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III. — LA RHÉTORIQUE ET l'ÉLOQUENCE

l'Éloquence, les écoles de rhétorique. — Faut-il parler d'une éloquence grecque à l'époque hellénistique ? A coup sûr, il y eut alors, dans toutes les parties du monde grec, des orateurs diserts ; mais si rien de leurs discours n'a subsisté, c'est presque certainement parce que rien n y

offrait un intérêt durable. La grande éloquence était morte avec la liberté. Exilé de la tribune publique, l'art oratoire avait désormais son domicile d'élection dans les écoles.

Le principal mérite des maîtres d'éloquence de ce temps a donc été de transmettre aux orateurs romains les traditions qui s'étaient formées dans la Grèce au V® et au IV® siècle. Ces traditions procédaient soit des exemples fournis par les grands orateurs dont les principaux discours avaient été publiés, soit des observations et des préceptes mis en forme au IV® siècle dans quelques traités devenus classiques, particulièrement dans ceux d'Aristote, de Théophraste, d'Anaximène. Plusieurs des philosophes des siècles suivants, il est vrai, écrivirent à leur tour sur le même sujet ; mais il ne semble pas qu'aucun d'eux ni aucun des rhéteurs contemporains ait apporté à l'art de persuader quelque contribution vraiment neuve. Plus adonnés à la pratique qu'à la théorie, c'était surtout par des exercices répétés qu'ils cultivaient les dispositions naturelles de leurs disciples. Quelques-uns, qui se disaient attiques, demeuraient plus ou moins fidèles à la manière simple des orateurs athéniens d'autrefois ; d'autres en plus grand nombre prônaient le genre qu'ils appelaient asiatique et dont le principal initiateur avait été, au III® siècle, un certain Hégésias de Magnésie ; éloquence emphatique et redondante, pleine d'affectation, qui tendait à faire prévaloir l'improvisation plus ou moins brillante sur la saine réflexion. Les grands orateurs romains n'échappèrent pas complètement à cette fâcheuse influence ; mais les meilleurs d'entre eux surent la tempérer et remonter aux véritables modèles que la rhétorique hellénistique avait trop oubliés.

BESOINS PHILOSOPHIQUES DE L EPOQUE HELLENISTIQUE. — Dans un temps qui se prêtait si peu à l'action indépendante et vraiment utile, il était naturel qu'on vît les esprits les plus vigoureux se tourner vers la philosophie. Là du moins, de grands objets s'offraient à eux ; et la liberté de la pensée n'y était pas entravée comme dans le domaine de la politique. D'ailleurs si la philosophie, attachée aux leçons essentielles de Socrate, se proposait de régler la conduite de la vie, elle avait fort à faire pour s'adapter aux changements survenus dans les sociétés humaines. Une révision des enseignements qui avaient suffi au V^ et au IV^ siècle s'imposait. Tandis que la cité antique disparaissait, il s'agissait d assurer à l'individu, désormais isolé et comme ramené en lui-même, les moyens de conserver tout ce qui fait le prix de la vie. Et, d'autre part, puisque les garanties légales perdaient leur efficacité, il était nécessaire de réaliser autrement les conditions de la tranquillité morcJe. C'est le mérite des penseurs de l'époque hellénistique de s'être appliqués à cette tâche et d'avoir réussi en somme, par des méthodes diverses, à satisfaire de nombreuses générations jusqu'à l'avènement du christianisme et au delà.

LES SECTES. — Plusieurs écoles, nous l'avons vu, s'étaient constituées au cours du V^ et du IV*^ siècle. A côté de celle

des Pythagoriciens, qui tendait à s'éclipser, les plus renommées étaient alors celle de Platon ou Académie, celle d'Aristote ou Lycée, auxquelles il faut joindre le petit groupe des disciples d'Antisthène, devenus les Cyniques, et d'autre part les sectateurs d'Aristippe. L'époque hellénistique vit naître deux grandes sectes nouvelles : le stoïcisme ou école du Portique et l'Epicurisme. Le développement de ces doctrines rivales et leurs disputes forment un chapitre d'autant plus important dans l'histoire de la civilisation hellénique qu'elles en ont été un des éléments les plus vivaces.

