‹ La civilisation et la RussieChapitre 6 sur 12 · ET LA &V88IB · texte numérisé non relu

ET LA &V88IB

devant ceiles-ci d'autres barrières que celles de l'intérêt individuel , sans les soumettre et sans les modifier par les sentiments de devoirs, puisés dans l'enseignement du christianisme.

Il faut de l'entente entre la religion , la législation ' et la science d'État , car elles sont toutes destinées à agir sur les mêmes causes morales et à produire les mêmes effets dans la vie des individus et de l'humanité. Voyant de son temps la religion traduite en faction par ses serviteurs , soulever des tempêtes politiques au lieu de les conjurer ^ s'emparer du pouvoir et y pénétrer , non pour unir , pour éclairer sur les devoirs, mais pour décomposer et relâcher, peut-être est-ce par ces raisons que Machiavel expliqua la science sociale , gouvernementale et administrative , non à l'aide de la science divine révélée par la religion, mais à l'aide du matérialisme de la force des choses et des faits. Il ne retrempa pas son génie dans ces spéculations élevées qui rattachent la terre au ciel et qui font découler l'ordre qui doit régner ici-bas de l'amour et de la foi , sources éternellement pures de la vraie religion; et néanmoins ce sont les seules lois que la science sociale doive rendre pratiques et répandre sur les relations mondaines.

Machiavel considéra l'autorité , la hiérarchie et le pouvoir comme des faits évoqués par une nécessité accidentelle et matérielle, comme des marche-pieds pour les ambitieux , et non comme des faits provi-

dentiels , éternels et immuables , dont dépendent, daBs le temps et l'espace , le bonheur et le développement des Etats et de l'humanité.

Il fut entièrement payen dans ses convictions sociales, dans la manière dont il les traduisait en règles organisatrices. Nulle part un rayon de grâce céleste ne détend et ne réchauffe son génie. Réduisant tout dans les individus à la force et à la trempe de leur caractère , il mit au jour tous leurs ressorts , sans leur assigner d'autres inspirations , d'autres soutiens que ceux que peuvent leur offrir la terre et cette vie toute matérielle. Admirateur de la force de la vertu, il ne savait pas remonter au pied du trftne de Dieu, son véritable berceau, et c'est pourquoi il ne fit pas de la vertu l'essence des actions humaines. Il ne vit jamais en elle le but et le triomphe définitifs vers lesquels le genre humain est conduit par la Providence.

Ce n'est point dans les décrets providentiels que Machiavel cherchait une explication pour les temps écoulés : ne voyant pas le doigt de Dieu dans tous les intérêts qui se débattaient autour de lui , il était bien loin de l'y voir dans les époques et les crises de l'humanité.

En expliquant ainsi l'histoire et l'homme dépourvus des influences suprêmes ; et en tirant son enseignement de la première , considérée sous ce point de vue , il devint conséquemment l'historien et le législateur , non des idées de la vraie sagesse , mais des passions sociales

ot gouvernementales. Il voulait modifier le mal ; mais il ne croyait pas que le bien pût jamais triompher.

Le monde politique , aussi bien que le monde physique, est soumis aux lois que rÉternel assigna à la création entière , et c'est par la connaissance de ces lois que dans les affaires généralement humaines, on sent , on distingue , on définit leur côté fixe et providentiel de ce qui n'est l'effet que de causes secondaires, provisoires et viagères.

Au-delà des luttes des partis et des castes, se trouve la solution à donner à la possibilité de perfectibilité morale et physique , solution qui ne saurait jamais ressortir, si l'homme ne cherchait que dans lui-même le dernier mot de l'organisation de l'ordre et des rapports^ communs. Au-dessus des combinaisons momentanées produites par les événements du jour , tantôt concentrants , tantôt disloquants , plane l'humanité avec ses lois fixes et éternelles ; et au-dessus de l'humanité enfin , domine encore l'unité de la création conduite et réglée par la main du Créateur suprême.

ZZIII.

