absorber sou individualité ; aussi la conserve- t-elle tout entière et revêt-elle de son propre cachet ce qu'elle emprunte aux autres. Voilà le signe le plus distinctif , le plus évident de la vitalité et de la fé-^ condité de son avenir. Voilà pourquoi les polisseurs français, et surtout les docteurs allemands, voient avec ébahissement de nos jours glisser d'entre leurs mains le développement ' de l'intelligence russe. La culture germanique s'efface de plus en plus ; elle n'est plus le nerf principal de la culture nationale.
Celle-ci reprend partout sa place et sa supériorité ; elle consume celle-là et la décompose même là où la culture germanique se , regardant comme domestique enracinée, croyait avoir le droit de foyer et d'endoctrinement. Les docteurs allemands ne peuvent comprendre qu'ils n'ont fait qu'effleurer légèrement la surface, mais que la profondeur du fond est restée intacte , et qu'on ne saurait dompter l'originalité spéciale.
Croyance , mœurs , lois , coutumes, langue , poésie, Tintelligence et son développement, tout est resté pur et domestique en Russie; tout se régit et se combine d'après ses propres lois , bien différentes dans leurs points cardinaux , de celles qui ont caractérisé généralement l'Occident de l'Europe.
Si, d'après les théories des historiens' de l'Occident, ce fut la race germanique qui, dèà l'époque chrétienne de l'humanité, féconda tous les peuples de l'Europe, et si pour cela on la qualifie de mâle, son contact n'en est pas moins resté stérile pour la race Slave; car partout où s'appesantit la culture germanique sur quelques-unes des branches de cette race, loin d'en voir sortir des nations pleines d'une vie historique et civilisatrice^ comme des Français, des Anglais, des Espagnols , on n'en vit naître que des mulets en civilisation. Ni la Bohême, ni la Pologne en effet ne purent se développer et laisser des traces marquantes dans le mouvement politique et intellectuel de l'Europe ;
elles ont péri stériles et sans laisser de représentants dans la civilisation. C'est ainsi qae les Wendes et les Slaves de Hongrie et d'IUyrie croupissent sous l'action allemande, sans que cette action puisse ni les pénétrer, ni les réformer, ni consumer l'individualité propre i l'espèce, ou du moins s'identifier avec elle. L'action répulsive de cette iiidividualité relativement au g^manisme qui ne saurait y fructifier, contribue encore à maintenir l'inertie; tandis qu'an contraire le plus faible contact avec la Russie produit des étincelles lumineuses en évoquant la croissance et l'activité in* tellectuclles : tant est forte l'essence slave, prolifère et féconde par elle-même.
La Russie semble donc être destinée à recueillir 'l'héritage des sociétés ou civilisations qui l'ont chronologiquement précédée ; mais son esprit ne sera sul>* mergé par aucune d'elles. Elle achèvera le cycle fatal que parcourt l'humanité, mais elle l'achèvera par ses propres éléments. Si elle résume les difiérents travaux de ses devancières, par sa force digestive, elle les dégage en même temps de leurs signes spéciaux. Elle seule saura séparer la vérité humaine, immuable et commune à tous les peuples chrétiens, de la réalité passagère, fruit du moment, des influences locales. Souvent même des passions et des animosités. Ce n'est pas pour une lutte de priorité dans le passé ; ce n'est pas pour s'arrêter à* l'évaluation et à l'appropriation de ce qui fut fait, que la Russie entre en lice, mais
biea pour reprendre et continuer la marclie générale, pour travailler à ce qu'il faut faire encore.
Les immenses contours de la langue révèlent la puissance de l'intelligence, parce qu'elle en est toujours l'instrument; et comme Je l'ai dit plus haut, leurs spécialités respectives ont entre elles un rapport intime et indissoluble, puisqu'elles peuvent hardiment puiser dans les produits des autres nations , les aspirer en quelque sorte sans rien perdre de leur intensité, sans renoncer à leur intégrité natale et indigène. Et comme la race est la plus vaslement répandue sur la surface du globe, comme elle lie sans solution de continuité deux parties du monde, c'est à elle que les décrets de la Providence ont réservé de généraliser l'Europe dans rOrient, de l'y greffer, pour ainsi dire. Ce travail s'opère déjà quoiqu'il soit imperceptible pour les peuples de l'Occident , et que la Russie elle-même n'en ait peut-être pas encore une conscience claire et définie. Mais les ouvriers et les masses que Dieu emploie, travaillent sans connaître le plan de l'architecte invisible qui les inspire et les dirige. C'est Lui qui ramasse les divers instruments , qui accumule les matériaux , et ce sont eux qui leur donnent la forme.
Comme les rivières innombrables qui affluent de toutes les parties du monde dans l'Océan ne sauraient changer la nature de ses eaux, de même les instruments, les matériaux, les produits de la civilisation tant intellectuelle que matérielle de l'Occident, pro-
diiits qui ont afflué dans la Russie, se sont tous fondus dans sa puissance assimilatrice ; et celle-ci , en les absorbant et les reproduisant à son tour, leur appose son cachet d'unité. De sorte que si la Russie emprunte à qudques nations, elle le rend déjà à l'humanité, et le lui rendra à l'aTcnir avec usure.
Cette puissance d'assimilation semble être réservée spécialement à la Russie parmi les autres peuples ; et comme elle est devenue un des éléments du caractère général, elle se reproduit dans les individus. De là vient que les étrangers attribuent mal à propos à une pure tendance d'imitation, l'extrême facilité de^ Russes dans les communications et les rapports qu'ils ont avec eux.
Le Russe recherche l'étranger sans le craindre. La masse du peuple le voit avec une confiance calme et tranquille s'établir et se domicilier au milieu d'elle. Elle l'admet, lui accorde le droit de cité sans ombrage, l'accueille partout avec une hospitalité franche et bienveillante, et respecte en lui ce qu'il lui apporte de vraiment bon et utile.
La religion, par son principe de tolérance dont j'ai fait mention plus haut, de même qu'elle inspire la législation, influe puissamment aussi sur les idées du peuple ; et c'est à cette influence que l'étranger est redevable de toutes les garanties possibles pour la sécurité de son culte, et qu'il n'a jamais sous ce rapport aucune persécution à redouter, pas même celle de l'opinion nationale.
116 LA CIVIUSATION
En un mot l'esprit le pins conciliant prédomine dans tons les rapports que la vie joarnali^e établil entre le lUisse et le nouveau venu. Celui-ci n'est jamais entravé ni contrarié dans ses occupations^ dans l'exercice de son métier, dans l'extension de son industrie. ^ le contraire arrive quelquefois, c'est que l'étranger a blessé l'orgueil national dans ses affections et dans ses croyances: c'est seulement alors que la mtéfianee s'attache à ses pas et qu'il devient un objet de répugnance et de mépris.
On trouve dans la masse du peuf^e en général une finesse et un instinct très déliés qui lui font découvrir promptement et avec justesse ce qu'il doit s'approprier des procédés que l'étranger importe dans son pays; ee qu'il peut s'adapter sans peine, pour le rendre indigène et national par l'application. Le peuple sent parfaitement sans la définir la limite qui sépare l'imitateur servile et stationnaire, de l'apprenti dont le génie perfectionne, el il sait éviter cet éeueil. Ce sentiment intime qui découle de la spécialité du caractère décrite plus baut el qm s'y rattache, fait que les colonies allemai^es, richement disséminées sur les différents points de la Russie, ne façonnent en aucune manière les usages ni les habitudes du peuple qui les entoure. Il leur a emprunté, il e^ vrai, leurs procédés matériels, mais c'est là que s'est bornée toute l'influence de la culture allemande ; et bien loin qu'elle ait pu entamer l'individualilé nationale, il arrive souvent au contraire
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que ces colons importés ne savent ni comprendre les forces du sol, ni même le fiéconder.
Le peuple transporte dans le travail tous les attributs de son caractère ; et les mêmes lois qui président aux travaux intellectuels président encore à ceux qui sont purement matérids et physiques. Gomme de toutes les races slaves, la Russie est la seule qui ait conservé en même temps la vie de l'esprit et celle du corps, c'est aussi , parmi toutes les autres , la Russie seule qui peut fournir des artistes, des artisans et des manuiacUiriers.
Omime ouvrier et travailleur, le Russe est entièrement dominé par l'esprit d'association, car il semble pressentir que c'est par elle seule que l'homme devient à même de vaincre, d'exploiter et de manier la matière. Aucun autre peujdie n'en a le sentiment aussi intime, aussi complet : et ne croirait-on pas y apercevoir déjà un indice d'uti immense et Cécond avenir, puisque l'association dans le travail et dans l'exploitation n'est après tout que la domination définitive et complète de l'homme sur le monde physique et sur le globe entier?
La bâtisse surtout est innée k l'intelligence du peuple: le Russe parait être né constructeur. Des populations entières d'ouvriers se répandent en tout sens sur la Russie et ses dépendances ; et ils sont , pour ce vaste Empire , les seuls exécuteurs des conceptions de l'art architectonique , la plus merveilleuse, comme la plus sublime invention de l'esprit humain.
