CROISET, II
de puissantes armées qu'elles organisaient de leur mieux. C'était dans l'armée désormais que résidait la force de l'Etat. Et ces armées, entretenues et soldées par le trésor royal, étaient des armées toutes professionnelles, sans esprit civique, entièrement dans la main du roi. Pour alimenter son trésor, il fallait que toutes les ressources du pays fussent mises à sa discrétion. De là le besoin d'une administration telle que la Grèce libre n'en avait jamais connue. Fonctionnaires royaux, assistés de secrétaires, de conseillers, d'agents de tous grades, toute une hiérarchie, qui enserrait dans ses règlements l'activité des peuples, contrôlait la production sous prétexte de la stimuler et de la coordonner, canalisait au profit du fisc la richesse publique. Ainsi concentrée, celle-ci se dépensait en grande partie dans les guerres incessantes, dans les prodigalités royales, dans le faste des cours ; une autre partie restait entre les mains de ceux qui étaient chargés de la recueillir ; une autre enfin servait aux choses vraiment utiles ; ce n'était pas sans doute la principale. A tout prendre, un tel régime pouvait enrichir une classe restreinte ; il devait, à la longue, épuiser les peuples, paralyser les initiatives privées, engendrer une diminution des énergies vraiment créatrices.
Celles de ces monarchies qui étaient proprement orientales, la monarchie des Séleucides, celle des Lagides, héritières des traditions de l'Asie et de l'Egypte, ne conféraient pas seulement à leurs représentants la puissance militaire et politique ; elles en faisaient des dieux. Aux religions nationales et à celles de la Grèce s'ajoutait la religion du roi. Celui-ci devenait pour ses sujets l'objet d'un culte. Une majesté divine enveloppait sa personne. C'était trop peu pour lui que d'imposer à tous l'obéissance, il lui fallait encore l'adoration. Jusque-là confinés en Orient, ces sen-
tlments pénétrèrent alors dans le monde grec, et la consécration qu'ils y reçurent leur valut de se faire accepter plus tard du monde romain.
LES CAPITALES ET LES COURS. — Ces rois de l'époque hellénistique sont tous, à l'imitation d'Alexandre, des fondateurs de villes. C'est, le plus souvent, autour de villes nouvelles, créées par eux, ou de villes anciennes transformées, que s'organisent l'administration et la défense militaire de leurs royaumes. A ces villes ils donnent souvent des noms qui rappellent leurs propres noms ou ceux des membres de leur famille, comme pour inscrire sur le sol les titres de leurs dynasties. Chaque royaume, en tout cas, £f sa capitale, qui est le siège du pouvoir. Rapidement, ces villes privilégiées, Alexandrie, Antioche, Pergame, Syracuse, résidences des rois, prennent une importance exceptionnelle. Elles ne tardent pas à surpasser toutes les autres par leur richesse, par la grandeur et la beauté de leurs monuments, par le nombre de leurs habitants, par le mouvement des affaires qui s'y traitent, par les cérémonies et les spectacles dont elles sont le théâtre. A chacun de ces monarques il faut un palais oii il puisse dignement tenir sa cour et recevoir ses hôtes. Car la monarchie absolue veut un entourage brillant et qui lui fasse honneur. Elle ne se contente pas des officiers royaux ni de la foule de ses serviteurs. Elle tient à représenter toute la civilisation hellénique et c'est pourquoi elle fait venir à elle les poètes, les historiens, les savants, les artistes. Ceux-ci ont désormais pour tâche de glorifier les princes, de commémorer les événements de leur règne, de donner aux cérémonies qu'ils célèbrent le plus d'éclat possible. Aussi ces capitales deviennent-elles des foyers renommés de culture. Une émulation se manifeste
à cet égard entre les chefs des Etats. Presque tous mettent leur amour-propre à fonder des bibliothèques où ils rassemblent des manuscrits, achetés souvent à grands frais. Aucune n'eut plus de réputation ni d'importance que celle d'Alexandrie, inaugurée par Ptolémée II Philadelphe ; et lintention qu'il eut d'en faire un centre d'études se marqua plus nettement encore par l'institution du Musée, sorte d'Académie, où se groupaient des érudits et des hommes de lettres, pensionnés par le trésor royal. Sans égaler Alexandrie, d'autres villes, notamment Pergame, eurent aussi leurs écoles, leurs savants, leurs bibliothèques. Ce furent ces fondations, ces conditions de vie nouvelles par lesquelles les écrivains devenaient les clients des rois, qui donnèrent surtout à la littérature de ce temps son caractère propre. Mais elle subit aussi l'influence d'un état social dont il convient d'indiquer les principaux traits.