Dans le régime intérieur d'une nation, quelle que soit sa forme de gouvernement , jamais la pondération ne sut et ne saurait s'établir ; et cette même impossibilité , quels que soient les efforts des hommes , régit les relations extérieures des Etats. Toujours un principe domine , en écrasant les autres , dans l'organisme domestique des Etats; toujours une nation , ou un Empire , ou un Etat quelconque acquiert dans les affaire» politiques et générales , une prépondérance établie ou de force, ou reconnue du moins silencieusement par les autres. Jamais deux idées organiques, ni deux principes , ni deux pouvoirs ne sauraient marcher paisiblement ensemble. L'histoire religieuse des consciences, comme l'histoire législative et politique des Etats , confirme cet axiome dans chacune de ses pages. L'unité , et non le morcellement et la décomposition , est donc partout une condition inévitable. Ainsi l'unité politique de l'Europe , ou du moins sa répartition plus simple entre les parties géographiquement plus vastes, sera-t-elle peut-être le précurseur d'une nouvelle ère

politique et sociale qui s'étendra sur le globe entier.

Déjà cette répartition de l'Europe politique existe moralement par l'arbitrage , car toutes ses affaires sont pesées et débattues par cinq Puissances principales. Tontes les découvertes dans le monde physique et matériel, semblent ttre destinées à faciliter singulièrement ce travail de cohésion. Autant il est impossible d'en tracer maintenant les dernières bornes , autant il est incontestable que l'état politique du monde qui se rapprochera le plus de l'unité , répondra le plus corn* plétement aussi aux destinées définitives de la création. C'est ce sentiment plus ou moins clair , plus ou moins voilé, plntAt encore peut-être que les calculs d'une froide et vaniteuse ambition , qui , aux différentes époques de l'histoire, poussa des souverains à l'idée d'établir une monarchie universelle.

Mais ce qui jusqu'à présent ne fut envisagé que comme un rêve, rentre, par d'autres voies, de plus en plus dans le domaine de la réalité. La société, par tous ses moyens, par toutes ses conditions, gravite sensiblement vers l'unité absolue. Tout se gén^alise de plus en plus dans notre siècle par l'avènement de nouvelles générations. I^a vérité sociale et morale renferme en elle la vérité politique , et la première ne saurait ni se mouvoir ni se développer que dans l'unité. Si celle-ci n'a pas reçu encore des bases fixes dans le monde politique , eelui-ci n'en fut pas moins toujours soumis à la suprématie de telle ou telle nation

représentée par son souverain. La suprématie est supérieure à la prépondérance , elle la domine et touche de près à l'omnipotence.

On a vu dans les temps anciens et dans les modernes, des États arriver à une certaine suprématie appuyée sur l'étendue du territoire et sur l'intensité des forces physiques. Mais à peine y furent-ils parvenus, qu'ils commencbrent à donner dans leur vaste étendue, des signes de décomposition et de corruption à leurs extrémités , tandis que souvent encore le centre , le foyer de l'État jouissaient de toute la vigueur de la vie. Alors ces mêmes extrémités vinrent à se détacher, et en raison de l'étendue de la circonférence de l'Empire, celui-ci offrait plus de points attaquables et de portes ouvertes de toutes parts à l'ennemi. Par la même raison aussi, il devenait impossible de se porter du ceutre aux extrémités pour les couvrir et les défendre , lorsqu'elles se voyaient menacées à la fois, ou dans des époques très rapprochées. Ainsi , généralement parlant, ces grands États à peine formés se décomposaient déjà par des raisons tontes physiques , et cela d'autant plus facilement, qu'aucune cause morale ne venait prêter à celles-ci sa coopération secourable.

Aujourd'hui ce n'est pas uniquement la force militaire ou physique qui donne la suprématie. Il faut représenter un principe pour dominer , et il faut représenter celui dont le besoin se fait le plus généralement sentir et qui offre le plus de garanties à l'ordre et à

BT LÀ RUSSIE. 175

la paix, conditions principales de prospérité. Il faut appartenir au principe qui conserve le plus et détruit le moins. Telle est la position actuelle de la Russie vis-à-vis de l'Europe. Un repos conservateur est le besoin général , car c'est la condition première de toute libre action ainsi que de tout développement; et ce repos n'est acquis à l'Europe que par la suprématie de la Russie.

