CHAPITRE Y.— UN MOT SUR LES MISSIONS DE L'OCÉANIE. — CONCLUSION
MAUSQU'A ce jour, les Jésuites ont eu peu d'établissements dans l'Océanie. Nous ne
: | dirons qu'un mot sur ces missions lointaines.
Les premiers missionnaires de la Compagnie de Jésus qui prirent possession de l'Océanie, avaient suivi les Portugais aux Philippines vers le milieu du XVIe siècle.
En 1668, le père Sanvitores débarqua aux Mariannes avec quelques-uns de ses confrères. Plusieurs de ces missionnaires furent massacrés par les indigènes, et les survivants durent regagner Manille. Mais bientôt ils revinrent aux Mariannes et s’y établirent.
Des Mariannes, les Jésuites tentèrent d'évangéliser l'Archipel des Carolines. En 1710, le père Duberron et deux autres missionnaires se firent débarquer sur la côte des îles Palew.
Ils furent aussitôt massacrés et mangés par les sauvages. Une tempête engloutit un navire avec le père Serrano envoyé à leur recherche. De 1722 à 1732, le père Cantova et plusieurs de ses frères voulurent encore aborder aux Carolines : ils eurent le même sort que le père Duberron. La suppression de la Compagnie de Jésus vint alors ruiner les missions des Jésuites en Océanie.
De nos jours seulement, les enfants de Saint-Ignace ont de nouveau pénétré dans l’Archipel océanien. Ils ont planté la croix dans les îles de Java et de Sumatra et ils ont annoncé l'Évangile aux peuplades de l'Australie. Ce n’est qu'en 1844, qu'ils ont repris pos-
session des îles Philippines. Nous voulons citer, en terminant, une lettre d'un missionnaire de Manille annonçant l'arrivée des pères de la Compagnie de Jésus aux Philippines :
{Il s'était écoulé 70 ans depuis la suppression de la Compagnie sans qu'aucun Jésuite eût abordé dans ces contrées (Philippines) civilisées en grande partie par nos pères, fécondées par leurs travaux, leurs sueurs et leurs fatigues, arrosées de leur sang. Ce fut le 13 juin, jour où la Compagnie célèbre la mémoire de la blessure reçue par Saint-Ignace au château de Pampelune que nos pères arrivèrent ici. Personne ne s'attendait à la magnifique réception qu’on leur fit. Il paraît que tout le monde à leur arrivée tressaillait d’allégresse. Le secrétaire du Gouvernement, une députation du conseil suprême se présentèrent à bord avec les pères de Saint- Augustin, qui conduisirent les nôtres dans leur chaloupe jusqu’au débarcadère où les attendaient 12 voitures pour les conduire au couvent de Saint-Augustin,dont les religieux s’offraient à les recevoir dans leur maison jusqu’à ce qu’ils eussent un logement convenable. Tous les religieux vinrent les recevoir sous le péristyle de l’église avec la chappe. On entre au son joyeux des cloches et on chante un 7e Deum solennel d’actions de grâces. »
Telle est l’histoire abrégée de l’œuvre civilisatrice des Jésuites. Nous avons vu que l’ardente charité du missionnaire n'étouffe pas, dans le cœur des fils de Saint-[gnace, la noble flamme du patriotisme.
Non, le missionnaire n'a pas renoncé à son pays.
€ Il est bien vrai, dit le père de Ravignan, que la charité catholique, embrassant dans son ardente expansion l’humanité tout entière, met au cœur de ses apôtres un dévouement plus étendu que celui du patriotisme ; il est vrai encore que le missionnaire, allant porter la lumière de la foi à ses frères idolâtres de la Corée ou des solitudes de l'Amérique, risque parfois, en présence de ces intérêts immortels, d'oublier les intérêts d’un jour qui s’agitent au sein de sa patrie ; mais oublie-t-il pour cela sa patrie elle-même ? cesse-t-il d’en porter la douce image dans son cœur ? cesse-t-il de prier pour
sa félicité ? cesse-t-il d’invoquer les bénédictions du Très-Haut sur ceux qui portent le pesant fardeau du gouvernement des peuples ?
» Ah!ils ne savent pas, ces hommes qui interdisent au Jésuite l'amour de son pays, quelle délicieuse émotion de joie il éprouve en retrouvant parmi les tribus sauvages du Nouveau-Monde quelques-uns des sons de la langue natale, ou en entendant dans les mers de la Chine et du Japon le lointain retentissement de la gloire de nos armes !
» Et la France nous serait moins chère à nous qui ne l'avons pas quittée ! nous ne serions pas fiers de ses triomphes dans la paix comme dans la guerre, de son génie pour les lettres et pour les arts, de ses hardies conquêtes dans le domaine des sciences et dans les régions nouvellement ouvertes à l’industrie! nous n’aimerions pas en elle le foyer véritable de la civilisation chrétienne ! nous ne serions pas heureux des ineffables consolations qu’aujourd’hui encore elle donne à l’Église ! »
Non ! mille fois non! le Jésuite reste toujours dévoué à la mère patrie qu'il aime d'un amour de prédilection, et, s’il sait se dévouer aux nations barbares, le plus pur de son sang, le meilleur de son âme appartient toujours à son pays. J'en atteste la mémoire des Olivaint, des Ducoudrai, des Caubert, des Clerc et des de Bengy!
Ah ! puisse une aveugle et trop criminelle folie ne point expulser de la France ces amis dévoués de la jeunesse, ces apôtres de la civilisation |
Oui, nous l’espérons, notre pays se refusera toujours à infliger à des religieux innocents un traitement dont les sauvages de l'Amérique rougiraient de se faire les exécuteurs. Quant à nous, détournant les yeux d’un avenir gros d’orages, nous les reposons avec bonheur sur le spectacle des travaux apostoliques des enfants de Saint-Ignace, et, avec l'illustre évêque de Nîmes, Fléchier, nous nous écrions :
« Xavier voit encore dans sa Compagnie des successeurs de son esprit et des imitateurs de son zèle.
» Que le Seigneur qu’ils servent avec tant d’ardeur favorise leurs entreprises. Que les vents et les flots conspirent ensemble pour porter ces hommes évangéliques sur les rivages des idolâtres. Que le sang encore fumant de leurs nouveaux martyrs soit une semence de catholiques dans un royaume voisin du nôtre. Que Dieu répande sur eux les bénédictions qui conviennent à leur ministère (r). »