L — Le stoïcisme.

CARACTÈRE GENERAL DU STOÏCISME. — C'est incontestablement dans le stoïcisme que la préoccupation morale, commune à toutes les philosophies de ce temps, s'est affirmée avec le plus de noblesse. On peut critiquer ses dogmes, mais l'énergie morale dont il a donné l'exemple est digne d'admiration. Son tort a été de demander à la nature humaine plus qu'elle ne peut donner ; à force de vouloir élever son idéal, le Portique a trop perdu de vue la réalité. Pour appuyer son intransigeance, il a construit tout un ensemble de paradoxes qui donnèrent beau jeu à ses adversaires. Ce défaut ne saurait masquer ce qui a fait sa grandeur.

SES FONDATEURS. — Trois hommes éminents l'ont édifié, tous trois originaires de la Grèce d'Asie, Zenon de Kition en Chypre, Cléanthe d'Assos en Troade, Chrysippe de Soloi en Cilicie. Zenon, venu à Athènes vers l'âge de vingt

ans, peu après la mort d'Alexandre, y fréquenta successivement le cynique Cratès, le dialecticien Stilpon, les chefs de l'Académie, notamment Polémon ; puis, à l'âge d'environ quarante ans, ayant mûri sa doctrine, il se mit à la professer dans le portique dit Poecile. Tout l'essentiel du stoïcisme était déjà dans cet enseignement austère et dénué de charme, mais auquel la dignité de sa vie et la noblesse de son caractère prêtaient une autorité puissante. Cléanthe, qui fut après lui le chef de l'école, de 270 environ à 251, se montra son digne successeur. L'application au travail, le zèle de la vérité étaient ses traits dominants. Mais ses nombreux écrits étant perdus comme ceux de Zenon, il est devenu très difficile de distinguer exactement ce qui lui appartient dans les premiers développements de la doctrine. Venu le troisième, Chrysippe y eut certainement une part considérable. Professeur disert, dialecticien plein de ressources, il se trouva placé à la tête de l'école dans la seconde moitié du m® siècle, au moment où elle avait à subir les plus vives attaques de ses rivales. Pour la défendre, il se vit amené à préciser les théories de ses prédécesseurs, à les compléter, à les modifier même sur quelques points. C'est ce qu'il ne cessa de faire dans les écrits qu'il répandait à profusion, avec une facilité qui en expliquait la forme négligée, sans l'excuser. On a pu l'appeler la « Colonne du Portique » ; et, en effet, ce fut désormais sur ses arguments surtout que celui-ci appuya son dogmatisme.

PRINCIPES FONDAMENTAUX DU STOÏCISME. — L'idée fondamentale du stoïcisme était de considérer l'homme comme une partie d'un tout admirablement ordonné. Cet ordre universel, ou cosmos, apparaissait au stoïcisme comme la manifestatiorï d'une raison divine, ou, pour mieux dire,

comme Dieu lui-même. Panthéisme qui était en même temps optimisme absolu. Une telle croyance, une fois acceptée dans son intégralité, procurait au sectateur du Portique la paix intérieure au milieu de tous les hasards de la vie ; car tout, à ses yeux, même ce qu'on appelle vulgairement la souffrance et le mal, tendait à des fins conformes à la raison suprême, par conséquent au bien. C'est le sentiment que l'on trouve exprimé avec une foi touchante dans quelques vers de Cléanthe qu'on peut lire encore. Il remonte donc jusqu'aux origines du stoïcisme ; et il nous fait comprendre par quel attrait ce déterminisme austère, mais profondément religieux, devait séduire ceux que le spectacle d'un monde dénué d'idéal troublait et tourmentait. Cet optimisme d'ailleurs prétendait s'appuyer sur un rationalisme rigoureux, consistant à la fois dans la connaissance exacte de la nature et dans une logique très soigneusement étudiée. C'était là le côté passablement épineux du système, celui qui le rendit toujours peu accessible à la foule. Il fallait, pour se l'approprier, un long et patient effort d'esprit. La physique stoïcienne, s'inspirant des conceptions d'Heraclite et les interprétant à sa manière, se proposait d'expliquer la formation de l'univers et sa durée par une série de transformations du feu, considéré comme l'élément primordial. Mais ce qu'il importe de noter ici, ce n'est pas le détail de ces théories, créations arbitraires que le progrès de la science devait ruiner ; c'est bien plutôt l'esprit qui s'y manifestait. Avant tout, le stoïcisme voulait établir une liaison intelligible entre tous les phénomènes dont est faite la vie de l'univers ; et comme il eissimilait l'âme humaine à un souffle de feu pénétrant tous les organes du corps, c'était par les transformations du feu qu'il lui paraissait naturel d'expliquer l'ensemble