LA SOCIÉTÉ ET LES CLASSES. DIFFUSION DE LA CIVILISATION HELLÉNIQUE. — Le plus frappant est l'effacement de l'élément populaire. Le peuple, qui était presque tout dans les républiques grecques, n'est plus rien dans les royaumes hellénistiques. Les habitants des campagnes, absorbés dans un labeur journalier qui suffit à peine aux exigences du fisc, ne comptent plus au point de vue politique ; ils deviennent d'ailleurs de moins en moins nombreux ; car la vie urbaine exerce autour d'elle une attraction puissante. Mais comment est composée la population des villes ? Une aristocratie de richesse, un corps nombreux de fonctionnaires y tiennent le premier rang ; autour d'eux gravite une clientèle d'affranchis, de gens de métier, de parasites, qui vivent pour ainsi dire sous leur ombre et dans leur dépendance. Une armée d'esclaves les environne et
les sert. Point de classe moyenne à proprement parler, puisque les institutions n'assurent aux gens de médiocre fortune aucune des garanties qui en feraient vraiment des hommes libres. En revanche, dans les grandes villes, une foule mal définie, masse confuse, dans laquelle se mêlent des hommes de conditions et de professions diverses, souvent même différant les uns des autres par leur religion et leur nationalité, que n'unit d'ailleurs aucun esprit civique, multitude tantôt passive, tantôt turbulente, agitée parfois de mouvements brusques et violents, mais incapable d'une action concertée et continue. En somme, un milieu sans caractère original, sans idéal commun, et, dans ce milieu, une seule classe vraiment cultivée, classe restreinte, où domine l'imitation des cours princières, recherchant par conséquent l'élégance, la finesse de l'esprit, le bon ton, mais hors d'état de rien produire qui fût vraiment hardi et nouveau.
Dans cet état du monde, la civilisation hellénique ne rencontrait nulle part de forte résistance. Sauf de rares exceptions, dont la plus notable fut le Judaïsme, les vieilles civilisations n'étaient plus en état de lui faire obstacle. Dans ces royaumes factices, créés par des ambitions rivales, le patriotisme avait perdu toute vertu. Les traditions anciennes s'effaçaient ; aucun groupement de peuples ne trouvait en lui-même les éléments d'une solidarité morale, fondée sur l'attachement profond aux mêmes souvenirs. Seuls, les Grecs conquérants apportaient à ces multitudes désorganisées un ensemble d'idées et de sentiments assez fortement élaborés pour satisfaire aux besoins éternels de l'humanité. Et, seule aussi, la civilisation hellénique se prêtait à l'élargissement que les mélanges des nations avaient rendu nécessaire. Car elle contenait en elle-même
un principe de progrès et de liberté qui lui permettait de se modifier sans renier son passé et par conséquent de s'adapter sans cesse à des conditions nouvelles. Cette adaptation fut l'œuvre essentielle de la période hellénistique. Elle l'accomplit à la fois en vulgarisant le trésor de connaissances et de pensées que la Grèce avait amassé antérieurement et en réalisant ou en préparant, dans la morale, dans la philosophie, dans la religion, des syncrétismes qui purent être acceptés partout où la langue grecque pénétrait.
L — La littérature d'imagination.
