‹ La civilisation et les jésuitesChapitre 6 sur 31 · BAL M NE · texte numérisé non relu

BAL M NE

» Bientôt Canisius, Hoffœus, dignes enfants eux-mêmes de cette primitive Compagnie de Jésus, s’en vont au delà du Rhin tenir tête à la seconde génération des réformateurs. Leurs immenses travaux confondent l’imagination; leurs succès y répondirent, et l’empereur Ferdinand IL disait de ces deux religieux qu’une grande partie de l'empire leur devait la foi (x).

» Puis vinrent ces institutions, ces collèges, ces universités et ces séminaires fondés de toutes parts, ces ouvrages sans nombre entrepris et publiés; ces controverses soutenues avec éclat, cette prédication de la parole de Dieu répandue avec une prodigalité inépuisable, enfin cette action courageuse et toujours présente par laquelle les Jésuites en Allemagne, en Angleterre, en France, partout où la réforme menaçait de ses envahissements, se dressèrent contre elle comme des sentinelles vigilantes, comme d’intrépides combattants, au péril même de leur vie.

> D’autres diront si la mission de la Compagnie fut remplie alors par elle et s’il est vrai qu’elle fut l’un des instruments dont se servit la main de Dieu pour poser des bornes aux funestes progrès de l’hérésie. Toujours est-il que d’illustres historiens, parmi les protestants eux-mêmes, ont rendu à cet égard des témoignages bien différents de certaines opinions contemporaines. On les trouvera tous recueillis avec ordre dans le livre publié sous ce titre : L'Église, son autorité, ses institutions, ef l'ordre des Jésuites. Qu'il nous suffise de dire ici en deux mots que, d’après Jean de Müller, Schoœll et Ranke, ce fut par les efforts des Jésuites que la réforme vit ses succès arrêtés en Europe, et qu'avant ces historiens, Bacon, Leibnitz et Grotius, les trois hommes les plus éminents du protestantisme, surent aussi louer sous des aspects divers la Compagnie de Jésus, tout en voyant en elle une ennemie (2).

r. Pour tous ces faits on peut cousulter : ƣs/oria Soc. Jesu, part. I,.p. 66-347.

2. Grotius a écrit, entre autres, dans ses Awnales de Belgique, (p. 104), et dans son Æistoire, (p. 273), édition d'Amsterdam, 1658, des choses que je n'ose pas traduire; voici quelques-uns des traits par lesquels il dépeint les Jésuites : Mores inculpati, bonæ artes, magna in vulgus auctoritas ob vilæ sanctimoniam. — Sapienter imperant, fideliter parent. Novissimi omnium sectas priores fama vicere hoc ipso cœteris invisi. — Medii fœdum inter obsequium et tristem arro- £antiam, nec fugiunt hominum vitia nec sequuntur. Et Bacon, dans son livre De augmentis scientiarum, disait : ‘ Etant ce que Vous êtes, plût à Dieu que vous fussiez des nôtres ! ”

» Mais j'ai hâte de détourner ma pensée de ces tristes combats, où notre Compagnie peut s’applaudir du moins d’avoir gardé l’estime de ses plus illustres adversaires.

» Je le dirai du fond de mon âme : plût au ciel que les malheureuses divisions qui ont déchiré le sein de l’Église ne nous eussent point condamnés à cette guerre persévérante contre des frères égarés, toujours chers à des cœurs d’apôtres ! douloureux devoir, mais qu'il fallait remplir.

» Plût au ciel que nous n'eussions jamais eu à recueillir les fruits amers ou les heureux succès de la contradiction, ailleurs que parmi les peuples idolâtres et les hordes sauvages !

» La Compagnie de Jésus évangélise encore de nos jours en Europe, la Turquie, Malte, la Grèce, la Dalmatie, l’Albanie, la Styrie, etc,

» Dès son origine, la Compagnie de Jésus, sans abandonner le foyer de la civilisation et de la lutte européenne, s’élança dans toutes les directions pour amener au divin bercail ces innombrables troupeaux de brebis errantes. Telle était l’ardeur pour ces conquétes lointaines qu’on dut craindre, en y cédant, de voir les maisons d'Europe destituées des ouvriers évangéliques qui leur étaient nécessaires. En vain les intérêts les plus pressants de la catholicité commandaient alors aux Jésuites de toutes les nations de ne point délaisser le champ de bataille à l’hérésie toujours en armes ; en vain les collèges et les universités, la chaire et le confessionnal réclamaient partout dans la vieille Europe des athlètes courageux et dévoués, et leur offraient même l'attrait du péril: un attrait plus puissant s’attachait aux missions par delà les mers, et il y avait dans les rangs de la Compagnie un incroyable empressement d’aller porter la lumière de la foi aux frères inconnus, qui n'avaient jamais entendu la bonne nouvelle.

» En ces jours du seizième siècle où la Société de Jésus venait de naître, alors que la réforme arrachait à l’unité, avec une partie de l'Allemagne et des Pays-Bas, l'Angleterre, le Danemark, la Suède, et tentait encore si violemment d’envahir notre France, Dieu donnait un grand spectacle à la terre et une grande réparation à son Église.

» Telle est donc, ajoute le père de Ravignan, cette belle œuvre de l’apostolat sur les rives inhospitalières et lointaines! L'âme si

forte et si tendre de Fénelon l'avait ambitionnée: et moi- -même, Ô mon Dieu, me sera-t-il permis de le rappeler? ; je lai prononcé ce vœu sacré que prononce le religieux profès de la Compagnie, d'aller en tous lieux, parmi tous les genres d’infidèles, au moindre signe de la volonté du souverain pontife, et de partir sans demander l’argent nécessaire au voyage. Hélas! d’autres ont été jugés plus dignes de cette mission bienheureuse. Et vos desseins sur moi, Ô Seigneur, ont été de me retenir sur cette vieille terre de ma patrie, au sein d’une civilisation malade, pour avoir abusé de tous: les biens, parmi des frères qui ont désappris la langue que je dois leur parler. Vous m’avez donné pour partage la lutte À soutenir contre le mensonge et la calomnie! Au moins dans les missions l’on meurt, et tout est fini avec la terre. Ici il faut mourir chaque jour, et chaque jour passer de la mort aux angoisses de la vie. Croix pesante, mais croix bénie, comme toutes celles qui viennent de la main du Seigneur, je vous porterai avec résignation et avec amour tant qu’il plaira au ciel de vous imposer à ma faiblesse.»

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