176 LA CITILISATIOH

Les conditions matérielles de cette suprématie diffèrent en tout point de celles qui présidèrent aux tentatives antérieures des autres États. Par ses frontières ou extrémités , la Russie offre très peu de prise aux ennemis qui voudraient l'attaquer. Sa position domestique relativement à ces extrémités, est toute spéciale. Aucune d'elles n'a été destinée à exister par elle-même ; l'inanition est leur État normal, et c'est de la Russie qu'elles reçoivent et leur vie et leur sève. Si elles s'en détachaient, elles ne sauraient pas même trouver une place dans l'espace politique. La Russie les protège, en les faisant sortir, les unes du chaos, les autres d'une barbarie sauvage et inculte. Telles n'étaient pas à coup sûr les conditions sous Tempire desquelles travaillèrent Charles-Quint et Napoléon. Ce n'est pas un seul souverain, ce sont des souverains et des siècles qui ont travaillé, à l'agrandissement de la Russie , et voilà pourquoi rien de ce qui lui est une fois acquis ne saurait en être détaché. Rien ne porte l'empreinte du hasard dans son extension; tout y est une suite

d'affinités ou un résultat de l'action de la Providence. Aussi tout s'opëre-t-il en elle proportionnellement, et l'augmentation des forces, tant morales que matérielles capables de contenir les limites , correspond-elle à l'agrandissement de ces mêmes limites. La Russie seule, parmi tous les grands Etats actuels ou passés, a à sa disposition des moyens toujours croissants pour agir contre des éléments de résistance toujours décroissants. Seule , elle peut se passer du secours et de l'appui des autres Etats, tandis qu'aucun autre ne peut se passer du sien. Aucun aussi ne peut se tourner contre elle ni attaquer les conditions de son existence, sans s'ébranler lui-même jusque dans ses fondements. La natui'e de la suprématie exercée aujourd'hui par la Russie sur l'Europe n'est ni menaçante ni agressive, car ce n'est pas une conquête matérielle et illimitée qui en est l'objet. L'invulnérabilité constatée, pour ainsi dire, de la Russie, ne pourrait exister si celleci ne savait elle-même où arrêter ses frontières du côté de l'Occident. Cependant sa puissance, telle qu'elle est aujourd'hui, en appuyant et en abritant les autres Etats, raffermit leur puissance gouvernementale. Le courant auquel l'Occident est en butte depuis un demisiëcle, et dont la rapidité s'est renouvelée de nos jours, aurait bien loin emporté les nations si la Russie n'eût pas jeté son lest de granit dans l'arche politique de notre partie du monde. La Russie seule n'en fut presque pas même effleurée à sa surface, tandis qu'il ébran-

178 LA CIYILISATlOlf

laii ci minaii jusqu'aux bases 4e tout ce qui se trouvait autour d'elle.

Sa position ris-à-vis de l'Autriche qui étend sa domination sur des peuples unis k la Russie par leur langue, leur foi, lui accorde une influence marquante et incontestable.

C'est adossées à la Russie, que l'Allemagne et surtout la Prusse furent en état de repousser une fois déjà l'oppression étrangère qui foulait leur sol et de reconquérir leur individualité. C'est par les suites bienfaisantes de celte position que la Prusse est et sera uniquement à même de résister au tourbillon qui l'entraîne vers l'Occident. Ainsi appuyée , elle possède par là la fixité nécessaire pour que les autres petits Etals de l'Allemagne puissent à leur tour se rattacher à elle ; car c'est elle qui doit personnifier l'Allemagne et la résumer politiquement et matériellement, ainsi qu'elle le fait déjà par les intérêts, les senliments et les idées.

La force morale de la Prusse qui dépasse de beaucoup ses forces matérielles, le loisir nécessaire à son développement intérieur et qui lui permet de porter un œil attentif sur les crevasses qui se forment parci par-là , et de les calfeutrer aussitôt pour que le poison ne s'infiltre pas dans son organisation, tous ces avantages sont dus à la sécurité dont elle jouit et qu'elle sait faire régner.

