III. — Antisthène et Aristippe
AUTRES ÉCOLES PHILOSOPHIQUES. — Aucune des autres philosophies n'eut au IV® siècle une importance comparable à celle de l'Académie et du Lycée. Il est impossible, toutefois, dans un aperçu de la civilisation de ce temps, de passer sous silence les noms d'Antisthène et d'Aristippe, puisque d'eux devaient sortir les écoles qui eurent la plus brillante fortune dans la période suivante.
ANTISTHÈNE. — C'est par le côté moral de son enseignement qu'Antisthène affirma surtout son originalité. Estimant comme son maître, Socrate, que la morale est la science du bonheur et que le bonheur est identique à la vertu, l'intransigeance de son esprit lui fît pousser à l'extrême cette affirmation. 11 voulut être l'ennemi personnel du plaisir. Il le fut avec une conviction ardente, jusqu'au paradoxe ; d'autant plus qu'il était raisonneur subtil et vigoureux, homme d'esprit, écrivain habile. Ses dialogues eurent du succès. On peut douter qu'il ait convaincu beaucoup de ses lecteurs ; mais il les intéressait ou les amusait par de piquantes satires, par une critique mordante des mœurs, peut-être par des allusions qui plaisaient à leur malignité. La sévérité de sa vie donnait d'ailleurs crédit à sa doctrine. Il se faisait honneur de sa pauvreté. Ses disciples, comme il arrive, allèrent encore plus loin que lui dans cette voie de renoncement et d'abstinence dédaigneuse. Diogène de Sinope inaugura le cynisme proprement dit, protestation hautaine et quelque peu tapageuse d'une
austérité farouche non seulement contre le luxe et la mollesse, mais contre les usages même du monde, y compris la politesse, la discrétion et la bonne tenue. 11 eut des continuateurs. Cette manière étrange de vivre en marge de la société, et presque en révolte contre elle, n'est pas un des traits les moins caractéristiques de ce temps si favorable à l'individualisme. De cette tradition, combinée avec quelques éléments différents, devait sortir à la fin du siècle le stoïcisme de Zenon, dont il ^era question plus loin.
ARISTIPPE. — Dans une société où chacun était plus que jamais libre de vivre à sa guise, il était inévitable qu'à cet ascétisme une tendance contraire s'opposât. Celui qui l'érigea en doctrine fut un autre socratique, Aristippe de Cyrène. Son principe étant que le bonheur n'est qu'une somme de plaisirs, il professait que la recherche du plaisir est la loi naturelle de la vie, puisque tout être vivant veut par instinct être heureux. Et, de ce point de vue, les plaisirs des sens lui paraissaient aussi justifiables que ceux de l'esprit. C'est ce qu'il exposa dans des écrits qui eurent une certaine vogue. Si relâchée que fût cette morale, il est à noter, toutefois, que le sens de la mesure, si naturel à l'esprit grec, ne laissait pas de s'y faire sentir. Aristippe était loin de vivre en débauché grossier ; c'était un esprit fin, cultivé, qui voulait qu'en tout on prît conseil de la raison. Le sens pratique et le bon goijt corrigeaient en lui jusqu'à un certain point l'erreur de la doctrine. Aussi peut-on le considérer comme représentant assez bien la morale moyenne d'un grand nombre de ses contemporains. Mais de même que les leçons d'Antisthène se tournaient chez les Cyniques en un défi à l'humanité, celles d'Ans-
tippe aboutirent chez les Cyrénaïques à la négation de toute discipline. Sa pensée vraie devait être reprise à la fin du siècle, avec plus de modération et de science philosophique, par Epicure, qui l'organisa, comme nous le verrons, en un système soigneusement construit.