Dans tout l'Orient , depuis la Wariha jusqu'aux limites de l'Asie centrale , il n'y a que les Russes qui soient les dépositaires du secret de cet art créateur; eux seuls sont capables de le comprendre et de mener à fin ses conceptions , même les plus hardies , c<Hni&e s'ils avaient seuls conservé la tradition de ce sens depuis ces premières époques du monde primitif où Thomme voulut s'élever vers le ciel par l'architecture.
Maçons et charpentiers , les Russes n^ont nulle part leurs égaux pour la facilité du travail , et les procédés les plus simples leur servent à exécuter rapidement les plus vastes édifices. Avec le compas et une petite hache à bras, dont l'usage appartient spécialement à ce peuple, au point qu'il ne s'en sépare jamais, le Russe achève de la manière la plus finie des habitations entières, avec tous les détails des dispositions intérieures , détails pour lesquels plusieurs ouvriers et divers instruments sembleraient nécessaires. (')
Enfin de même que la langue, en remontant des extrémités vers le cœur de la Russie , devient toujours
(1) Habitaé de toir en Pologne tonte espèce d^indnstrie arec se* tabdÎTisions les plus minimes , et snrtout la bâtisse en gros et en détails , exclusivement entre les mains des Allemands , comme le commerce l'est entre celles des Juifs, je ne me sonyiëns pas d*y avoir jamais tu où que ee soit , un seul maçon ou un seul charpentier polonais d'origine. On peut juger de mon étonnement et de ma joie , lorsque je vis qu'un des attributs les pins élev^ de l'esprit humain se révèle si fortement en Russie , et qu^il appartient à notre race. La langue polonaise manque même pour la plupart d'expressions techniques, et elle les emprunte aux Allemands, comme la Pologne elle-même leur emprunte ses ouvriers.
plus saioe et plus pure dans la bouche du peuple, c'est de même au cœur de TEmpire qu'existe le foyer de l'intelligence , ainsi que l'assiette de son bien-être et de sa prospérité.
C'est en suivant le cours du Volga qu'on pourrait nommer le grand artère de la Russie , et en embrassant tous les pays que traversent ses affluents , qu'on trouve ce cœur de la Russie intelligente. Ces régions immenses, peuplées d'une race active et vigoureuse, et semblant n'appartenir ni à l'Europe, ni à l'Asie, quoique placées entre elles , sont l'image la plus parfaite des destinées de l'Empire qui doit rester foncièrement russe afin d'étreindre et d'unir ces deux parties du monde.
Parmi les nombreuses branches sorties dans toutes les directions du tronc slave primitif, le Russe seul, comme tous les peuples providentiels , se sent mystérieusement poussé à conquérir, à envahir, à porter et à répandre son existence sur les autres. Il ne calcule jamais d'avance les obstacles qui pourraient lui barrer la route; il ne s'enquiert pas même s'il peut y en avoir. Il s'en remet à la volonté de Dieu , persuadé qu'elle le dirigera , l'assistera et lui assignera les limites où il devra s^arrêter. C'est de même à cette cause première qu'il faut attribuer ce besoin d'expansion, ce sentiment indéfini qui entratne le Russe au-devant de périls inconnus, qui les lui fait aflronter, qui l'engage dans les entreprises les plus aventureuses,
i20 L^ CiVIUSATIQir
et qui lui donne le courage de le$ poursuivre. Sans s'expliquer cette volonté divine, il en entend la voi» en lui-même et tout son être en parait pénétré. Ce fut ce même sentiment qui de tous les points du Nord précipita ces milliers de peuples sur TEmpire romain ; qui leur faisait traverser des régions inconnues et poursuivre un but voilé et iqdét^miné* U anima aussi plus tard les Normands dont les excursions et la demi* nation ont laissé dans Tordre social de l'Europe des traces encore vivantes. Et de nos jours on voit la raqe germanique dans ses subdivisions d'allemande et d'anglaise, se répandre sur toutes les contrées de l'Occident et sur celles du nouveau monde, y organiser, y créer des Etats ou de simples établissements, animée par un esprit mercantile, comme elle l'était jadis par un esprit religieux.
Ce sentiment d'activité aventureuse distingua et distingue toujours une race destinée par la Providence à avancer les affaires de l'humanité, de celle qui n.'y compte que pour mémoire.' Ainsi la race celtique, dont l'origine est primitive , n'étant jamais ni poussée, ni inspirée par cette foi aveugle dans les décrets d'en haut, se trouve encore aujourd'hui à la même place ou l'histoire la rencontra pour la première fois, affaissée sur elle-même et n'existant qu'à la suite d'une ténacité innée plutôt que par une vitalité spéciale. Refoulée et terrassée par les autres races, elle ne peut montrer dans son passé aucun monument marquant
qui ait influé »ut le développement de Tesprit humain et ^ur la civilisation morale et matérielle ; en un mot, aucun vestige d'une existence sociale et politique. Il ne lui reste que de nébuleux souvenirs, des mythes consacrés par la poésie locale , mais auxquels l'histoire du grand mystère de l'humanité pei^t à peine vouer un rapide souvenir.
La Russie a ses destinées: chaque jour le révèle. Son peuple les accomplit déjà, et ne cesserai de les accomplir; si sa tâche est énorme, ses proportions ne sont pas moins gigantesques. Sa physionomie généralement grave et recueillie suffirait seule pour faire pres^ sentir qu'il est destiné à de grandes oeuvres. Pieux, patient et de mœurs douces, on ne voit en lui ni cette préoccupation fébrile qui se dépense en mouvements et en essais désordonnés, ni cette apathie engourdissante, dans laquelle l'Occident se plait à le croire languir. Le sentiment de ses propres forces est aussi illimité en lui que sa confiance en Dieu est absolue , et il parait méconnaître le mot d'impossible. Sa fidélité envers ses Souverains est à la hauteur de son courage. Ces traits divers sont inscrits en caractères lumineux dans les annales de ce peuple , et confirmés par le suffrage unanime de l'Europe entière.
Le Russe se sent, et ne saurait jamais ni plier, ni rompre. Dans ces moments suprêmes , où l'on aurait dit que les destinées de la Russie allaient définitivement s'accomplir , on vit des capacités nationales se
faire jour pour frapper les coups décisifs, et les noms des Schéréméteff, des Menscbikoff, des SouYoroff , des Romianzoff , des Koutouzoff et des Paskewitch planent au-dessus de tons ceux qui , dans la carrière des armes , rendirent des services signalés aux Souverains et à la Nation.
Le peuple de toutes les classes sent profondément que la patrie est toute dans le Souverain, et c'est pourquoi aucun sacrifice ne lui coûte. Son dévouement inébranlable dans les moments de crise , ressort même dans les temps de calme et de paix: ainsi cet élan qui pousse les sujets à voler au-devant des volontés et des désirs de leur Souverain , se manifeste aujourd'hui par les actes de munificence , avec laquelle des particuliers ou des corps entiers dotent les établissements d'éducation, n'ayant pour la plupart d'autre aiguillon que le désir de remplir un des vœux les plus chers de l'Empereur. Il ne s'écoule pas une année sans que des faits de cette nature ne soient portés à sa connaissance ; ces donations ont lieu sur tous les points de l'Empire , et les donateurs puisent leur plus grande récompense dans l'idée d'avoir attiré sur eux l'assentiment d'une volonté qu'ils regardent comme sacrée.
L'idée , le sentiment , la réalité du Pouvoir autocrate sont profondément enracinés dans la masse entière de la Nation , et ce sont là les éléments exclusifs de son caractère , comme de ses instincts sociaux. Ils se sont identifiés avec son organisme, et ils rattachent tout vrai Russe , par les fibres les plus déliées , à cette voûte suprême de l'édifice social, voûte qui touche au ciel par l'affection dont l'entoure, le sentiment populaire.
Le peuple est intimement convaincu que l'unité autocrate est pour la Russie l'unique condition de l'unité nationale ; que l'autocratie est l'essence qui répand la vie , provoque la croissance , dirige l'activité ; en un mot , que si Dieu veille aux destinées des Etats , c'est le Pouvoir autocrate qui , pour la Russie , est le reflet de cette gestion divine.
On a pu voir comment le Pouvoir répond à la fois à la mission qu'il a reçue d'en haut et à l'abandon filial de l'affection nationale. Il a conservé , dans leur vigoureuse expression , les linéaments de la physiono-
mie russe , et si tout le peuple ne i*espire que dans le Pouvoir , c'est que celui-ci est la personnification la plus complète et ]a plus fidèle de celui-là.
Il l'est aussi de la race slave en général , car c'est au profit de, ses destinées , de Téclosion de son avenir, qu'il conduit le Rnsse à passer sur le corps de ces nationalités stériles qui se sont détachées de la souche, ou qui , par leur proximité , pourraient l'endommager et lui communiquer la corruption qui les a rongées. Le Pouvoir , au nom de la Providence de notre race, fond et consume peu à peu ces diverses nationalités, augmentant par cette absorption l'intensité de ses moyens et de ses ressources, et faisant aussi par là avancer l'œuvre de l'unité slave. Ce n'est en effet que depuis leur assujettissement à la Russie, que la Pologne et la Lithuanie ont fait de véritables progrès dans la voie de toute amélioration tant physique qu'intellectuelle , progrès dont elles ir'auraient même jamais pu avoir le pressentiment dans les siècles de leur existence tumultueusement désordonnée. Ainsi la Petite- Russie jusqu'aux bords de la mer Noire se peuple de plus en plus et s'enrichit de l'industrie agricole et manufacturière. Des villes surgissent Ik où avant la domination russe s'étendaient de vastes solitudes. Les populations presque nomades du Midi ont enfin reçu une assiette solide , et l'action de la Grande Russie a fécondé ces immenses régions.