Tous ses biens, la Prusse les doit au voisinage de la Russie. Que serait-elle si au Nord et à l'Orient, elle avait le même voisinage cbarybdique et turbulent dans une Pologne sans cesse remuante, comme elle l'a à l'Occident dans la France, la Belgique et quelques autres particules constitutionnelles?

L'arbitrage de la Russie porte en lui la pacification de tous les points les plus éloignés de l'Europe, car c est elle qui représente l'ordre et la, stabilité ; elle seule qui n'a pas besoin de transiger sur aucun point avec les révoltes et les révolutions. Elle semble les magnétiser par son regard, puisqu'elles reculent et se rejettent en arrière à son seul aspect. En les réduisant à la défensive, la Russie a émoussé et affaibli leur influence au point qu'elles ne sauraient plus déborder.

Le Pouvoir, actuellement dégradé en France, doit à la sécurité dont il jouit, que cbaqne moment de son existence est marqué par des retours faibles, mais continuels, de la vigueur qui lui est nécessaire. Cette sécurité à l'égard des dangers intérieurs, la royauté la trouve dans la compression qu'exerce la Russie, de près comme de loin, sur tout ce qui tenterait enccnre de remuer la société. Toute surexcitation, je suppose, serait mortelle en France pour l'ordre social, et cet Etat n'évite cette crise dangereuse que sous l'influence du souffle calmant que le Nord répand sur le Midi.

is.

Si la guerre apparaît quelquefois comme un ordre immédiat de Dieu, comme un moyen funeste d'extirper un mal plus funeste encore; si elle doit de rechef être imminente , la Russie descendra en lice pour les intérêts les plus saints de Thumanité , que rOricnt ou TOccident en soit l'arëne. Des exigences accidentelles seront peut-être impuissantes désormais pour l'évoquer au centre de l'Europe. Le constant développement des forces morales et intellectuelles de tous ses Etats comme aussi de la Russie , rend ceux-ci de plus en plus circonspects dans l'application de leurs forces physiques et hrutales". Voilà pourquoi l'élément propre de la guerre s'efface et se retire de plus en plus pour faire place à la pacification qui devient le principe moral de la diplomatie. Aussi , dans ces derniers temps , une foule d'événements compliqués , palpitants d'irritation et inflammables de leur origine , ont-ils pourtant reçu une solution toute pacifique. La plume a donc terminé , ou du moins assoupi de nos jours tant d'irruptions diverses qui menaçaient d'allumer la mèche meurtrière des canons , de dévorer de nouveau des générations entières , et de sacrifier d'immenses intérêts à des vues momentanées.

La Russie prête son appui dans tous les sens, et l'influence qu'elle exerce ainsi est sans antécédents dans l'histoire. Elle ne la doit pas à des combinaisons finement et artificieusement tramées, mais à

sa vigueur personnelle, à sa santé politique, à l'individualité distincte de sa race, aux vues providentielles qui se rattachent à ses destinées.

La mesure de cette influence ne saurait non plus être déterminée par des manœuvres et des calculs momentanés , car elle se rattache aux questions vitales , non d'un Etat , mais du monde entier , et découle, non d'un traité, mais d'une mission reçue de plus haut. Dans ses relations extérieures, son langage doit être à l'unisson de cette position spéciale. Ce n'est pas à elle, qui trace une nouvelle voie et dont les titres découlent d'une toute autre source que ceux des autres Etats, de se laisser renfermer ou circonscrire dans les formes et les règles de la vieille routine. Elle ne suivi^a pas l'ornière rélrécie des usages , puisque cette ornière passe à côté du large et vaste sillon qu'une franche et puissante volonté ouvre devant elle. Elle' peut avoir la parole haute, car elle dépasse de beaucoup les Etats et elle domine les événements. Sa position spéciale , par cela même simplifiée, lui amène des alliances sans qu'elle soit obligée de courir à la recherche; car tout ce qui est simple est grand. La grandeur, en prêtant un appui sur, inspire la confiance.

182 LA CIYILISATIOII

xzv.