CARACTÈRES GENERAUX DE CETTE LITTÉRATURE. — Toutes
les grandes sources d'inspiration étant tanes, il était naturel que la société d'alors cherchât son plaisir dans des œuvres restreintes, les seules qui fussent à sa mesure. Et ces œuvres devaient lui plaire surtout par l'agrément des détails, par la finesse ingénieuse du travail. C'est le caractère général de la littérature d'imagination au m® siècle. Au reste, cette littérature même va en s'appauvrissant de jour en jour dans les deux siècles suivants. Pourtant, quelques-unes de ses productions n'ont pas cessé d'être lues et goûtées ; et après avoir servi de modèles à quelques bons poètes latins, à Tibulle, à Properce, à Ovide, à Virgile même, elles ont suscité des imitations jusque dans les temps modernes. C'est pourquoi, sans nous y arrêter longuement, nous ne pouvons les passer ici sous silence.
l'Épopée, l'élégie et l'épigramme. — L'épopée n'avait jamais disparu complètement en Grèce, bien que l'histoire et la tragédie lui eussent dérobé, dès le V® siècle, sa principale raison d'être. Elle fit à l'époque hellénistique un curieux effort pour se rajeunir sous une forme moins ample et plus
savante. Les Argonautiques d'Apollonios de Rhodes, que nous possédons encore, en sont le principal témoignage (seconde moitié du III*^ siècle). Elles révèlent précisément ce qui rendait impossible le succès de cette tentative. Travail d'érudition et d'imitation, auquel manquent à la fois l'intérêt national ou religieux, indispensable au genre épique, et la variété des passions humaines, qui ne l'est pas moins. Un seul épisode, celui de l'amour de Médée, se fait encore lire aujourd'hui. Les dieux n'y ont plus guère que des rôles froids et artificiels. En fait, la mythologie était morte. Aussi d'autres faiseurs de poèmes épiques préféraient-ils demander des sujets à l'histoire. Ni les Messéniaques de Rhianos de Crète, ni les autres poèmes du même genre ne sont venus jusqu'à nous ; il n'y a pas lieu sans doute de le regretter. La poésie didactique, imitée de celle d'Hésiode, semblait mieux convenir à cette époque de curiosité scientifique et d'érudition. Ainsi s'explique le succès du poème astronomique d'Aratos de Soles (K® moitié du III^ siècle) et des poèmes médicaux de Nicandre de Colophon (Thériaques, Remèdes, II® siècle), qui nous ont été conservés. Le sentiment poétique n'y était pour rien. L'élégie, plus libre d'allures, moins chargée de traditions transformées en règles, n'offrait pas les mêmes difficultés. Aucun genre ne fut alors plus pratiqué, plus goûté. Elle suppléa, dans une certaine mesure, soit à l'épopée désormais impuissante, soit aux formes plus ou moins délaissées de la poésie lyrique, à laquelle manquait le souffle vivifiant. Elle se prêtait soit à raconter agréablement des aventures amoureuses, auxquelles se complaisait un public très sensible à l'influence des femmes, soit à rassembler des souvenirs historiques et mythologiques, à expliquer de vieilles coutumes et d'antiques institutions, ou encore à célébrer
les rois et à prêter son concours aux cérémonies de la religion officielle. Habile à se diversifier, elle mêlait adroitement un peu dç sentiment à beaucoup d'érudition et faisait valoir de vieux sujets par de jolis détails. Ce fut le mérite de Philétas de Cos et surtout du fécond Callimaque de Cyrène, préposé par Ptolémée Philadelphe à la bibliothèque d'Alexandrie. Poètes de cour l'un et l'autre, ils se firent reconnaître comme les maîtres de ce genre préféré, le premier par ses élégies amoureuses qui devaient exciter plus tard l'émulation de Properce, le second par celles qu'il avait intitulées les Origines (ou les Causes), ample et savante composition, dans laquelle il rattachait à des légendes mythologiques ou à de simples historiettes un grand nombre de coutumes religieuses ou civiles. Un réel talent de conteur et une certaine grâce, d'ailleurs mièvre et raffinée, prêtent encore de l'agrément aux fragments peu nombreux qui nous en restent.