des choses. Le même besom d'enchaînement rationnel se faisait sentir dans la partie de leur philosophie que les stoïciens appelaient « logique ». Sous cette dénomination, ils comprenaient l'étude de la connaissance, qui partait de la sensation pour aboutir à la science, celle du jugement et du raisonnement, en passant par celle des catégories, renouvelée d'Aristote. En somme, leur système se présentait comme un enseignement continu, qu'il était indispensable de s'approprier en entier ; car les conclusions dernières, celles qui constituaient la morale, tiraient toute leur force des prémisses établies par la physique et la logique. D'où il résulte d'ailleurs que logique et physique n'avaient guère de valeur pour eux qu'à titre d'introduction à la morale. C'est celle-ci, en définitive, qui a marqué la place du stoïcisme dans la civilisation grecque et c'est sur ses caractères propres qu'il convient d'insister.

l'idéal STOÏCIEN. LE SAGE. — Le plus essentiel fut sa conception de la vertu. Tandis qu'.Anstote l'avait représentée comme un juste milieu entre deux excès, et Platon comme le développement harmonieux des facultés humaines, le stoïcisme en fit le terme d'un progrès continu, vers un but si lointain, si haut placé que quelques hommes à peine étaient par exception capables d'y atteindre. Entraînés par l'intransigeance de leur logique, les stoïciens, lorsqu'ils voulurent définir cet idéal, ne purent éviter d'étranges paradoxes. Ils imaginèrent un sage à qui rien ne manquerait puisqu'il trouverait tout en lui-même, donc incapable de faillir, inaccessible à la douleur, possédant la vraie richesse et la vraie puissance, en somme un mortel semblable à un dieu, conception si manifestement irréelle qu'elle donnait à toute la doctrine une apparence d'utopie. EJle leur parais-

sait toutefois nécessaire pour réaliser pleinement cette « impassibilité «, qui était pour eux la forme suprême du bonheur. Et ils aggravèrent encore ce défaut en niant qu'il y eût des degrés dans le bien ou dans le mal, en affirmant, par conséquent, que toutes les fautes étaient égales, ou encore que tout homme, non parvenu à la sagesse suprême, était un insensé. C'était là le danger du dogmatisme à outrance auquel ils se complaisaient. Et, sans doute, dans la pratique, ces paradoxes se corrigeaient, s'atténuaient par la force des choses ; quelques-uns d'entre les plus modérés de leurs docteurs se résignaient à des concessions ; mais la doctrine des chefs de l'école subsistait, et force était de la défendre avec toutes les ressources d'une dialectique subtile, qui compromettait ce qu'il y avait d'excellent dans leurs idées.

