‹ La civilisation et les jésuitesChapitre 20 sur 31 · Crétineau Joly. Æéstoire de la Compagnie de Jésus · texte numérisé non relu

Crétineau Joly. Æéstoire de la Compagnie de Jésus

ner, d’exterminer les habitants; les Jésuites seuls s’y sont établis dans des vues d'humanité. Vers le commencement du siècle, ils obtinrent l'entrée de la province du Paraguay qui traverse le continent méridional de l'Amérique, depuis le fond des montagnes du Potosi, jusqu'aux confins des établissements espagnols et portugais sur les bords de la rivière de la Plata. Ils trouvèrent les habitants de ces contrées à peu près dans l'état où sont des hommes qui commencent à s’unir ensemble; ils n'avaient aucun art, ils cherchaient une subsistance précaire dans le produit de leur chasse ou de leur pêche, et connaissaient à peine les premiers principes de la subordination et de la police. Les Jésuites se chargèrent d’instruire et de civiliser ces sauvages. Ils leur apprirent à cultiver la terre, à élever des animaux domestiques, à bâtir des maisons. Ils les engagèrent à se réunir ensemble dans des villages; ils les formèrent aux arts et aux manufactures; ils leur firent goûter les douceurs de la société et les avantages qui résultent de la sûreté et du bon ordre. Ces peuples devinrent ainsi sujets de leurs bienfaiteurs, qui les gouvernèrent avec la tendresse qu’un père a pour ses enfants. Respectés, chéris, presque adorés, quelques Jésuites présidaient sur des milliers d’Indiens. Ils entretenaient une égalité parfaite entre tous les membres de cette nombreuse communauté. Chacun était obligé de travailler, non pour un seul, mais pour le public. Le produit de leurs champs, et tous les fruits de leur industrie étaient déposés dans des magasins communs, d’où lon distribuait à chaque individu ce qui était nécessaire à ses besoins. Cette forme d'institution détruisait radicalement presque toutes les passions qui troublent la paix de la société, et rendent les hommes malheureux. Un petit nombre de magistrats choisis par les Indiens eux-mêmes veillaient sur la tranquillité publique, et assuraient l’obéissance aux lois. Les punitions sanguinaires, si fréquentes sous les autres gouvernements, y étaient inconnues; une réprimande faite par un Jésuite, une légère note d’infamie, ou dans des cas extraordinaires, quelques coups de fouet, suffisaient pour maintenir le bon ordre parmi ce peuple innocent et heureux (). »

Le philosophe Raynal ne peut lui-même dissimuler la vérité:

x Aistoire de Charles Quint.

« Rien, dit-il (x), n’égale la pureté de mœurs, le zèle doux et tendre, les soins paternels des Jésuites du Paraguay. Chaque pasteur est vraiment le père et comme le guide de ses paroissiens: on n’y sent point son autorité parce qu’il n’ordonne, ne défend, ne punit que ce que punit, défend et ordonne la religion, qu'ils adorent et chérissent tous comme lui-même. Gouvernement où personne n’est | oisif, où personne n’est excédé de travail, où la nourriture est saine, | abondante, égale pour tous les citoyens, qui sont commodément | vêtus, commodément logés; où les vieillards, les veuves, les orphelins, les malades, ont des secours inconnus sur le reste de la LÉNEE |

Raynal dit encore (2):

| « Si quelqu'un doutait des heureux effets de la bienfaisance | et de humanité sur des peuples sauvages, qu’il compare les progrès | que les Jésuites ont faits en très peu de temps dans l'Amérique | méridionale, avec ceux que les armes et les vaisseaux de l'Espagne et du Portugal n’ont pu faire en deux siècles. »

Dans son opuscule: La destruction des Jésuites, d'Alembert s'exprime en ces termes:

€ Souverains dans ce vaste pays (le Paraguay) les Jésuites y rendent heureux, à ce qu’on assure, les peuples qui leur obéissent et qu’ils sont venus à bout de soumettre sans employer la violence; le soin avec lequel ils écartent les étrangers empêche de connaître le détail de cette singulière administration; mais le peu qu’on ena découvert en fait l’éloge, et ferait peut-être désirer, si les relations sont fidèles, que tant d’autres contrées barbares où les peuples sont opprimés et malheureux, eussent ainsi que le Paraguay des Jésuites pour apôtres et pour maîtres. »

Le célèbre navigateur Bougainville se trouvait à Buénos-Ayres lorsqu'on arrêtait les pères Jésuites sur l’ordre qui venait d’en être donné parle Gouvernement espagnol. Voici de quelle manière Bougainville parle des missions qu'il a visitées :

1. Æistoire politique et philosophique des Indes. 2. Histoire du commerce des deux Indes, t. LIL, liv. IX.

« C’est en 1580 que l’on voit les Jésuites admis pour la première fois dans ces fertiles régions, où ils ont depuis fondé, sous le règne de Philippe III, les missions fameuses auxquelles on donne en Europe le nom du Paraguay, et plus à propos en Amérique celui de Uruguay, rivière sur laquelle elles sont situées. Elles ont toujours été divisées en peuplades faibles d’abord et en petit nombre, mais que des progrès successifs ont porté jusqu’à celui de trentesept; savoir 29 par la rive droite de l’Uruguay, et 8 par la rive gauche, régies chacune par deux Jésuites en habit de l'Ordre. Deux motifs qu’il est permis aux Souverains d’allier, lorsque l’un ne nuit pas à l’autre, la religion et l'intérêt, avaient fait désirer aux monarques espagnols la conversion de ces Indiens. En les rendant catholiques, on civilisait des hommes sauvages, on se rendait maître d’une contrée vaste et abondante: c'était ouvrir à la métropole une nouvelle source de richesses, et acquérir des adorateurs au vrai Dieu. Les Jésuites se chargèrent de remplir ces vues, mais ils représentèrent que, pour faciliter le succès d’une si pénible entreprise, il fallait qu'ils fussent indépendants des gouverneurs de la province, et que même aucun Espagnol ne pénétrât dans le pays.