De l'élégie on ne peut séparer l'épigramme, qui est, à vrai dire, une élégie en miniature. Par sa brièveté même, elle était encore plus apte à saisir au vol les occasions et à plaire par l'à-propos. Elle réussissait non moins bien à enchâsser dans quelques vers un tableau, un souvenir, une pensée morale, une impression. En aucun autre temps, elle n'obtint autant de succès. On vit alors paraître des spécialistes en ce genre, artistes en traits d'esprit, dont les meilleures trouvailles, semblables à des médaillons finement ciselés, nous ont été conservées dans la partie la plus ancienne de l'Anthologie. Quelques-unes des épigrammes d'un Asclépiade de Samos, d'un Posidippe, d'un Léonidas de Tarente, pour ne mentionner que quelques noms entre beaucoup, sont en leur genre de menus chefs-d'œuvre, ^dont on goûte encore la délicatesse ou le tour ingénieux.
58 DERNIÈRES ÉPOQUES DE LA CIVILISATION HELLÉNIQUE THÉOCRITE ET LE GENRE BUCOLIQUE. — A CÔté de CCS formes
anciennes artificiellement rajeunies apparut une création originale, celle du genre bucolique, auquel le nom de Théocrite demeure attaché. Image très infidèle évidemment de la vie des bergers siciliens, elle devait plaire, et elle plut à des citadins quelque peu blasés, par l'évocation charmante des mœurs rustiques, par la description des paysages champêtres. Et le succès en a été durable. Car le poète avait un sentiment vif de la nature, il la peignait en quelques touches franches et précises, il savait aussi prêter à la passion un langage expressif, il relevait enfin par un réalisme discret, mais savoureux, ce qu'il y avait d'artificiel dans ses compositions. Mêmes qualités dans ses mimes, tels que la Magicienne, les Syracusaines, transformation d'un genre populaire qu'il accommodait sans l'affadir au goût d'une société polie. Dédaignant avec raison l'ample épopée, qu'il jugeait trop lourde pour les poètes de son temps, il l'imitait pourtant dans des récits épisodiques où brillait son talent dramatique et descriptif. Les imitations que son œuvre a suscitées chez les Latins d'abord, puis dans les littératures modernes, ont fait ressortir les mérites d'un modèle qui n'a pu être complètement égalé.
LE GENRE SATIRIQUE. — La poésie satirique, issue de l'iambe et de la comédie, n'a pas non plus manqué à cet âge où l'on cherchait à rajeunir ce qui avait vieilli. Elle prit alors quelques formes nouvelles, soit dans les vers injurieux et grossiers d'un Sotadès qui osait s'attaquer à un Ptolémée et qui paya de sa vie son insolence, soit dans les Silles du philosophe Timon de Phlionte, adversaire mordant et impitoyable de tous les dogmatismes, soit enfin dans les diatribes, mélangées de vers et de prose, qui tirèrent du
nom de leur auteur, Ménippe de Gadara, la qualification de Satires ménippées. Ces diverses œuvres, ajourd'hui perdues, et probablement de médiocre valeur, méritaient cependant d'être signalées, comme attestant la survivance exceptionnelle dans le monde hellénisé d'un des traits caractéristiques de l'esprit grec.
LE DRAME. — Quant à la poésie dramatique, bien qu'il y ait eu encore en ce temps çà et là, et particulièrement à Alexandrie, des auteurs de tragédies et qu'on ait même groupé en une « Pléiade » les noms obscurs de sept d'entre eux, on peut dire qu'elle ne comptait plus. Les seules pièces qui fussent alors jouées, sur les nombreux théâtres où les troupes d'acteurs grecs exerçaient leur talent, étaient, à bien peu d'exceptions près, celles des grands poètes d'autrefois, devenues classiques.