Âiasi la Russie semble être destinée à poser la {H^miëre les véritables fondemeois d'une vaste uoité politique, elle qui déjà embrasse dans son étreinte deux parties du monde et fond l'une dans^ l'autre. Nous verrons en effet qu'en Asie, la conquête matérielle marcbe de front avec la conquête vraiment chrétienne et sociale.

Ainsi la Russie surgit en face de l'Europe, se résumant avec toutes ces données, avec tous les éléments normals de la civilisation, possédant dans la religion un principe intégrant de celle-là , comme aussi le premier agent de l'unité absolue. Les peuples de l'Europe aperçoivent dans l'exemple que leur donne la Russie, que socialement et politiquement, la plus sure égide de la civilisation est la force du Pouvoir. On voit que c'est par lui seul que la Russie, foyer sacré de la race slave, fui préservée de la lutte pernicieuse qui s'éleva entre les institutions, les croyances et les mœurs ; qu'aucune des méprises de l'esprit humain n'a pu y déposer une lie assez

profonde pour que la corruption fût à même d'y germer. Conservant ainsi purs et intacts les premiers éléments de toute société , la Russie révèle et accomplit une partie de sa mission à Tégard de TOccident. Aucune restauration des idées , des sentiments et des faits ne s'opërera en elle , puisque rien n'y a été déplacé^ et qu'au contraire elle appuie et provoque leur réhabilitation en Europe.

La Russie est donc européenne, et elle est liée à l'Europe par les intérêts les plus saints de l'humanité. La race slave y appartient, car elle a le sentiment intuitif de toutes les races de l'Europe , celui de porter la parole et la civilisation aux autres parties du monde. C'est là le signe distinctif de TEuropéen , et il est lumineux en Russie. Il forme le trait principal du contact de celle-ci avec l'immense Orient.

Apôtre de Jésus - Christ , apôtre des tendances amélioratrices et régénératrices de la société , la Russie poursuit sa marche et trace , au milieu des nuages de l'avenir, le magique tableau des destinées de notre race, médiatrice entre l'Europe et l'Asie, entre le passé de toutes les deux et leur avenir.

DSTTZZSIAB PAHTXB.

La mission de la Russie ne serait pas complète y si elle se résumait uniquement dans Tattitude que la Providence lui a fait prendre vis-^à-vis de l'Europe. Tandis que par son contre-poids elle contribue à régler , à mesurer et. à conserver la continuité de la marche de la civilisation , par son assiette géographique , par l'indélébilité du caractère commun à tous les Européens et aux races providentielles, par son individualité enfin , la Russie précise et réfléchit

ces traits et ces linéameDts dans la face qu'elle tourne à l'Asie.

L'Europe occidentale de l'ëre chrétienne se jeta sur l'Asie à différentes épo<q[ues , poussée autrefois par un esprit purement religieux, et mystique qui l'activait dans les croisades ; plus tard , continuellement et presque exclusivement , par l'esprit mercantile qui marqua toutes les conquêtes des Européens dans les autres parties du monde.

C'est principalement avec l'islamisme que dans ces rencontres les nations de l'Europe en venaient aux mains. Mais le Nord, comme le centre de l'Asie , restait hors d'atteinte, abandonné, pour ainsi dire, à un sommeil léthargique, et soustrait à l'influence de la lumière divine et de la lumière humaine. C'est la Russie qui éveilla la nature et les hommes dans ces régions négligées ; c'est elle qui les réchauffa par son contact, et les humanisa par son action chrétienne et civilisatrice. Deux points de vue , deux actions principales semblent prédominer dans le contact de la Russie arec l'Asie, et je crois pouvcrir les rapporter à la subdivision climatérique : ceHe du Nord et du Centre, et celle du Midi.