» Le motif qui fondait cette demande, était la crainte que les vices des Européens ne diminuassent la ferveur des néophytes, ne les éloignassent même du christianisme, et que la hauteur espagnole ne leur rendît odieux un joug trop appesanti. La cour d’Espagne approuvant ces raisons, régla que les missionnaires seraient soustraits à l’autorité des gouverneurs, et que le trésor leur donnerait chaque année soixante mille piastres pour les frais des défrichements, sous la condition qu’à mesure que les peuplades seraient formées, et les terres mises en valeur, les Indiens payeraient annuellement au roi une piastre par homme depuis l’âge de 18 ans jusqu’à celui de 60, on exigea aussi que les missionnaires apprissent aux Indiens la langue espagnole; mais cette clause ne paraît pas avoir été exécutée:

» Les Jésuites entrèrent dans la carrière avec le courage des martyrs et une patience vraiment angélique; il fallait l’un et l’autre pour attirer, retenir, plier à l’obéissance et au travail des hommes féroces, inconstants, attachés autant à leur paresse qu’à leur indépendance. Les obstacles furent infinis, les difficultés renaissaient à chaque pas; le zèle triompha de tout, et la douceur des mission-

naires amena enfin à leurs pieds ces farouches habitants des bois. En effet, ils les réunirent dans des habitations, leur donnèrent des lois, introduisirent chez eux les arts utiles et agréables ; enfin, d’une nation barbare, sans mœurs et sans religion, ils en firent un peuple doux, policé, exact observateur des cérémonies chrétiennes. Ces Indiens, charmés par l’éloquence justificative de leurs apôtres, obéissaient volontiers à des hommes qu’ils voyaient se sacrifier à leur bonheur; de telle façon que quand ils voulaient se former une idée du roi d'Espagne, ils se le représentaient sous l’habit de Saint- Ignace, etc. etc. (1). »

& Les missions, dit le célèbre naturaliste Buffon, ont formé plus d'hommes parmi les nations barbares, que les armées victorieuses des princes qui les avaient subjugués: elles ont conquis le Paraguay: la douceur, le bon exemple, la charité, et la pratique constante de la vertu ont ouvert aux missionnaires un chemin jusqu’au cœur des sauvages: ils possédèrent leur confiance, après avoir dompté leur férocité; ils trouvèrent des néophytes si soumis qu’ils venaient d'eux-mêmes demander à se faire instruire dans une loi qui rendait les hommes si parfaits; ils se soumirent à cette loi, et commencèrent à vivre en société. Rien ne fait plus d’honneur à la religion que d’avoir civilisé ces nations, et d’avoir posé les fondements d’un empire sans d’autres armes que celles de la vertu. »

Muratori dit à son tour:

{Je voudrais que quelqu'un de ces ennemis de l’Église romaine qui poussent la haine contre les Jésuites jusqu’à décrier le zèle de ces admirables missionnaires, consentit à être pendant quelque temps le compagnon de leurs courses apostoliques afin de voir et d'examiner tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils souffrent pour le salut des âmes. Il reviendrait bientôt sans doute de ces pré-

ventions (2).» ? ° e Écoutons le président de Riambourg :

« Les missions du Paraguay dont la mémoire est récente et ne

1. Voyage autour du monde. ch. vüj, p. 77-1773. 2. Relation des missions du Paraguay.

mourra jamais, avaient-elles un autre but que de rendre les Indiens. à la fois meilleurs et plus heureux (1)? »

Montesquieu s'exprime en ces termes:

€ C'était une de ces institutions singulières faites pour élever les hommes à la vertu. Il a été glorieux pour la Compagnie de Jésus d’avoir été la première qui ait montré dans le Nouveau-Monde l’idée de la religion jointe à celle de l'humanité.

» En réparant les dévastations des Espagnols, elle a commencé à guérir une des plus grandes plaies qu’ait encore reçues le genre humain.

» Cette Société à un sentiment exquis de ce qu’elle appelle honneur; ce sentiment et son zèle pour la religion lui ont fait entreprendre de grandes choses et elle y a réussi.

» Elle a retiré des bois des peuples dispersés, elle leur a donné une subsistance assurée, elle les a vêtus; et quand elle n’aurait fait par là qu’augmenter l’industrie parmi les hommes, elle aurait beau- COUP fait. } |

Le comte Joseph de Maistre ne se lassait pas d'admirer la grandeur de l'œuvre des Jésuites:

€ Rien n’égale, disait-il, les missionnaires du Paraguay. C’est là où l’on a vu d’une manière plus marquée l’autorité et la puissance exclusive de la religion pour la civilisation des hommes. On a vanté. ce prodige, mais pas assez: l’esprit du XVIIIe siècle et un autre esprit, son complice, ont eu la force d’étouffer en partie la voix de: la justice, et même celle de l'admiration. Un jour, peut-être, (caron peut espérer que ces grands et nobles travaux seront récompensés) au sein d’une ville opulente, assise sur une antique savane, le père de ces missionnaires aura une statue. On pourra lire sur le piédestal :

Page 1