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Le Pouvoir peut seul préserver la Russie (et celleci le sait bien) de ces essais infructueux en tout genre qui troublent la vie des autres États, exposent leur existence on du moins Taffectent péniUtement. Lui seul sachant apprécier les choses à leur juste valeur, connaît aussi le moment opportun de les mettre en application. Il observe le monde pour adopter ce qu'il y trouve de bon et d'utile à ses sujets , dont la ma^e n'ajoute foi à tout progrès humain qu'autant qu'il est sanctionné , accepté et russifié par le Pouvoir. Ainsi la croyance et la discipline entraînent , conduisent et éclairent la nation dans les voies nouvettes que le Souverain lui ouvre. EUe ne s'y engage qu'en voyant ses chefs marcher^ en avant , et par là die évite de devenir la proie de ces théoriciens et utopistes qui, sous l'égide d'une liberté trompeuse, explmtent la bonne foi et les intérêts tant des individus que des masses, et ébranlent les consciences pour renverser ensuite plus facilement tout ce qui existe.
La nation a profondément le sentiment inné qu'il n'y a que l'œil du maître qui puisse apprécier le pro^ grès , comme y exciter ; que celui-ci étant le résultat d'une observation continuelle des faits extérieurs et intérieurs, il n'y a que le Pouvoir et le gouvernement qui soient à méoie de juger et de priser les résultats de cette observation constante ; qu'eux seuls peuvent avoir toujours ]M*ésent devant eux l'ensemble des exigences qui se révèlent à chaque instant sur tous les points
de l'État, aiusi que le degré de sollicitude qu'elles réclament. La nation sait que pour résumer et tenir cet ensemble dans un Etat comme l'Empire , où il y a tant de spécialités diverses, il faut que le Pouvoir ait une force, une énergie proportionnée; que ces conditions ne peuvent exister que dans l'unité concentrée , dans une volonté suprême qui , par sa puissance iUimitée, soit le garant qu'aucune volonté individuelle n'osera élever des entraves, ni arrêter ou embarrasser la libre circulation de toute amélioration morale et physique que le Pouvoir jugerait à propos de répandre sur le peuple.
Le Pouvoir seul peut donner une direction suivie à ces activités éparses, disséminées, dissociées en quelque sorte. Il les combine, les force de coopérer ensemble sans qu'elles se heurtent ni se lèsent, car lui seul les embrasse d'un même coup d'œil dans toutes les directions; et de l'élévation où il plane, tous les intérêts de la Russie lui sont également chers , puisque le sien propre étant général et universel, il né peut conséquemment s'attacher à protéger avec égolsme une position quelconque au détriment d'une autre.
Si enfin quelque malaise devait afifecter un jour la nature nationale , et , ce qui est commun à tout organisme, s'il venait à poindre un affaissement momentané dans ses forces vitales, ce n'est absolument que le ' Pouvoir qui serait à même de mettre le doigt sur la plaie, d'en sonder la profondeur et de juger les mo-
yens de la gaérir. Ce n'est aussi absolument qu'à lui que le patient consentirait volontairement à se soumettre, puisque par son essence autocratique, le Pouvoir sera toujours pour la foi du peuple l'expression la plus fidèle de la Providence tutélaire et conservatrice. ^
Le peuple voit sans cesse que si le fluide lumineux de la civilisation se répand sur lui , ce sont ses Souverains qui en soutiennent le courant , qui l'étendent, qui l'alimentent, qui le combinent avec les éléments nationaux. Il sent que si le Pouvoir ne veillait pas, un contact trop plein et trop violent produirait secousse et combustion, et qu'au lieu de vigueur, de vie et de développement, il n'y aurait qu'encombres et décomposition dans les consciences, conune dans la prospérité générale.
D'aprës ce que l'autocratie a déjà fait pour la Russie, on a la mesure de ce qu'elle est appelée à faire encore ; car toutes ces nationalités plus ou moins fraîchement groupées autour d'elle , ne peuvent être amarrées d'abord que par l'énergie, la force, l'unité du Pouvoir ; et c'est encore le Pouvoir qui les fondra ensuite dans un tout compact et les revêtira d'une couleur uniforme et nationale.
Si le Pouvoir venait à relâcher tant soit peu le lien dont il entoure l'Etat ou les fils conducteurs du dedans , s'il venait par malheur à douter de sa propre essence, les extrémités de l'Empire se détacheraient
une à une ; des intérêt» spéciaux et égoïstes surgiraient à l'intérieur à la place de la volonté souveraine; la sécurité générale , ainsi que la marche des rouages administratifs, serait mise en question et partant détruite; la Russie enfin perdrait dans les affaires du monde cette prépondérance que ses Souverains lui ont acquise et que seuls ils peuvent lui consenrer. Le Chef de TEtat peut seul avoir sans cesse Tœil au guet et juger sainement les événements et les questions qui s'agitent autour de la Russie, comme c'est uniquement aussi par la nature du Pouvoir autocrate^ que les forces de cette dernière peuvent être réunies, concentrées avec promptitude et recevoir l'impnbion nécessaire pour agir, de même que pour couvrir et étendre les intérêts de l'Empire*
Le Russe obéit aussitôt qu'il entend la voix de son Souverain , car il croit entendre alors la voix de l'intérêt et de l'honneur de la patrie. Il me paraît qu'aucune autre idée, aucune antre force ne pourrait obtenir de lui ni soumission ni respect. La puissance nationale que rien au monde ne saurait maîtriser , si ce n'est pourtant la parole Suprême, s'efface complètement devant la magie dont la masse de la nation entoure la personne de l'Empereur ; tant cette magie est grande et puissante !
En effet, le sentiment de sa conservation révèle à tout le peuple que c'est l'autocratie seule qui lui donne tontes les garanties nécessaires à son existence; et
cette idée généralement répandue est sans cesse présente à la conscience des Russes. Qu'on la nomme , si Ton veut , instinct pour .la masse du peuple : quel nom lui donnera- t-on pour les classes éclairées , ainsi que pour les inditidus qui , par leui* instruction , s'élëvent au-dessus de la masse, et qui, grâce à cette vraie instruction, savent se rendre compte des bespins de leur patrie ? Getl^ abnégation complète de soi-^néme en face du Souverain ne sera plus sans doute alors un pur insUnct, mais bien une conviction profonde, basée autant sur les battements du cœur que sur les lumières de l'esprit.
Si le Pouvoir autocrate n'était pas, par sa nature m^me, séparé de tputes les combinaisons ordinaires 4e la biérarchie et de l'ordre social, comme par un abîme , infranchissable , se verrait-il libre et dégagé , tel qu'il l'est , de toutes les petites passions , de tous les petits intérêts qui se remuent autour de lui? Les différentes classes qui divisent la société russie de temps immémorial trouveraient^lles autant de latitude et de sécurité , si leur mouvement n'était ni organisé , ni dirigé , ni contenu par un ordre 4e choses , d'idée et de fait plus relevé que chacune d'elles, et qui s'appuie également sur toutes?
L'origine du Pouvoir est comme une idée descendue sur la terre et non pas sortie des éléments terrestres. Ne devant pas sa naissance au soulèvement d'une classe contre l'autre, il ne dépend par consé-
quent d'aucune, mais ii les recouvre toutes de son omnipotence.
On a pu observer que le Pouvoir s'appuie sur la religion et sur l'église ; mais c'est toujours sans porter la moindre atteinte à la vraie indépendance de celleci ; car, s'il en est le chef, c'est uniquement dans ce qu'elle a de temporel et de terrestre , dans ce qui est soumis aux lois générales de l'ordre administratif. Tout ce qui embrasse l'ordre spirituel , le domaine purement religieux , c'est-à-dire , la vraie indépendance de TégUse , se décide dans les synodes des évéques , ainsi que cela a toujours eu. lieu , depuis le berceau du vrai catholicisme.
Si le peuple croit au Souverain , c'est qu'il le voit croire lui-même à la toute-puissance divine et baisser son front auguste devant la majesté de la religion nationale dont il est le plus fort soutien ; c'est qu'il le voit toujours donnant le premier l'exemple d'une soumission absolue aux saintes et pures lois de la religion.