Qod que fut le point de l'univers, où le» Ehfopéens occidentaux arrivassent dans leurs excursions transatlantiques , c'était toujours Tesprit d'un gain immédiat et matériel, la cupidité, en un mot, qui devenait le régulateur de leur contact avec les indi-* gmes, que ce fût les riches habitants des Indes, ou les pauvres insulaires, qu'ils vinssent visiter. Les Européens ne connaissaient d'autre loi que la soif de l'or et des richesses, avec toutes les voies et tous les moyens possibles pour la satisfaire. La conversion religieuse dle-méme était exercée avec la cruauté la plus vi<^nte, la plus implacAle; et c'était au nom d'une doctrine de justice et d'émancipation, qu'on exterminait, qu'on réduisait à l'esclavage.

Telle est à peu près l'histoire d^e tous les établissements primitifs des Européens dans les divers pays où ils ne trouvèrent qu'une résistance j4us ou moins faible. Là où ils ne furent pas assez forts pour établir un esclavage absolu , ils firent peser du moins sur les populations soumises, au nom du trafic et

de l'exaction mercantile, une oppression si dure , qu'elle équivalait à l'esclaYage.

Ce n'est pas avec de tels principes que la Russie s'est installée en Asie dès le commencement de ses conquêtes jusqu'à nos jours.

Les Souverains , sous le rëgne desquels cette œuvre fut entreprise, semblaient pressentir les fins où devaient aboutir leurs conquêtes dans les vues de la Providence. Loin de ne songer qu'à un profit immédiat 9 fruit de la dureté et. de l'exaction , ils n'eurent en vue que l'établissement solide d'une suprématie exercée et maintenue, autant par la force matérielle des armes, que par la voie pacifique de la moralité^ chrétienne. C'est en donnant un exemple vivant , qu'ils commencèrent à appeler l'Asie aux bienfaits d'une vie sociale, assise et civilisée.

La législation qui régit spécialement ces contrées et ces peuplades , sert à révéler l'esprit et la tendance du Pouvoir russe ; car c'est particulièrement par l'introduction de ces lois qu'il donne le témoignage éclatant que sa sollicitude ne saurait abandonner ces régions au régime discrétionnaire de l'arbitraire.

Les innombrables peuplades qui fourmillent entre .le pôle Arctique , la Chine , l'empire du Mogol et les limites de l'Europe, toutes soumises à la Russie «ur cette vaste étendue de terrain, sont en partie nomades, en partie déjà unies eu société par l'agriculture, et pliées plus ou moins à la régularité et au liant de

la vie occupée et domestique. Les uns et les autres se trouvant soiis la protection de la Russie , jouissent par là d'une sécurité qui les garantit contre des empiétements mutuels. Cette domination est un frein qui retient chacune d'elles dans ses limites respectives. Combinant sagement leurs besoins et leurs intérêts, la Russie oppose , par son autorité , une barrière d'ordre et de paix à l'indépe^dance sauvage et insociable , qui sans cela , pourrait facilement se traduire en voies d'agression et en luttes destructives.

. Je ne crois pas nécessaire d'énumérer ici , ni les diverses nuances de la vie de ces peuplades, ni ces peuplades elles-mêmes , tantôt concentrées et déjà assises autour d'une cité , adonnées à des occupations agricoles ou autres , réunies en une société paisible et domestique ; tantôt vouées à ces occupations pendant un certain temps, puis semi-nomades, errant une partie de l'année avec leurs troupeaux pour leur procurer des pâturages ; tantôt enfin tout à fait errantes, et ne possédant pour foyer domestique que l'antique charrette des habitants des Steppes.

Mais quel que soit le genre de vie de ces différentes tribus , le Pouvoir russe s'est adonné à l'étude la plus minutieuse de leurs moyens, de leurs besoins, de leurs mœurs , de leurs habitudes , de leurs notions sur les liens , les devoirs et la moralité ; et c'est en se basant sur ces données qu'il a résumé les lois et

les ordonnances judiciaires, civiles, criminelles et administratives , par lesquelles il régit ces peuplades.

Celles-ci paient an Gouvernement un léger tribut en nature avec le produit de leur chasse, ou de toute autre manière, selon les moyens à leur portée. Les anciens, que les tribus ou subdivisions choisissent au milieu d'elles , et que les agents du Gouvernement confirment ensuite, spécifient et assignent à chaque famille ou à chaque individu la qualité de cet impôt.