LA LOI NATURELLE. LES DEVOIRS. LA CASUISTIQUE. — Comprenant clairement que la loi de l'homme ne peut être qu'une application particulière de la loi universelle et que celle-ci assujettit tout être à vivre conformément à sa nature propre, ceux-ci avaient posé en principe que la vie humaine doit être réglée selon ce qui est le propre de l'homme, c'est-à-dire selon la raison. Toute leur morale dérivait de là. Cela revenait à dire que l'homme n'était vraiment homme qu'à la condition de soumettre ses instincts, ses craintes, ses désirs, en un mot tous les mouvements de son âme au jugement de cette faculté conductrice et souveraine. C'est l'honneur du stoïcisme d'avoir dégagé et mis en lumière cette formule simple, fondement de toute morale rationnelle. Et l'ayant ainsi précisée, les stoïciens en étudièrent toutes les conséquences pratiques. Chez eux apparut en pleine clarté la notion du devoir,

qui était demeurée comme implicite dans les philosophies antérieures. Et ils s'attachèrent à la définir, non seulement dans ses caractères généraux, mais dans la multiplicité de ses formes pratiques. Soucieux de ne rien abandonner aux impulsions irréfléchies, ils se donnèrent pour tâche de déterminer des règles de conduite en prévision de tous les cas douteux. Ils constituèrent ainsi ce qu'on a plus tard appelé une casuistique ; réglementation parfois excessive, trop minutieuse ou subtile, propre cependant à solliciter l'attention de la conscience, à y faire naître plus de délicatesse. Le traité des Devoirs de Cicéron, imité de celui que le stoïcien Panaetios avait publié au second siècle, nous permet encore d'en juger ; personne ne niera qu'il ne nous donne l'idée d'un enseignement moral sain, solide et précis.

LE STOÏCISME ET LA PERSONNALITÉ. — Mais le plus grand mérite peut-être du stoïcisme, le plus frappant en tout cas, fut de fortifier merveilleusement les âmes qui s'en imprégnèrent. Aucune doctrine n'a mieux fait sentir à chacun de ses adeptes la puissance intérieure qu'est la volonté et l'emploi qu'on en peut faire pour se rendre vraiment libre. Aucune n'a proclamé plus hautement que cette liberté consiste dans l'adhésion à une loi supérieure, adhésion" qui ne dépend d'aucune circonstance extérieure et qu'aucune autorité ne peut empêcher. Et si l'expérience de la vie ne permet pas d'admettre, comme les stoïciens le professent, que cette liberté suffise à rendre l'homme insensible à toute atteinte de la souffrance, il est certain qu'elle est du moins une des meilleures conditions du bonheur. C'est aussi une de celles qui contribuent le plus à la formation de la personnalité. Les vrais stoïciens ont été ce qu'ils voulaient être, des hommes, au sens le plus noble du mot.

DU COSMOPOLITISME ATTRIBUÉ AUX STOÏCIENS. — Ils le

furent aussi par le sentiment de la fraternité humaine. Habitués à considérer dans l'homme les caractères communs de l'espèce, ils ne pouvaient attacher qu'une médiocre importance aux distinctions individuelles, et par suite il leur était plus facile qu'à d'autres de s'élever au-dessus des préjugés de classes, de reconnaître un frère dans le pauvre, dans l'esclave même. Qu'un certain cosmopolitisme ait dû résulter de cette disposition d'esprit, on ne peut le nier. Dans l'effacement des nationalités, dans le mélange des peuples, et lorsque les intérêts politiques tendaient à se confondre, ce sentiment était d'ailleurs naturel et ne doit pas être imputé à une doctrine particulièrement. Celle des stoïciens s'y prêtait assurément, comme toutes les philosophies, toutes les religions de caractère universel. Mais, pas plus que celle-ci, elle ne l'imposait. Chez des Romains, tel que Caton d'Utique, bien loin d'affaiblir le patriotisme, il semble au contraire lui avoir donné plus d'énergie.

INFLUENCE DU STOÏCISME. — Le Stoïcisme avait dû beaucoup aux philosophes de l'âge précédent, notamment à Socrate, à Antisthène, à Platon, à Aristote. A son tour, il exerça une influence sensible sur les penseurs des siècles suivants. Il contribua à ramener l'Académie hors des voies du demi-scepticisme où elle s'était engagée depuis le III^ siècle ; et, plus tard, il entra pour une part, dans la formation du Néoplatonisme et de l'ascétisme chrétien. Depuis lors, d'ailleurs, quelque chose de ses enseignements ou de ses exemples a toujours survécu dans toutes les doctrines morales qui se sont proposé un idéal généreux,

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