L'ordre moral , comme l'ordre politique , se conserve intact par cela même qu'il se rattache à la Majesté Souveraine dans la personne de l'Empereur. Le Russe est demeuré croyant , tandis que toute la chrétienté tourbillonne dans le doute. C'est encore le Pouvoir autocrate qui par son exemple et son influence , a le plus puissamment contribué à conserver au peuple ce caractère de moralité religieuse qui est la base
de toutes les vertus. Le Pouvoir sait assez que vouloir gouverner et moraliser Thomme sans croyance, c'est céder à une double illusion; c'est supposer que le seul instinct du bien inné dans Thomme suf&t pour lui donner la force d'en suivre la route, et que la main de Dieu n'est plus nécessaire pour y conduire. Voilà ce que le Pouvoir a évité en conservant chez le Russe le sentiment intime que la main de Dieu le conduit partout et toujours. Avoir rempli envers l'humanité une tâche si belle , n'est-ce pas lui avoir rendu un service plus éminent que si on lui avait uniquement garanti un large développement , ainsi que la possibilité de satisfaire des besoins et des intérêts matériels plutôt que ceux de l'âme? Tous les jours on retrouve , on invente des procédés et des moteurs physiques, dont l'application fait rattraper le temps perdu et avancer ce qui était arriéré ; mais il est bien plus difficile de rallumer la vraie piété, la foi, la confiance en Dieu, une soumission absolue à ses commandements, la confiance de nos devoirs envers lui et par là envers la société , lorsque ces sentiments sont une fois éteints; et leur absence dans un Etat y cause des souffrances bien autrement poignantes qu'un simple retard dans la voie industrielle.
Aujourd'hui les hommes reconnaissent de plus en plus que les gouvernements de la terre n'ont de valeur qu'autant qu'ils sont empreints d'i^n sceau bien imprimé de ressemblance avec quelques-uns des at-
tributs de la domination céleste. Ce sceau s'est conserré en Russie pur et intact dans le Pouvoir , comme dans les affections du peuple. Celui-là allume le flambeau de Tintelligence au foyer de la religion, tandis que celui-ci s'abandonne au sillon de lumière que le Pouvoir porte devant lui ; et cette lumière ne saurait blesser sa vue, car elle lui arrive par les rayons de h confiance et de la foi.
Aussi , tandis que la hiérarcbie , Tordre , la source du Pouvoir , en un mot toutes les conditions de l'existence des sociétés sont mises en question dans rUnivers chrétien; tout, reposant en Russie sur des bases inébranlables , y jouit du calme et du i*epos au milieu de la tourmente générale. Ici , rien ne se déplace , quand tout craque ou se disloque ailleurs. La Russie , ainsi concentrée et maintenue par ^autocratie, est seule affirmative dans ses idées, ses sentiments, ses tendances , quand tous les autres Etats sont pins ou moins remués jusque dans leurs entrailles par l'esprit de la négation.
Le Pouvoir en Russie puisant de lui-même ses inspirations d'une source aussi élevée que pure , gardera , vis-à-vis de la nation , sa position avancée ; et tant qu'il restera fidèle à sa noble origine, il ne saura être dépassé par ses sujets sous le rapport moral et intellectuel , ni se réduire à des fonctions purement administratives. Sans recevoir son impulsion d'en bas, il donnera toujours celle qui part d'en haut. Ainsi
toutes les fois que le Gouvernement agit par lui-même comme initiateur ou l^islateur absolu , il agit énergiquement , sans oscillation , vise droit à un fait d'où résulte le bien général du pays et ne saurait manquer le but. Mais du moment qu'il fait agir la délibération dans les comités de la capitale ou des provinces, la question se réduit , s'embrouille ; de claire et positive qu'elle était, elle devient vague et vacillante. Chacun veut faire valoir ses petits intérêts souvent mal compris par soi-même, ou son petit esprit dilaté dans de petites vues ; et il arrive ordinairement que cette manière collective de traiter un objet quelconque n'amène aucun résultat.
Envisagé sous toutes ses faces, dans ses rapports les plus étendus, comme le plus minutieusement détaillés , le Pouvoir autocrate est seul en homogénéité avec la Russie, seul proportionné à ses forces et à ses ressources , seul en harmonie avec les croyances et les convictions de ses peuples. En représentant évidemment les destinées de l'Empire, il les préside. Il est providentiel pour celui-ci , comme celui-ci l'est à son tour pour ces milliers de peuplades qui s'y rattachent. En un mot , le Pouvoir est entre les mains de l'Étemel le burin qui grave et inscrit la présence de la race slave dans les annales de l'humanité.
134 ljl civilisation
xy.
Une partie de notre siècle est à peine écoulée, et nous assistons journellement aux efforts que des nations entières font pour acclimater un régime gouvernemental qui 9 dans sa source comme dans ses effets, est entièrement l'opposé du Pouvoir autocrate et absolu.
Plus ce dernier s'élève vers le ciel par son origine, plus le régime électif semble découler des mares terrestres. La base , le fondement de tout principe électif, quelque large qu'il soit d'ailleurs, n'est et ne sera toujours que le jeu et l'excitation de petites passions , de petits intérêts individuels , auxquels s'allie rarement un aperçu plus vaste du bien général. En n'examinant pas ce principe dans ses théories, mais dans son application simple et naturelle, on verra que pour tout électeur , il s'agit d'abord de satisfaire son petit intérêt ou sa petite haine ; vient ensuite celui de sa famille , de sa commune , de son arrondissement, de son département ou de sa province. Le lien général n'est conçu par lui que comme une idée
ET LA BUSSIE. 135
vague dont il ne peut avoir au fond ni le sentiment, ni la conscience. Celui qui veut être élu doit nécessairement à son tour profiter de ces indices et opérer sur eux. Le Gouvernement lui-même , réduit au rôle de parti vis-à-vis de ceux qui lui sont opposés, et obligé avant tout de se maintenir et de réussir , ne devra le succès qu'au plus ou moins de dextérité artistique avec laquelle il saura jouer sur les passions viles et égoïstes de l'individu. Il devra combattre avec les mêmes armes dont, on se servira contre lui , c'està-dire , qu'il devra éveiller ces fibres discordantes du cœur bumain là où elles sommeillent; les tendre là où elles sont détendues ; faire naître en quelque sorte tous les moyens corrupteurs, puisque ses adversaires ne les négligeront pas contre lui. Et si beureusement les passions viennent à se calmer ou à se taire, les instincts qui régissent les niasses , même les mieux intentionnées, s'égarent le plus souvent encore et vicient les résultats.
^ Tout mode, tout système électif est démoraliseur et corrupteur de sa nature , et conséquemment le Gouvernement qui en tire son origine , doit conserver toujours l'empreinte de l'impureté de sa source. Tel est l'historique nioral de ce principe , et tel il restera toujours dans son application en grand, comme en petit.
Gomme tout ce qui existe dans la nature, comme tout mal nécessaire, le principe électif a néanmoins
aussi SOD bou cAté. Réduite k n'être qu'un instrument, entre les mains du Pouvoir placé [dus haut qu'elle, et qui émousse son c6té tranchant , l'éteetion se lakse bien appliquer comme rouage intérieur de la miaéhine administrative , dans les iàstitutifons communales , municipales, etc. , dans tout ce qui Concerne les intérêts partiek et locaux. C'est précisément le cas en Russie, où le cercle dans lequel l'élection se meut , étant sagement restreint, ne permettra jamais au principe électif ni éruption ni coùflaghition. Plus la partie qu'il embrasse est circonscrite, moins il évoque de dangereuses passions.
En accordant que l'ambition est une des plus fortes et des plus grandes passions de la nature humaine, si ce n'est pas le régime électif qui lui fournit exclusivement de quoi se satis&ire, c'est néanmoins le seul qui n'offre aucune garantie contre lès débordements de cette passion. Je suppose qu'il serait superflu de citer des exemples , puisque pour en puiser à. volonté, il n'y a qu'à passer la main sur les événements tant présents qtië passés.
Dans les gouvernements absolus , Tambition , quoique nourrie, y est cependant maîtrisée et réglée. On a vu combien les institutions de la Russie ont donné de latitude à l'ambition des individus, et comment l'autocratie, protégeant le mérite individuel, recule devant lui tontes les barrières, à mesure qu'il sait se faire jour et avancer par lui-même. Les hommes les plus am-
bitîeux tFoiavent géuëratemeiit bemicouppkis de sa4isfiM> ti<»i à se Toir recoonus et attirés par un PoHveir sa^ prAme, à s'élever vers lui pour es être appréeiés, que lorsqu'ils soot réduits à se ravaler au uiveai» des masses pour mendier leurs suffrage». Pour ttre élevé par eellesei , il faut flatter leurs passions^ car ni le discernement, ni la conscience n'influent d'ordinaire sur leur jugement.
L'opinion publique découlant pour la plupart , dans ses oracles journaliers, des mêmes sources que le jugement énoncé par les masses, et envisagée comme un des plus formidables ressorts du régime électif, quelle que suit sa forme, démocratique ou constitutionnelle, ne fait ordinairement qu'entraver l'action du Gouvernement ; elle excite la méfiance dans ceux de ses actes qu'elle ne connaît pas, dénature les autres, et met enfin en question continuelle l'existence même du Pouvoir. Ses flots sont trop faciles à remuer , pour qu'ils ne s'agitent pas au moindre souffle, et ce souffle, d'où part-il le plus souvent? — Si l'action de l'opinion puUique n'est pas exclue du régime absolu et autoci*ate, c'est néanmoins par d'autres conduits qu'elle y arrive et se révile.