Les nomades , sur lesquels le Gouvernement exerce une stricte surveillance, ont des districts assignés à leurs migrations, afin de ne pouvoir mutuellement s'entraver , ni surtout empiéter sur les terres destinées à l'agriculture.

Lorsqu'on veut pénétrer plus avant dans les détails des lois dont la Russie entrelace les habitants des deux Sibéries, de l'Orientale et de TOccidentale , comme aussi de tous les points de TAsie en général, de quelque condition que soient ces habitants , on trouve toujours en tête de ces lois le caractère de l'action et de l'influence de la religion chrétienne, telle que l'Eglise orthodoxe russe la comprend, la formule et la répand. La même fidélité, la même pureté de principes la font ressortir ici , comme ailleurs, parmi tous les autres cultes chrétiens.

L'expression qu'elle reçoit dans la loi organique et civile qui règle la condition, les devoirs et les consciences des individus se distingue toujours par ce saint esprit de patience et d'indulgence , qui y perce à tout instant, et qui fait de l'Église russe Tunique et le plus fidèle miroir de l'Evangile. A mesure que la puissance de fait de cette Église s'agrandit par le Pouvoir, la race et l'État qui la représentent, à mesure aussi, et dans les mêmes proportions, grandit

192 Ll CIVILISATION

Tapplication de ces verlus. Et plus cette puissance est forte, plus elle se montre docile dans le maniement de ceux qu'elle doit appeler des ténèbres à la lumiëre.

La loi dit clairement que tout individu qui n'appartient pas au culte chrétien , n'en jouit pas moins de l'entière liberté de suivre sa. religion d'après ses rites et ses cérémonies.

Si la régence d'une province quelconque reconnaît la nécessité de requérir l'établissement d'une mission religieuse spéciale , celle-ci doit agir par la persuasion et nullement par la violence.

Le clergé russe, dans son œuvre de conversion, est tenu d'employer la douceur , d'en appeler uniquement aux convictions, sans jamais se permettre la moindre contrainte.

Les autorités civiles et administratives doivent veiller à ce que jamais on ne puisse opprimer ou vexer ces peuplades, sous prétexte de conversion à la religion chrétienne, comme aussi à ce que tout payen ou mahométan, qui veut se convertir, n'y rencontre aucun obstacle.

Si les nouveaux convertis ne manquent que par ignorance aux rites et aux cérémonies de la religion chrétienne , il est sévèrement défendu de leur infliger la moindre punition quelconque. La persuasion et la conviction sont les seules mesures applicables à ces sortes de cas.

ET LA niTSSIE. 193

Les cures sont obligés d'ériger des écoles primaires, et d'aider aux autorités locales sous le rapport de l'instruction.

Ces paroles de la loi démontrent comment la doctrine chrétienne est législativement comprise , et avec quelle pureté on en fait l'application. L'Eglise russe dominante est loin , comme on le voit , de pousser le Pouvoir civil à user de violence en conversion , d'exiger qu'il l'aide à se répandre par la force, comme le faisait souvent le catholicisme romain. Véritable apôtre de la parole de Jésus-Christ, l'Eglise russe la ^ porte au milieu des payens et des idolâtres , mais elle la porte douce et calme, comme la source d'où elle jaillit. Aidée du Pouvoir qui soutient la doctrine de Dieu par l'exemple, et les bienfaits de l'ordre et de la paix, qui découlent de la civilisation chrétienne, l'Église russe appelle, attire à elle; elle tâche de persuader, de pénétrer les convictions, et non de les enlever, de les arracher avec violence.

C'est sur les effets de la moralité chrétienne dans les lois , dans la vie , dans les mœurs , dans la moralité ; c'est sur la justice du Pouvoir dominateur , que l'Eglise russe s'appuie pour accomplir l'œuvre de la conversion , pour propager la divine lumière dont elle est le dépositaire , et y attirer doucement les sauvages enfants du paganisme. Elle ne s'irrite pas de ce que le pouvoir civil leur conserve la liberté de leurs cérémonies. Elle n'exige pas que ce lien, tout faible, tout

is

Page 1