‹ La civilisation et la RussieChapitre 9 sur 12 · W LÀ CIVILISATION · texte numérisé non relu

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dont chaque minute fut un siècle, et chaque œuvre un monument indestructible dans l'avenir de la Russie.

Pierre-le-Grand domine tous les personnages les plus saillants de l'histoire , comme le ciel domine la terre. A mesure qu'on l'approche de plus près , et qu'on le cherche dans les œuvres qu'il a accomplies , ou dans celles dont il a jeté le tracé, on croit voir agir une main surhumaine; et tout mortel qu'était Pierre-le- Grand , un sentiment de vénération nous porte à croire que l'Eternel, dans ses vues impénétrables, déversa dans son âme jdus de son feu céleste que dans aucun mortel des temps connus. Mais aussi la tâche de Pierre-le-Grand était proportionnée aux forces que Dieu, dans sa faveur, semble lui avoir inspirées; et l'œuvre du travailleur choisi parait la j^us vaste et la plus féconde de toutes celles que l'histoire du genrîB humain ait inscrites dans ses fastes immortels»

Pierre-'Ie-Grand a gravé la sienne page à page dans chaque pulsation développatrice de son peuple. Je ne crois pas que son histoire puisse se résumer autrement que dans celle de la Russie; et l'avenir l'agrandira, la précisera par la clarté que les siècles, en se suivant, projetteront sur elle.

Du milieu de l'auréole qui entoure Pierre-le-Grand, j'essaierai , quoique bien faiblement sans doute , de reproduire quelques traits qui , à mes yeux , paraissent saillir le plus , et qui , dans son histoire , se détachent d'autant plus vigoureusement, que les caractères connus

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des autres chefs oa directeurs des peuples et des nations jettent autour de lui une ombre plus grande.

La supériorité incontestable de Pierre-le-Grand sur tous les grands bommes de l'antiquité et des temps modernes, sur Gbarleçoagne comme sur Napoléon, consiste principalement en ce que ceux-ci étaient plus ou moins des résumés sortis du moule de leur époque, agissant sous l'influence et l'inspiration des idées de leur siècle, souvent même d'une école, quelquefois enfin sous l'ascendant inévitable des préjugés du moment. Ainsi, sous ce rapport. Napoléon, par exemi^e, ne fut comme tous les autres, que le représentant d'une seule idée qu'il personnifia, en l'étendant par tous les résultats immenses de son activité. Dans l'intelligence de Pierre-le-Grand, au contraire, point de pencbant, point de faible vers des notions établies, vers une manière connue, réglée de combinaisons ou de considérations. Son activité ne connaît point les formes conditionnelles ou conventionnelles du temps ou de la localité. Il n'a qu'un seul type, qu'une seule £6rrae , la vérité intrinsèque et la clarté , la bonne foi et la sincérité, dans tous ses rapports au-dehors comme au-dcdans.

Gbarlemagne , ce fanal du moyen âge , ce fondateur , ou pour le moins ce consolidateur de la société d'alors , avait pour lui la religion chrétienne formulée dans le catholicisme. Dans ses ministres , il possédait des aides, des appuis, des instruments dociles et

éclairés ; dans la masse de la noblesse , des exécuteurs dévoués et fidèles. Pienre-le-Grand se trouvait seul, sans appui , obligé de se créer lui-même des aides , de les instruire , de les inspirer , de les former enfin. Dans la masse de la noblesse, comme dans celle de la nation , il rencontrait , tantôt une opposition inerte, mais massive; tantôt une répulsion violente qui se manifestait par des voies de fait. Doué d'une pénétration, non seulement capable de lire dans les cœurs, mais, ce qui est plus, dans les intelligences des bommes, il était inaccessible à ces médiocrités qui couvrent d'un vernis quelque peu éclatant leur nullité foncière . Précision , but , fini , netteté , voilà quelles étaient près de lui les seules recommandations valables, les seules qui arrêtassent son choix. Tout en réformant les abus dans le clergé, il savait se borner à ne point mêler la question religieuse à la question des rapports extérieurs : il s'arrêtait devant le dogme, tout en purifiant et en retrempant ses ministres.

A l'époque où il entreprit l'œuvre de la création russe , toute l'Europe éclairée d'alors était soumise au prestige de ce qu'on appelait le siècle de Louis XIV; c'est-à-dire, qu'on envisageait la civilisation comme une finesse extérieure , qui arrêtait aux beaux-arts et aux belles-lettres les destinées des peuples et des Etats, ainsi que les ressorts si divers du travail de l'esprit humain. Une philosophie élégamment bavarde et douce-

ment empoisonneuse: la foi, la confiance dans les traditions, le culte qu'on leur rendait, une littérature fleurie et coulante par ses formes, tel était le but, l'apogée de gloire , auquel les Etats et les Souverains, comme les individus, semblaient alors uniquement aspirer. Pierre-le-Grand ne se laissant pas prendre à ce leurre doucereux , introduisit les études et l'instruction dans ses Etats , et avec son regard d'aigle , il perça l'avenir, qui pour lui, n'était pas lié au sort des belles -lettres. Passant à côté des idées dominantes de sou siècle, ou plutôt les dépassant, il fonda la civilisation de la Russie sur des bases tout opposées à celle des autres pays. Au lieu de s'entourer, comme le fit plus tard Frédéric II lui-même, de poètes et de philosophes spirituels , il s'attacha des hommes aux connaissances exactes, des mathématiciens pratiques, des ingénieurs, des constructeurs à l'aide desquels il conjura, il harassa la terre et les éléments. Il émancipa le sol , en liant entre ell4b, par des canaux et des voies de communication , les contrées éloignées , et il facilita ainsi à ses sujets le rapprochement de leurs rapports, tant mutuels, qu'avec le reste de l'Europe. Il préféra les sciences qui ont pour résultat un bien pratique et immédiat. Il sentit qu'elles seules peuvent enseigner l'homme et le mener au travail , à l'industrie, au vrai progrès , tandis que les études classiques , ne pénétrant jamais jusqu'aux entrailles d'une nation , ne sauraient conduire à aucune utilité générale.