L'organisation intérieure de la Russie, la manière dont les différents genres de service amènent presque tous les individus à participer à la gestion générale des affaires du dedans , font que le Gouvernement , cet organe du Pouvoir suprême , dès son plus bas écbelon administratif , jusqu'aux régions les plus
138 LA CIVII.I8ATION
élevées et en contact immédiat avec le Souverain ^ ne se compose dans toutes ses branches que d'hommes qui y sont appelés, les uns par le Monarque lui-même en raison de leur mérite, les autres par des commettants. Tous ces individus restant liés à la partie sobre et intelligente de la nation , ayant les mêmes sentiments et les m/Smes intérêts qu'elle , ne cessent donc pas de lui appartenir. Ils la représentent dans le Gouvernement, y apportent la connaissance des besoins du pays, et deviennent ainsi les organes des vœux publics. Cette manifestation de l'opinion vaut bien celle qui se fait par les journaux , échos des partis et plus souvent encore de quelques personnalités. Combinée de la sorte avec les rouages du Gouvernement , l'opinion , en Russie , a pour canaux tous ceux qui, par leurs connaissances ou une longue expérience, ont acquis le droit de juger, d'apprécier, d'influencer et de diriger sa marche. L'opinion se détermine ainsi par le fil naturel des tendances vraiment nationales qui trouvent, pour se révéler, une voie régulière et connue, et elle ne peut conséquemment jamais être ni faussée, ni dénaturée. Dans les régimes des chartes , où les libertés et les suffrages sont illimités , on prend souvent , et souvent on est forcé de le faire, le bourdonnement de passions plates et mesquines pour l'écho retentissant du génie national. Trop d'intérêts individualisés s'y mêlent à ce qu'on voudrait faire passer pour le
vœa général, et par là, celui-^i ne se révële qu'indistinctement au milieu de eette confiision discordante, produite exclusivement par le jeu des personnalités.
La raison suprême ne siège et ne siégera jamais dans les masses partielles ou générales, parce que ce n'est pas d'elles que l'action , l'inspiration , la direction ressortent. L'élection peut bien concourir à administrer, mais non pas à gouverner, dans le sens rigoureux de ce mot; car un gouvernement salutaire dépend, non du concours des volontés, mais de la seule autorité forte et puissante.
Tout dans la nature a besoin d'un centre, d'un point d'appui autour duquel les particules se réunissent, s'allient, se concentrent, et auquel elles obéissent irrévocablement. C'est là la première condition de vie, de l^ordre de croissance , c'est la loi primitive^ exclusivement répandue dans toute la création morale et matérielle.
C'est par l'autorité et non par un contrat que la société prit naissance; ce fut l'autorité d'un Seul qui réunit autour de lui les plus faibles qui s'abandonnèrent volontairement à sa direction. Ce qu'on appelle raison humaine ou générale a la conscience de son impuissance pour conduire les hommes ; et c'est pourquoi, dans les crises les plus violentes, les masses les plus agitées se soumettent et se livrent à ceux qui savent les dominer. Dans l'état normal du cœur et de l'esprit humain , le sentiment le plus
140 LA CIYUiISATION
profoad est cekii du bemn d'un «iq^ui , d» caaiaiiee en cet appoi , et par li aiéme d'obéiaMoce. L'hama- Dftlé n'a marché jusqu'à pvés^at que con^ttite par dea génies individuels, et ce n'est qu'à leur impiilwm que les peuples sont redevables dcis grandes choses qu'ils ont Cûtes : veâUi pourquoi tontes les époques de Thistoire se résument dans les noms des individus qui les ont baptisées et qui seuls oiit tracé dans le passé une ligne himineuae* L'hunuinité n'ent jamais d'élans sublimes que sous l'influence des sen-* timents religieux et de la toute-puissance inspiratrice de la volonté d'un seul ; et lorsque l'I^iunanilé se repose sur dle-mème, le froid la saisit, la gs^gne bientftt; elle se vicie et s'éteint. Il n'y a plus alors de société, car il n'y a point d'autorité pour l'étreindre ; il y a bien des hommes encore , mais des hommes réduits à l'état de troupeaux et de bouchers. On a vu et l'on voit encore l'émancipation absolue, ce rêve des hautes spéculations politiques, essayée par la voie d'une liberté illimitée , arriver à là plus complète négation de tout sentinMmt humain ; car tel est le fait culminant de toutes les révolutions. Tous les régimes électifs, constitutionnels, démocratiques, ont été conçus sous la domination de cette idée d'émancipation , jointe à celle de la possibilité de garantir à la masse des hommes la plus grande portion possible ou imaginaire du bien-^étre matériel. Mais ce but fut-il atteint ? Le sera-t-il jamais ?
ET t*k RimSIE. 141
Aujourd'hui les idées reviennent vers le Pouvoir, et c'est sous son égide que l'homme retrouvera enfin ces conditions , ces garanties qu'il chercherait en vain ailleurs. Qu'il sache seulement s'abandonner avec confiance au Pouvoir, et celui-ci l'émancipera sûrement de la misère physique. Ce fut une confiance absolue dans les chefs, qui déjà une fois émancipa moralement l'humanité et fit baisser la tête aux peuples de la grande migration devant le saint baptême. Elle entraîna les masses par l'exeo^^e des chefs, en les rendant ;attentives à la parole divine. Voilà ce qvue dit l'histoire ', et Dieu., en appelait les peuples à sa doctrine par l'<»gane 4e leiurSiBok, montra suffisamment à la : terre qu'il ne voulait pas intervertir l'ordre qui doit la régir tei->bas. Giiaflemagne anirsdt-^il oi^anisé FOccident pour la durée de .-plusieurs siècles ? Verrions - nous 'son nom arriver jusqu'à nous parole retentisseatent :de mœurs et d'idées encore partiêllemmit vivantes., s'il n'eut .possédé un pouvoir illimité, absdu, et .partant l^islà^tif, coordonnateur et organisateur ?
Les lois octroyées , données , resteront toujours empreintes du sceau d'une idée vaste et générale qui, comme un rayon d'en haut, éclaire et vivifie; tandis que les lois volées ne présentent rien que de rétréci, de mesquin et de momentané. Ces dernières se ressentent toujours de l'origine du pouvoir qui les forme , parce qu'elles sont toujours marquées au coin de petits intérêts et de cliétives passions. Ce principe représentatif et constitutionnel n'est après tout qu'un principe d'étemel frottement, de froissement continuel ; c'est , dans son expression la plus bénigne et la plus innocente, un vrai jeu de bascule qui réduit le Souverain à n'être que plus ou moins adroit, assis sur un trône vacillant comme la balançoire, où viendrait s'éteindre le feu divin d'un Charlemagne et d'un Pierre P*^, et où échouerait la vertu d'un Titus et d'un Louis XIL
Le régime constitutionnel a-t-il produit pour les nations ces résultats que les théoriciens promettaient en son nom ? S'est-il déjà acclimaté sur notre con-
tinent ? Ce sont des circonstances spéciales , c'est un concours tout particulier d'événements qui l'ont établi depuis des siècles en Angleterre. Là, il est l'élément de la vie sociale, comme l'air est celui de la vie physique. Et néanmoins l'Angleterre , dans les entrailles de laquelle gronde déjà sourdement le volcan révolutionnaire ; l'Angleterre , rongée par le paupé-risme, agitée par l'Irlande, voit se briser un à un les antiques rouages de son gouvernement ; et sera-ce dans le régime constitutionnel qu'elle trouvera une voie pour sortir de cet état de crise?
Sous le rapport de la vie , des traditions , de l'humeur, du caractère des autres nations de l'Eu* rope, ce régime n'a produit jusqu'à présent que dissensions et déchirements intérieurs. Nulle part/ encore il n'a pris racine; nulle part il ne s'est fait sentir comme un besoin indispensable. Il ne découle en Europe ni des croyances ni des sentiments ; on ne l'y emploie que comme un instrument nouveau dont on veut essayer l'usage, et la gaucherie avec laquelle on s'y prend saute aux yeux dans les faits continuels qui se succèdent sans relâche du midi au nord.
Il couvre la Péninsule de sang et de ruines sans pouvoir néanmoins ni s'y établir, ni attirer vers lui les tendances générales.
On sait ce que l'établissement de ce régime a coûté à la France ! eh bien, en est-il davantage
144 LA GIl^ILIfiATION
.pour cela un des éléments de la vie de :1a nation ? -En a^t-il mieux formé ou mdme réformé les mœurs ? ^En consultant les listes électorales, on trouve que le nombre des électeurs se réduit de plus en plus, car on ne tient pas à s'y faire inscrire; et que Texercice de ce droit «perd journellement de son prix, puisque la souveraineté des électeurs disparait devant leur apathie ! Et parmi ceux qui se rendent à l'ap* pel et qui entourent l'urne électorale, autant pour le choix des députés que pour celui des chefs des gardes nationaux, la plupart n'y participent point par attachement à l'institution même , mais bien pliitAt pour la faire servir d'instrument h Imvs passions individuelles.
Les chambres électives ne sont-^eUes pas une arëne où l'amontr-propre et l'égolsBie joultent pour euxmêmes encere pbis que.pffur le bien de l!£tat ? Ces débats, en absorbant le temps et les fiiciiltés, entravent aussi pour la plupart l'aetion du Pouvoir et vicient son îiigement. On a vu des questions coneemaat le bien général et la prospérité du pays , ^re réduites »à 4e mesquines proportions de localités , ou rejetées même , non pas à cause de leur inopp<Hrtunité, mais parce que ce rejet pouvait attirer l'exercice du Pouvoir entre les mains d'un parti 4uelconque. Voilà la plus simple expression du régime constitutionnel ; et chaque année de son existence est marquée d'événements de cette nature.