IL — La LITTÉRATURE SAVANTE.
FORMES PRINCIPALES DE LA LITTÉRATURE SAVANTE. — Mais
si l'époque hellénistique n'a que faiblement enrichi le patrimoine poétique de la Grèce, elle a du moins accompli dans la littérature savante une œuvre considérable. La critique philologique et littéraire, la grammaire, l'histoire même et la géographie ont dû beaucoup à l'activité laborieuse de ses savants.
CRITIQUE PHILOLOGIQUE ET LITTÉRAIRE. — La formation
et l'accroissement constant des bibliothèques royales imposaient plusieurs tâches aux hommes qui avaient charge de satisfaire en cela les volontés des princes. D'abord, il
fcillalt se procurer des manuscrits souvent dispersés afin de réunir les œuvres complètes des principaux écrivains. Puis, parmi les manuscrits ainsi rassemblés, on avait à discerner ce qui était authentique ; travail délicat, dans lequel l'esprit critique fit son éducation. Ces manuscrits étaient d'ailleurs plus ou moins Incorrects. On dut s'occuper de les comparer entre eux pour les corriger, pour offrir aux lecteurs des textes sams, aussi conformes que possible à des originaux souvent perdus. Et cela même ne suffisait pas. Ces textes anciens étaient devenus obscurs, soit que la langue en eût vieilli, soit qu'ils fissent allusion à des événements oubliés, soit encore que la pensée de l'auteur fût demeurée enveloppée. De là le besoin d'annotations critiques, de commentaires, de conjectures même et de lexiques spéciaux. La philologie et la critique littéraire naquirent ainsi des nécessités du temps. C'est dans cette sorte de travaux que^ s'illustrèrent des savants tels que Zénodote d'Ephèse, Eratosthène de Cyrène, Aristophane de Byzance, Arlstarque de Samos, qui se succédèrent dans Alexandrie au cours du iii^ et du II^ siècle avant notre ère. A la fin de la même période, Cratès de Mallos remplissait à Pergame le même office avec une égale notoriété. Et, après eux, il faut nommer Apollodore d'Athènes, Denys le Thrace et l'Alexandrin Dldyme, le plus infatigable des érudits. Ce n'est pas ici le lieu de faire à chacun d'eux sa part m d'entier dans le détail de leurs travaux. Disons seulement que nous leur devons, non seulement la conservation des textes anciens dont ils ont prévenu la détérioration, mais nombre d'explications précieuses sans lesquelles beaucoup de ces textes nous auraient été en partie inintelligibles. D'eux procède en effet ce qu'il y a de meilleur dans les scolles que les commentateurs des époques
romaine et byzantine ont résumées et trop souvent gâtées. La critique littéraire proprement dite, celle qui juge du mérite des auteurs, ne manquait pas dans ces commentaires. Nous en trouvons encore des traces intéressantes dans quelques-uns des fragments qui nous en restent. Mais elle se laisse mieux apprécier dans les divers écrits non historiques de Denys d'Halicarnasse, qui doit être considéré comme l'héritier et le continuateur des Alexandrins, bien qu'il vécût à Rome sous l'empereur Auguste. Il ne serait pas juste toutefois de leur imputer les préjugés personnels qui nous choquent chez lui, lorsqu'il parle de Thucydide ou de Platon. Préoccupé avant tout de l'éducation oratoire, Denys prétend n'offrir au futur orateur que les modèles les plus adaptés à son art, et c'est pourquoi il semble se faire un devoir de tout sacrifier à Démosthène. Point de vue étroit, qui ne doit pas nous empêcher de reconnaître ce qu'il y avait de précision et de finesse parfois dans la tradition critique qui s'était transmise jusqu'à lui.