Pierre-le-Grand est le seul parmi tous les réformateurs, les législateurs et les instructeurs connus des nations , qui n'ait fait aucun faux essai , et qui ail marqué toutes ses œuvres d'un cachet indestructible de vie et d'avenir. Ce n'est pas un vernis extérieur qu'il donnait à son pays, vernis qui s'efface si faci** lement, quand il n'est que momentané et purement imitateur : c'est l'activité du travail qu'il évoquait ; c'est l'activité de l'industrie créatrice et féconde, la vraie culture qui civilise sans cesse les hommes, comme les États , en laissant après elle des traces profondes.

Ceux qu'il choisissait pour les faire voyager et s'instruire à l'étranger, et qu'il examinait lui-même à leur retour, rapportaient toujours des connaissances utiles, plutôt que brillantes et variées par leur gêné* ralité.

Comme individu, Pierre-le**Grand n'était mu ni par l'amour-propre , ni par l'égoïsme ou la présomption. D oubliait toujours sa personnalité devant l'intérêt de sou pays, dans le bien et l'avenir duquel il s'absorbait lui-même avec la plus complète abnégation. Aucun éclat vrai ou faux, accrédité par la tradition historique ou par les applaudissements universels des hommes , ne pouvait le faire dévier de sa marche. Il ne se laissa pas entraîner au bruit de la gloire militaire, qui fut le prestige le plus envié de tous les génies dominateurs , des peuples et des Etats , et qui dans

Vopinion de nos jours encore , élëve la gloire d'un conquérant indomptable au-dessus de celle du législateur , qui , comme Pierre-le-Grand et comme TOrphée du mythe payen , prend un peuple ainsi qu'un bloc informe , pour lui souffler la vie, lui donner la conscience de lui-même , et le former à l'existence. Le stérile éclat d'un grand capitaine n'était d'aucun attrait à ses yeux, car les guerres de son règne furent toutes évoquées par la nécessité, et non recherchées par lui comme passe-temps. Celles qu'il fut obligé d'entreprendre, émancipërent les barrières de la Russie, puisqu'on lui donnant un littoral et en reculant ses frontières, elles lui .procuraient les coudées franches pour ses mouvements et pour le développement de ses forces et de ses jjessources colossales, Pierre-le-Grand, entrevoyant quels aéraient dans l'avenir les ressorts de ces ressources , leur ouvrait , par sea conquêtes , l'espace nécessaire. Il ne fut ni Alexandre, ni Auguste, ni Napoléon ; il fut Pierre-le-Grand seul et unique.

A cet ensemble de qualités qui le distinguent au milieu de la généralité du genre humain, Pierre-le-Grand, spécialement pour la Russie, en fut au moral, comme au physique, la personnification la plus identique et la plus complète. Il fut l'âme qui se répandait dans tout ce corps immense, en l'activant infatigablement au travail, et en le résumant, pour ainsi dire, en lui-même. Non seulement il prévoyait l'avenir de son pays , avec le . cortège des besoins et des exigences

que les siècles amèneraient après lui ; bien plus il leur fraya une voie large et profonde par tous les acles de sa législation , de son organisation administrative ; par les sillons qu'il traça à l'exploitation et à l'utilisation des ressources du sol , sans pousser jamais les germes qu'il semait, à une végétation hâtive et artificielle. Il n'en pressait l'éclosion ni intellectuellement, ni matériellement. Il n'était point impatient de jouir au jour de ses œuvres , car il savait devoir travailler pour les temps futurs; et satisfait de donner à son édifice des bases vraies et solides , il laissait volontiers à l'avenir le soin de développer et d'asseoir les institutions , comme les établissements. S'il arrachait la vieille pourriture avec une force, une constance impitoyable, il implantait avec patience et sans s'abandonner à cette précipitation qui endommage et dénature les entreprises réformatrices les mieux intentionnées. Il préféra toujours la solidité des bases à une élévation aussi souvent momentanée que rapide.

Les lois qu'il promulgua ont up esprit et un sens éminemment russes, c'est-à-dire, que leur source est autant dans les traditions et les usages établis du passé, que dans les exigences présentes que Pierrele-Grand savait sentir, évaluer, apprécier par luimême. Ces lois n'eurent d'autre arbitre que le propre jugement du grand législateur, et non les enseignements arides des légistes et des jurisconsultes. Le langage même en est simple, pur, russe, énergique,

concis, clair, net dans les définitions des devoirs et des obligations. Il dit beai^coup en peu de mots ; c'est le langage des poètes législateurs primitifs, tel qu'on en trouve le mode dans la Sainte-Ecriture.

Dans tout ce qu'il acheva, ainsi que dans tout ce qu'il laissa inachevé, il se révéla lui-même, non pas comme augmentant le nombre déjà connu des ressorts de la création , mais comme rattachant à celle-ci un monde nouveau qui date de son ëre. Les destinées de la race dont .ce fondateur persévérant évoqua la puissance à l'horizon, grandissent aujourd'hui comme le soleil levant qui répand la vie, et qui jette une lumière d'autant plus vive, que son cours élevé se prolonge plus longtemps dans l'espace.

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