Est-il devenu plus national en Allemagne ? Là , il ne s'appuie que sur des hommes oisifs et passionnés , sans pouvoir pénétrer au cœur des populations qui s'en détachent de plus en plus. Il ne satisfait à aucun des besoins intellectuels de la pensée; et ce n'est pas lui non plus qui a donné des v garanties à la prospérité matérielle de la nation : elle a su se développer en dehors de ce régime et sans son concours. En un mot, le régime constitutionnel n'est pas indigène à l'Allemagne : il n'a pas poussé du sol paternel.
Jusqu'à présent l'Europe ne lui est redevable d'aucun bien , d'aucune organisation, tandis qu'il n'a servi qu'à la déchirer , à inquiéta et à troubler sa marche ; et cependant , par un prestige inconcevable , l'Europe cherche de plus en plus à le répandre au loin. Sous le retentissement des doctrines d'une école passée , on voudrait l'implanter même là où la répulsion instinctive des masses ne lui permettra jamais de prendre racine. Malgré son impuissance d'organisation, on voudrait le voir s'infiltrer dans des pays où ni l'étude, ni l'expérience, ni l'habitude n'ont encore préparé les esprits à aborder et scruter ces questions épineuses et compliquées qui forment le fond du régime constitutionnel. Tel est vis-à-vis de lui la position de la Moldavie, où surgit une lutte entre le prince et les sujets, pour des droits et des prérogatives dont ils n'ont pas même une idée distincte. Ainsi la Grèccj^, qui pour se régénérer cfTec-
146 LA cirrtîsATiow
tivement aurait besoin de Taction d*tin Pouvoir udî et vigoureux , capable de lui imprimer une sage direction et d'assurer par là le dév^ppemrat de sa prospérité, s'épuise à tâtonner et soulevé avec de pénibles efforts le pesant outil d'un régime qui jusqu'à présait lui a fait des blessures pour ksqudles tous les paragraphes de la constitution seraient d'insuffisants remèdes. Tandis qu'il faudrait de la cohésion pour la Grèce, on l'expose au conti^ire à un frottement continuel. Il fiiudrait que le Pouvoir y eût de la fixité pour être à même de réunir tant d'éléments confus , sortis d'une si viola^ite secou^te , et on le réduit à n'être {dus qu'une balançoire vacillante, qui, au lieu d'avoir son pivot dans les. entrailles des Hellènes , ne s'appuie extérieaTaooent que sur le dos des étrangers et de leurs nourrissons.
Par sa ireligion , par ses espérances , par ses traditions de l'époque chrétienne , le peuple de la Grèce se trouve lié à l'Orient de l'Europe bien plus intimement qu'aux souvenirs de Sparte, d^Âthènes et de Thèbes, et néanmoins il se voit livré à la fureur expérimentale de la politique et de la philanthropie de l'Occident.
KT Là RUSSIE.
zvn.
La marche des gouvernemeats absolus de la Rtissie, de la Prusse et même de T Autriche, marche calme et réglée, et par là même asceudante et progressive, ne dévoile-t-elle pas assez yisiUement quel est Tordre de choses qui renferme dans son sein le plus d'élé*ments, le plus de conditions du bien-être moral et du matériel? La Lombardie, le Tyrol, les provinces allemandes appartenant à TÂutriche fleurissent et prospèrent sous l'applica^on pure et simple du pouvoir absolu. L'instruction du peuple y est {dus largement répandue ; elle a pénétré et moralisé les masses plus profondément que dans aucun État constitutionnel. La Hongrie, où les États ont conservé Tingérance dans Tadministration générale et intérieure, peut à peine sortir de la baii)arie, malgré des ressources et une richesse de sol presque sans pareiHes.
La Prusse fournit le premier exemple dans l'histoire, d'une sagesse gouvernementale et administrative arrivée, on peut dire, à ses derniëres conséquences et couronnée des résidtats les plus salutaires. Dans la pei^
sonne du Souverain actuel, l'art de gouverner est devenu vertu. La haute raison qui l'inspire se reproduit dans tout l'Etat, où l'influence immédiate de la volonté souveraine et de l'exemple donné par cette même volonté, produit des fruits abondants. L'attention de toutes les intelligences marquantes de l'Europe est fixée sur ce royaume. On l'observe et on l'étudié ; car dans son intérieur les plus hautes questions sociales reçoivent successivement développement et solution. Dans toutes les classes l'aisance est aussi généralement répandue que l'instruction ; la misère et l'abrutissement ne s'y rencontrent que par des exceptions fort rares. L'injustice judiciaire ou administrative y est devenue impossible , parce que l'éducation sociale a pénétré toutes les individualités. Or, cette éducation est l'œuvi^e, pour ainsi dire, exclusive du Pouvoir, et ce Pouvoir, il est illimité dans son principe, résumé et personnifié dans la personne du Roi. C'est toute une nation, ce sont des générations entières qui se sont formées et développées d'après ce type sacré ; et voilà pourquoi la . raison nationale comprend et seconde si admirablement son Souverain. Où sont les institutions écrites et débattues qui aient produit de tels résultats ? L'organisation politique de la Prusse attire vers elle toute l'Allemagne; l'attraction comme la réunion s'opère rationnellement et pacifiquement. La puissance des affinités se renforce par les garanties morales et matérielles que présente la Prusse sous la
direction prévoyante , infatigable et paternelle que lui donne son Maître.
Cet élan de bien moral et pbysique, dont le Souverain a doté ses sujets , ne saurait s'arrêter de sitôt , car les soins du Monarque lui ont creusé une source profonde dans les sentiments et les convictions du peuple entier. Et si les erreurs et les idées pernicieuses peuvent vivre longtemps dans les nations et s'y transmettre de père en fils , du moins pour l'honneur de la nature humaine , les idées d'un bien réel , éprouvé, répandu généralement par les soins et par l'exemple même, se maintiennent aussi et agissent durant des siècles, autant sur les individus que sur rÉtat.
lÔO LA CIVILISATION
ZVIU.
La plus grande entrave que tout pouvoir, tout ordre social et oi^nique puisse rencontrer sur sa route ^ consiste surtout dans la durée que des notions poussées des théories imaginaires conservent dans des générations entières. Les rëgnes, les gouvernements agissent par les individus qui en sont les instruments. L'insuffisance de ces derniers rend souvent l'application des plus belles conceptions nuisible aux gouvernés, au lieu de la rendre profitable. Un nouveau rëgne a souvent besoin de beaucoup de fermeté et d'efibrts pour se débattre et sortir victorieusement de l'ornière où le retient , par sa pesanteur de plomb , la génération qu'il trouve établie et attablée aux affaires. Le plus souvent cette génération est pénétrée d'idées tout opposées aux exigences de la nouvelle époque, et elle entrave ainsi le bien que le Souverain voudrait généraliser. S'en servir alors, ou être forcé de le faire par le manque du mieux, c'est élever un bâtiment nouveau avec des matériaux pourris ou du moins usés au point qu'il devient impossible de les remanier.
La fransmission des idées du philosophisme du siëc)e passé y soit dans leur essence pure j soit modifiées au commencement du nôtre , et transformées en ce libéralisme vide et desséchant qui se trouve en opposition directe avec le mouvement des esprits de la génération actuelle , agit et retentit encore plus ou moins vigoureusement, tant dans les gouvernements et les affaires, que dans les gouvernés. Les hommes qui ont dirigé et influencé les affaires pendant le quart de siècle écoulé, sont restés fidèles à ce passé, quelquefois par principe, plus souvent par intérêt. Est-ce donc par de tels canaux que le bien pouvait pénétrer dans les nations et s'y répandre?
Les Souverains, ainsi que les hommes d'Etat, doivent toujours en agissant s'appuyer sur la génération dont ils sont le plus proches, qui vit comme eux pour l'avenir, sans se reposer commodément sur le passé. Et si l'on voulait reprocher à cette génération son peu d'expérience , elle apporte en revanche une grande frautcheur d'idées, de forces, de convictions, et par dessus tout la ferme volonté de bien faire. Elle n'est pas ridée par ces plis profonds de la routine , qui se rompent et se brisent au lieu de se tendre élastiquement. Docile et pliante, la jeune activité se laisse façonner plus aisément et la main du maître lui imprime plus facilement son cachet. C'est dans une génération neuve comme leur règne, que Charles-Quint, Ximénès , Richelieu , Louis XIV , Frédéric , Napoléon,
152 LA GIVILISÀTIOH
Pierre-Ie-Grand trouvèrent ces secours intelligents pour accomplir les grandes choses dont ils remplirent l'histoire. Pierre-le-Grand surtout créait à lui seul ses instruments sous ses pas.
C'est alors seulement qu'en appelant à elles les éléments de l'époque , les grandes et généreuses intentions d'un Souverain se font comprendre et reçoivent leur vraie application.