LA GRAMMAIRE. — A cette critique, soit verbale, soit littéraire, se rattache naturellement la grammaire, c'est-à-dire le classement et la définition méthodique des parties du discours. A peine ébauchée au V^ et au IV*^ siècle, elle fut réellement mise en forme par quelques-uns des érudits de ce temps, notamment par Aristarque, par Cratès de Mallos, imbu de la logique stoïcienne, par Denys de Thrace, dont nous venons de mentionner les noms. Ils la transmirent, déjà constituée, aux grammairiens grecs et latins de l'époque suivante.
l'histoire. — L'histoire est peut-être, de tous les genres littéraires, celui qui est le moins sujet à péricliter, puisqu'il
tire sa vie des événements eux-mêmes et se donne pour tâche de les enregistrer à mesure qu'ils tombent dans le passé. Il y eut donc, dans les trois siècles de la période hellénistique, beaucoup d'historiens. Les plus connus furent Callisthène d'Olynthe, les compagnons d'Alexandre, Ptolémée et Aristobule, le Sicilien Timée, Hiéronymos de Cardie, Douris de Samos, Phylarque, Clitarque, les auteurs d'Atthides, surtout Androtion et Philochore, tous auteurs dont les œuvres ont péri, et Polybe, le seul que nous puissions apprécier encore en pleine connaissance de cause, grâce à la conservation de parties considérables de son grand ouvrage. Aucun d'eux ne semble avoir été égal par le talent aux historiens de l'époque précédente. Mais il faut signaler ce qu'ils ont introduit de nouveau dans l'histoire. Avec Timée, nous voyons apparaître le souci de substituer aux chronologies locales, notamment à celles qui se fondaient sur les listes d'archontes et d'éphores ou de prêtres éponymes, une chronologie vraiment panhellénique, celle des Olympiades. Mais, lorsque l'histoire de l'Egypte et de l'Orient fut mieux connue, lorsque celle de Rome vint se mêler à celle des peuples grecs, on sentit le besoin d'élargir encore cette chronologie qui devenait à son tour trop étroite. On essaya donc de constituer une chronologie comparée, qui permît d'établir les synchronismes nécessaires. Et ce travail dut amener une révision générale des calculs antérieurs. Ce fut une des tâches oii s'illustra le savant Eratosthène, auquel nous avons déjà assigné sa place parmi les philologues. Il l'accomplit en utilisant les données recueillies par l'Egyptien hellénisé Manéthon, qui avait été prêtre d'Héliopolis sous Ptolémée Philadelphe. Elle fut continuée après lui par un autre érudit, précédemment nommé lui aussi, Apollodore d'Athènes. Et, malgré les
LA LITTÉRATURE HELLENISTIQUE 63
erreurs ou les incertitudes inévitables, ces laborieux calculateurs réussirent en somme à jeter les fondements d'une connaissance positive des temps.
Mais à Polybe appartient un mérite d'ordre supérieur. C'est l'horizon même de l'histoire qui s'agrandit chez lui. Cet agrandissement, qui avait commencé dès les conquêtes d'Alexandre, ne pouvait manquer de se prononcer plus fortement au second siècle, lorsque les relations de la Grèce avec Rome ouvraient aux esprits des vues sur l'Italie, sur Carthage, sur tous les peuples soumis à l'influence romaine ou carthaginoise. L'étude des accroissements de l'Etat romain en Italie, de sa rivalité avec la puissance punique, de son extension rapide vers l'Occident et vers l'Orient, quel sujet pouvait stimuler davantage la pensée d'un homme doué de quelque sens politique ? Devant lui se déroulait un long enchaînement de faits historiques, déterminés par des causes naturelles, qu'il s'agissait de mettre en lumière. Polybe en eut pleine conscience. Ce fut chez lui que se précisa l'idée d'une continuité dans la vie de l'humanité, d'une logique intime des choses, d'une interdépendance entre des nations qui, jusque-là, avaient pu paraître isolées. Ainsi se constituait une philosophie positive de l'histoire, capable d'éliminer définitivement les explications théologiques dont on avait trop longtemps abusé. Et cette philosophie donnait au récit historique une valeur d'enseignement politique et moral que Polybe a su faire ressortir avec insistance. Elle avait aussi pour effet de faire mieux sentir la valeur des éléments scientifiques de l'histoire. Désormais celle-ci ne pouvait plus considérer ni la géographie, ni les constitutions des Etats, leurs lois et leurs mœurs, leur organisation économique et militaire, comme des sujets épisodiques, propres à intéresser passa-
gèrement la curiosité des lecteurs. Toutes ces choses devenaient la matière essentielle de son étude. Et, par suite, elle était amenée à faire un emploi plus méthodique et plus fréquent des documents éplgrgphiques, des traités, des décrets, des archives publiques. Timée avait déjà donné le bon exemple à cet égard. Polybe ne se contenta pas de l'en louer, il suivit son exemple.