La négation et cet esprit de critique qiii amasse des montagnes avec des grains de sable et qui a envahi TEurope depuis plus de trois siècles, en se répandant dans tous les sens , en ternissant tontes les traditions, toutes les gloires, en sapant toutes les croyances , après avoir ainsi ébranlé l'Europe religieuse et politique , semblent enfin être arrivés au terme de leur cycle fatal. Les fruits de la critique, étant transformés en actions et en faits, devenaient par là à la portée de tout le monde; et presque tout le monde aussi en a déjà senti, sous une écorce polie, resplendissante, coloriée , le goût amer, quelquefois même sanglant. Jusqu'à présent la physionomie des nations qui les ont goûtés ou qui en ont fait leur nourriture, reste empreinte de contraction. Aujourd'hui ^ c'est dans le retour à la foi, aux croyances traditionnelles des ancêtres , à la confiance dans le pouvoir de Dieu, tant dans le ciel que sur la terré , que les hommes , comme les Etats , cherchent enfin un breuvage calmant pour détendre les fibres de leur corps, si vio-
154 LA GIYILISATIOM
lemment tordus par an philosophisme, qui un moment fut érigé en loi et en religion. Les sentiments d*une haine outrageante et injuste qui , avec une joie féroce et sans discernement, jetait au vent des passions, les cendres des aïeux et les ossements des siècles, s'effacent de plus en plus devant le sentiment religieux de justice , de vérité , de reconnaissance pour des âges couverts de la poussière respectable du temps. On commence à respecter leurs travaux, leurs douloureux enfantements, leurs efforts vers le bien, le juste et le vrai. Sur tous les points de l'horizon de l'histoire de l'humanité , on voit repoindre , pour ainsi dire , l'aurore de la foi ; on salue le retour des vertus sociales qui forment son cortège. En désirant ces vertus pour soi-même , on les reconnaît dans le passée et nous commençons à vénérer ce passé, parce que nous exigerons de l'avenir qui nous succédera, qu'il nous respecte à son tour.
Toutes les idées violemment arrachées de notre esprit et dé nos cœurs par les tenailles du scepticisme religieux et historique, rentrent dans leurs foyers si longtemps froids et déserts. Elles nous rafraîchissent; dles nous font sentir ces pulsations douces et calmes, ces battements chaleureux qui annoncent le retour de tous les sentiments nobles dont Dieu dota l'humanité. Nous reconnaissons le doigt de l'Être Suprême, ses décrets merveilleux dans tout ce qui s'est jactis accompli, dans les événements écoulés loin de nous.
BT LA RUSSIE. 155
Nous les ëtufions tTec rtcueillemeiit. Le passé recoavre sa sainteté à nos yeux , et nous reconnaissons le sacerdoce historiquement providentiel que le Roi de toute la création assigna & ses lieutenants Mir la tore. Les catacombes des peuples , des Etats , des nations avec leurs rojaux mausolées, élevées de distance en distance sous les voûtes des siècles , forment pour nous un précieux rdiquaire, que nous commençons à entourer de vénération, Souvent même de reconnaissance. Ce ne sont plus de froids tombeaux, ni des ruines oubliées; c'est une source d'enseignement, ce sont des pages entières des décrets d'en haut que nous y trouvons. Ce n'est plus le mal absolu ; c'est une tendance vers le bien , une amélioration progressive qu'on fera ressortir de l'histoire; et les dépositaires du Pouvoir seront replacés sur les piédestaux d'où ils planaient autrefois au-dessus des nations qu'ils dirigeaient et inspiraient. Chacune de ces nations trouvera gravé dans les feuilles de sa Genèse le nom des rois qui ont illuminé les iK>ints scintillants de son existence, en marquant chaque époque de son progrès spécial. Elle y verra comment ils lui ont frayé passage à travers les journées pénibles de sa formation organique , les dangers de sa croissance et de sa virilité. Dans les moments de cataclysme dont toute nation fut menacée à son tour, dans ces crises décisives où la question de vie ou de mort suspendait à un fil ses destinées, comme dans ces époques on elle
avait besoin de voir coordonner et harmoniser toutes ses forces vitales, c'est toujours un roi ou une dynastie qui la dirigeait, la sauvait et débrouillait son avenir. Les peuples modernes et chrétiens qui n'ont eu ni vraie royauté, ni race ointe par le Seigneur sont morts et engloutis. Le nombre des bons rois de race domine dans les annales de chaque nation , et les mauvais pour la plupart ne furent viciés que par leurs entourages.
Toutes les époques marquantes se personnifient toujours dans le nom individuel de quelque monarque: on en baptise le siècle qu'il occupe. Ainsi dans les temps les plus rapprochés de notre époque, celles de Chai*les-Quint, de Louis XIV, etc. , sont des fanaux auxquels on reconnaît le mouvement général et les tendances de tout l'Occident. Les masses, quelles qu'aient été les fluctuations qui les ont agitées , conservèrent toujours au fond de leurs convictions un sentiment de vénération et de confiance dans la royauté ; car elle demeurera toujours la plus parfaite révélation de l'ordre divin pour la terre. Si elle succomba dans quelquesuns de ses représentants et si elle plia sous la tentation du mal trop commune à la nature humaine, la totalité du bien qui lui appartient dans la vie de l'humanité, efface et rachète largement les moments, ainsi que les effets de sa défaillance. Cette œuvre exceptionnelle de quelques individus fut souvent d'ailleurs aggravée et dénaturée par les haines et les intérêts contemporains ;
le temps la justifie, et souvent même ces époques de crises douloureuses dans le présent produisent dans l'avenir un bien séel pour les Etats qui en furent affectés. Les suites des événements expiât et améliorent quelquefois les fruits d'un fait funeste et nuisible dans sa naissance.
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Mais l'époque du zénith ciilique et négatif, époque qui se prolongea à travers les derniers siècles, et dont la génération actuelle commence à peine à se dégager, domina et pénétra dans tout le domaine du monde moral et politique, répandant son corrosif, autant sur les convictions que sur la pensée et Tintelligence.
Tandis qu'on ébranlait la confiance des peuples dans leurs rois, qu'on ne faisait voir dans la royauté qu'un abus de la force ; dans un règne , qu'un moyen de satisfaire à des penchants individuels; qu'on essayait de répandre le doute dans la conscience des sujets sur la médiation providentielle des Souverains entre les destinées des nations, et les décrets célestes, on brisait aussi en même temps la chaîne dont le premier anneau touche au ciel, et dont les divers chaînons liaient les innombrables rameaux du monde spirituel, moral et intellectuel avec ceux du monde social, politique et matériel. Ces liens une fois brisés, les lois furent interverties ; l'unité , la hiérarchie, la discipline évitées dans la construction sociale.
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Partout la volonté et la raison individudles furent substituées, dans l'application «du dogme religieux, dans l'organisation des nations, comme dans la vie domestique des familles , à l'autorité traditionnelle et hiérarchique. L'ordre subversif, s'étendant partout, dessécha les sentiments qui entouraient l'homme extérieur; il dessécha aussi dans les régions intoUectuelles la source de l'unité harmonique. En poursuivant la sagesse et les sciences humaines, on perdit la trace de la sagesse et de la science divines que la religion et la politique, la foi et la raison, la spéculation et les sciences exactes servent et serviront éternellement à révéler.
Le travail le plus étenda de Tinlcfligence humaine sert à nous expliquer la nature de la créati<m et l'identité qui existe entre son ordre moral et son ordre physique. Leurs éléments abscons et exclusifs sont l'unité, l'harmonie, l'attraction qui marquent ^partout un dassement hiérarchique de l'action divine dans l'univers; et les conditions primitives se retrouvait toujours là où l'homme applique sa pensée. Aucune science, même celle qui parait au premier abord purement abstraite et spéculative , ne se réduit à rester telle pour la pensée humaine, et elle possède dans la nature extérieure, dans la création, un élément, un principe créateur ou moteur, une force qudconqoe qui lui correspondent. Oeuvres d'un seul Dieu, le monde moral, commele monde physique et matériel, sont liés
l'un à l'autre d'un lien indissoluble. Ils sont tons les deux organisés et coordonnés par la même sagesse suprême, d'après les mêmes lois d'amour, d'affinité, d'attraction , d'harmonie , d'ordre et de hiérarchie.
Travaillés par le doute, entraînés au loin dans l'infini des erreurs , les derniers siècles qui ont précédé le nôtre, consacrèrent tous leurs efforts à émanciper les forces de la nature, et par là même tout le domaine d^ la science, du souffle divin qui vivifie ces forces et les embrasse dans un seul tout. L'homme s'appliqua à disloquer l'œuvre éternelle du Créateur. Au lieu de les expliquer les uns par les autres, on tâcha de mettre en contradiction les phénomènes de la création, et leur nature morale et physique se vit dans ce but disséquée, détachée, séparée, morcelée dans des subdivisions infinies.
Longtemps on a voulu faire servir les découvertes des sciences exactes qui règlent la matière, comme un témoignage contre les lois divines et la révélation. On a essayé de transporter en dehors de celle-ci tout ce dont s'empara la raison analytique, tout ce qui fut l'objet des investigations calmes et profondes de la science.