Mieux comprise par là même, la géographie, tout en prêtant un meilleur concours à l'histoire, tendit à revendiquer son indépendance et à se développer parallèlement. Bien qu'elle n'eut cessé de progresser depuis les temps lointains d'Hécatée de Milet et d'Anaximandre, on peut dire qu'elle était encore dans l'enfance au milieu du IV® siècle. Les conquêtes d'Alexandre d'abord, puis l'extension du monde grec vers l'Occident par suite de ses relations avec Rome, lui imprimèrent un vigoureux élan. Grâce aux découvertes de voyageurs et d'explorateurs, tels que Pythéas de Marseille et Néarque, amiral d'Alexandre, Eratosthène, dont le nom revient à propos de tous les progrès de la science, put écrire au m® siècle sa Géographie, description complète du monde alors connu, œuvre qui fit époque en résumant tout ce qu'on savait alors et en y joignant un remarquable essai de mensuration de la terre. Polybe, à son tour, y fît des corrections et des additions, fondées sur les observations qu'il avait recueillies luimême dans ses voyages. Et, vers la fin du second siècle, ce travail aboutit à la rédaction de l'ample Géographie d'Artém dore d'Ephèse, utilisée au temps d'Auguste par Strabon, dont nous lisons encore l'ouvrage. C'est chez ce dernier par conséquent, bien qu'il soit à l'extrême limite et presque en dehors de la période hellénistique, que nous pouvons le mieux mesurer aujourd'hui ce que la connais-
sance du monde avait réalisé de progrès en ce temps. A l'historiographie de la période hellénistique se rattachent deux œuvres qui en dépassent quelque peu, elles aussi, la limite chronologique, mais qui en sont inséparables, V Histoire universelle ou Bibliothèque de Diodore de Sicile, achevée vers le début du règne d'Auguste, et celle des Premiers siècles de Rome de Denys d'Halicarnasse, composée sous le même règne. Le premier n'est qu'un abréviateur des historiens qui l'avaient précédé. Tout son travail a consisté à les résumer, à coudre pour ainsi dire bout à bout les extraits qu'il en faisait. Le principal mérite de son œuvre est de nous avoir conservé ainsi quelque chose de tant d'écrits perdus. Mais, au point de vue qui est le nôtre ici, elle manifeste un besoin très répandu alors, celui de faire la synthèse d'un passé qu'on désirait embrasser dans son ensemble. L'esprit du temps réclamait l'histoire universelle comme la conséquence de l'unification du monde par la conquête romaine. Quant à Denys d'Halicarnasse, dont nous avons signalé plus haut les œuvres de critique littéraire, son mérite d'historien est en lui-même fort mince. Mais d'une part, son histoire romaine nous fait sentir vivement l'influence que la rhétorique prétendait exercer alors sur l'historiographie, considérée par elle comme une partie de son domaine ; de l'autre, elle atteste l'intérêt que les Grecs commençaient à prendre aux choses romaines et aussi la quantité de légendes qu'ils introduisaient dans les traditions de la vieille Rome pour rattacher celles-ci à leur propre histoire. C'était pour eux une sorte de revanche de la conquête.
LA BIOGRAPHIE. — N'oublions pas non plus qu'à côté de l'histoire proprement dite, cette même époque vit se