Notre siècle, qui à chaque moment se reconnaît de plus en plus, se pose vis-à-vis de ses prédécesseurs et se dégage des aberrations que ceux-ci jetèrent sur sa voie. Siècle de réhabilitation , il remonte successivement , distinctement et généralement vers l'essence
primitive de toute lumière. Il harmonise la raison avec la religion, et par Tune ramène à l'autre. La religion trouve dans la science un appui , et elle réchauffe à son tour la science dans le foyer de la révélation. Dans nos intelligences , tout commence enfin à s'expliquer, à s'aider réciproquement sans s'entrechoquer ni se contredire. Notre génération se lève retrempée par la foi , et c'est dans celle-ci que cellelà trouve la clef de toutes les lois du monde et de la société.
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Les sciences morales et politiques , en subissant la même décomposition que les sciences exactes, furent encore plus violemment entraînées hors de leur source d'unité, et émancipées de leur divine extraction dans ridée des hommes. Leur oi*dre hiérarchique et tous leurs principes constitutifs furent encore plus largement dénaturés et intervertis; et les résultats de cet ébranlement devinrent encore plus sensibles par l'application immédiate et forcée qu'on en fit à la vie sociale, aux institutions des États, aux moeurs des individus.
La science d'État qui doit régler et définir la condition du sujet envers le Pouvoir et celle des diflTérents Etats entre eux , cette science qui est le résumé pratique de toutes les sciences morales , se ressentit puissamment de cette déviation générale. Elle la répandit à son tour dans les législations, ces régulateurs des rapports des individus entre eux , et l'inocula dans le maniement de toutes les affaires politiques. Tronquée ainsi elle-même , elle contribua à démoraliser les con-
victions, les idées, les tendances des gouvernants, et, par une suite inévitable , celles des sujets et des gouvernés.
Le relâchement des liens sociaux et de rautorité hiérachique provient en effet aussi de ce que. des mains sacrilèges, arrachèrent la science d'Etat des régions élevées où la religion l'avait plantée, pour la jeter comme un brandon incendiaire au milieu des passions individuelles. Chacun commença alors à l'expliquer et à la façonner d'après ses appétits , ses tendances et ses intérêts. Au lieu de puiser ses principes dans un ordre moral immuable et éternel, au lieu d'en faire découler ses règlements, on la basa sur le jeu, le mouvement, l'excitation du moment, sur un égolsme étroit et individuel. Ce n'était pas le plus noble, c'était le plus adroit qui l'emportait dans cette lutte consistant à savoir découvrir les fibres les plus cachées , les plus honteuses des individus et des masses. Au lieu d'harmoniser les meilleurs sentiments de l'homme avec ses intérêts, on s'appliqua au contraire à ne circonvenir que les derniers en étouffant les premiers. On remua pour la plupart, en les appelant à l'action du grand jour , des sentiments que la dignité de l'homme et sa meilleure nature tâchent de refouler par pudeur en se les cachant à elles-mêmes. Comme les Etats et les individus n'étaient embrassés ni liés par aucune religion, aucune idée générale, sociale et gouvernementale, on était obligé de recourir à un ciment artificiel pour
rempiacer les liens dont Tordre dhin avait enlacé tonte la eréation , liens que la raison humaine tordait et rompait dans le délire de son émancipation fébrile.
L'autorité hiérarchique , combinée avec Taltraction , forme Tétat normal et la source des lois tant pour le monde physique et planétaire que pour le monde moral et social. Un corps planétaire , lié au grand tout par la force de Tattraction , est soumis à un corps plus grand dans Tordre de hiérarchie sphérique, et celui-ci exerce sur celui-là une autorité qui organise et règle son mouvement de rotation. Et s'il était possible de briser tant de liens différents qui s'entrelacent , tant de rouages qui s'engrènent , on verrait bientôt le chaos rentrer dans ses droits.
Quels que soient les égarements auxquels la raison humaine ait été livrée, l'homme retrouve toujours néanmoins au fond de son cœur et de sa saine raison , les mêmes lois inefihçablement gravées; et l'histoire de tous ses efforts , comme de toutes ses erreurs , prouve d'une manière irréfutable, qu'il ne saurait jamais se mouvoir en dehors de la hiérarchie et de l'autorité qui l'enseignent et le conduisent.
L'inévitable nécessité de celte autorité et de cette hiérarchie ne fut donc presque jamais contestée. Même dans les moments , où la société fut entraînée dans le tourbillon centrifuge, où (butes les positions sortirent violemment de leurs gonds, on n'a fait qu'en déplacer le foyer et le centre. En renversant sur leur
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origine toutes les idées reçties , on les a Kvrées au bon plaisir des masses ou majorités toujours instables, iactuantes et irréfléchies. Le bien publie est devenu un moyen de satisfaire au bien des intérêts privés et individuels. Ls cause publique s'est réduite aux proportions d'une cause particulière, he respect pour la loi , si hautement prftné par les individus ou les majorités, se change, dans cet état de choses, en une tolérance plus ou moins impatiente, selon que leurs intérêts se trouvent plus ou moins froissés , lésés , gênés , circonscrits ou entravés par cette même loi ; car l'autorité des lois s'affaiblit par leur instabilité. Tel est le secret du gouvernement de toutes les républiques , depuis les Grecs jusqu'aux Américains , à travers l'espace des siëcles et parmi des peuples si différents entre eux par leurs mœurs , leurs habitudes, leurs croyances , leurs besoins et leurs occupations , quoique si uniformes par leurs passions traduites dans leur vie politique et appliquées au maniement deis affaires générales. Les masses, aussi mouvantes que les individus qui en sortent, tendirent toujours, comme ces individus , à empiéter sur le Pouvoir et à s'en emparer pour elles-mêmes. Il faut que celui-ci soit haut placé , au-dessus de la portée du commun , cloué en quelque sorte au ciel, s'il veut rester uni et ne pas devenir la proie du vulgaire.
Si d'un côté on détraqua l'unité du Pouvoir en l'abaissant et en le mêlant à la cohue des masses ;
de l'autre , tout en lui conservant son élévation pure^ ment matérielle de fait et non celle qui lui est propre par son origine, on empoisonna et sa source et son mode d'application. Par là , le Souverain ne fut plus rOint du Seigneur, non seulement pour ses sujets, mais souvent encore pour lui-même : ce n'était simplement qu'un homme plus heureux , que les événements avaient porté à ce poste suprême, et qui, pour s'y maintenir, devait déployer toutes les ressources des combinaisons fines et déliées , capables de lui gagner, non les cœurs, mais les passions et les intérêts, puisqu'elles remplaçaient les croyances. Les intérêts devinrent ainsi les seuls liens entre les gouvernants et les gouvernés , les moteurs et les «anaux les plus sûrs et les plus larges de l'échange des rapports entre le chef et ceux qu'il s'était soumis.
Toutes ces théories , tous ces systèmes déduits ainsi du pur mécanisme humain, firent du pouvoir et de ses dépositaires une pousse sortie du milieu des divers tiraillements de la société, et non un agent que l'Eternel institua pour la régir. La science d'État devint un art ou plutôt un artifice inspiré et dirigé, non par une sagesse éternelle et paisible , mais par une adresse inquiète et fébrile, vivant d'un jour à l'autre, comme les impressions qu'elle cherche à produire et sur lesquelles elle s'appuie exclusivement.
€ette rouerie morale introduite dans l'intérieur de l'organisme des nations réagissait aussi à l'extérieur
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dans le contact des différents États entre eux. L'unité extérieure et politique de l'Europe fut d'abord subdivisée , puis brisée ; les souverainetés éparpillées , et de là naquit cette rëgle de pondération et de balance, règle impossible et contre nature. Elle ne fut, il est vrai , jamais strictement établie , et elle ne peut et ne saurait l'être. Son principe, ainsi que ses théories, a été créé par l'homme seul, et comme il n'a rien qui lui corresponde dans la création de Dieu , il s'ensuit que non seulement il contrarie , mais qu'il exclut même tout mouvement progressif uni à une marche et à un développement réglés. Il n'a produit jusqu'ici que des rivalités, des guerres et des déchirements. Ses contrepoids sont la ruse et la méfiance; et par son application aux lois organiques, aux institutions et aux hommes , tous les sentiments généreux dont est dotée la nature humaine , furent nécessairement évincés du domaine de la science sociale et politique.
XZII.
C'était la destinée d'un des plus grands génies de l'époque chrétienne de concentrer dans sa puissante intelligence, d'élaborer, pour ainsi dire, cette erreur qui , dans l'organisation et dans la gestion de la société, substituait l'homme mu et tiraillé par les passions dans des sens divergents , à l'homme synthétique et discipliné par la foi. Machiavel , dont le nom domine les siècles , dont les doctrines donnèrent des principes à la science d'Etat, et pénétrèrent si avant dans la régulation des destinées de l'Europe, fit, à travei*s ces mêmes siècles , l'éducation des Princes et des hommes d'Etat , et devint le point de mire pour la philosophie et la spéculation appliquées à la législation des peuples. Il pénétra dans les replis les plus cachés et les plus profonds du cœur humain pour montrer aux souverains comment ils devaient s'en emparer , les manier et les faire agir. Il expliqua l'action du pouvoir , définit les moyens et les conduits dont il devait se servir en les déduisant des signes et indices que lui présentaient le soulèvement et la fermentation des passions. Il ne souleva