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II. — L'ÉPICURISME

CARACTÈRE GÉNÉRAL DE l'ÉPICURISME. — A CÔté, OU plutôt

en face du stoïcisme, s'élevait dans le même temps une autre philosophie nouvelle, l'Epicurisne, inspiré, lui aussi, du désir de régler la vie humaine en vue du bonheur, mais qui prétendait y réussir par une méthode opposée. Tandis que le stoïcisme exigeait un effort prolongé, l'Epicurisme voulait, au contraire, supprimer tout effort. Comme il promettait beaucoup tout en n'exigeant presque rien, on ne doit pas être surpris qu'il ait fait de nombreux adeptes. Qu'enseignait-il en somme ? l'art de vivre doucement, d'éloigner les soucis, de se ménager quelques plaisirs sans excès ni fatigue. Rien ne convenait mieux aux natures molles, dénuées d'ambition, assez réfléchies pour apercevoir les dangers de l'action, trop peu énergiques pour les affronter. D'ailleurs l'Epicurisme séduisait par sa modération ; il avait gardé de la tradition grecque le sens de la mesure ; ce qui prêtait à sa doctrine, si médiocre qu'elle fût, l'apparence d'une sagesse.

ÉPICURE ET SON ÉCOLE. — L'Athénien Epicure, qui lui a donné son nom, semble n'avoir pas eu de maître à proprement parler, sauf pour la partie physique de sa philosophie, qu'il emprunta à Leucippe et à Démocrite. Mais ses principes essentiels, ce fut lui qui les formula, en s'inspirant des écrits d'Aristippe. L'école qu'il ouvrit à Athènes en 306 était une sorte de réunion d'amis, qu'il conviait à venir entendre ses leçons dans son jardin. Son influence sur eux était grande. Tous l'aimaient, persuadés qu'il leur apportait

le secret de la vie heureuse. Sa confiance en lui-même, la netteté de ses affirmations, la simplicité de ses raisonnements et de ses préceptes enchantaient des esprits qui ne se souciaient guère de rien approfondir. Il excellait à les délivrer des principales causes de trouble, à leur fournir des conseils pratiques adaptés à toutes les circonstances de la vie. Ecrivain abondant, il composa des traités nombreux, où il répétait à satiété des idées peu variées, mais toujours accueillies avec respect par ses admirateurs. De cette littérature, il ne nous reste que deux lettres contenant le résumé de sa doctrine, et un recueil de Maximes, qui était le manuel ou le vade-mecum de l'Epicurien. Une école qui, au fond, dédaignait la science et s'abstenait le plus possible de la discussion ne pouvait guère subir de changements notables. Aussi n'eut-elle pas d'histoire. Elle vécut plusieurs siècles, mais demeura, jusqu'à sa disparition, telle que son fondateur l'avait faite.

l'incrédulité EN MATIERE RELIGIEUSE. — Un de ses traits caractéristiques était la négation qu'elle opposait à la croyance commune relative à l'action des dieux. Epicure considérait la notion d'une providence divine et tout ce qui en dépend comme la principale cause de beaucoup d'inquiétudes qui tourmentaient alors la plupart des esprits. Il voulait les en affranchir définitivement. II en demanda le moyen à une conception de l'univers entièrement fondée sur le hasard. La doctrine atomistique de Leucippe et de Démocrite lui en fournit tous les éléments. On en peut lire l'exposé dans le poème didactique du poète latin Lucrèce. Cette doctrine expliquait, comme on l'a vu la formation de l'univers et tous les phénomènes de la nature par la rencontre fortuite et les combinaisons méca-

niques de corpuscules tombant éternellement dans le vide. Tout était ainsi réduit à la matière et au mouvement. L âme, étant elle-même matérielle, ne pouvait avoir d'autre destinée que le corps. Donc plus de survivance ; toute appréhension relative à une autre vie devait disparaître. Epicure, il est vrai, ne niait pas l'existence des dieux ; mais il les concevait comme relégués dans une oisiveté absolue, indifférents aux choses humaines et trouvant leur bonheur dans cette indifférence même. De tels dieux étaient pour l'homme comme s'ils n'existaient pas. En fait, le surnaturel sous toutes ses formes se trouvait éliminé ; l'humanité n'avait rien à demander à ces bienheureux qui ris[noraient, rien à en redouter. Aussi était-ce en vain que l'Epicurien se défendait d'être athée ; l'opinion commune le tenait pour tel ; et, à tout prendre, il n'est pas douteux que l'épicurisme n'ait contribué pour sa part à ruiner l'ancienne religion.

MORALE DES ÉPICURIENS. — La morale d'Epicure était en rapport avec sa conception de l'univers. Tout dans le monde dépendant du hasard, l'homme n'avait, d'après lui, qu'à obéir à l'instinct qui le portait à rechercher le plaisir. Mais soucieux d'écarter toute cause de malaise intérieur, il devait éliminer du plaisir lui-même tout ce qui risquait de le faire dégénérer en peine ; et le plaisir se réduisait ainsi à une sorte de quiétude. L'art de vivre heureux consistait donc pour l'épicurien à se garder le plus possible soit des désirs, presque toujours suivis de déceptions, soit des craintes, anticipations vaines d'un avenir inconnu. Le sage, à ses yeux, était celui qui savait se renfermer dans le présent, vivre au jour le jour, sans ambition, sans projets, attaché à jouir du moment qui passe, oublieux des souvenirs

importuns, fermé aux préoccupations des choses futures. Une tranquillité faite d'une série indéfinie de sensations douces, tel était son idéal. L'atomisme physique, auquel il croyait, se reflétait dans cette sorte d'atomisme moral. Mais, dans la pratique, cela n'allait pas sans quelque difficulté. La nature ne se laisse pas aisément assujettir à une discontinuité artificielle qui lui est si contraire. Aussi l'épicurien devait-il se munir d'une abondance de préceptes et les avoir sans cesse présents à l'esprit. Il ne pouvait se maintenir dans la bonne voie qu'à la condition de porter en lui-même une collection d'avis, formules brèves, impératives, destinées à le mettre en garde contre ses impulsions irréfléchies, souvent même contre ses sensations. On ne réussissait à être heureux, selon l'esprit du maître, qu'en se persuadant fermement qu'on pouvait toujours l'être grâce à ces recettes coutumières. En somme, on achetait l'illusion d'une vie facile au prix d'une discipline sujette à bien des mécomptes.

INFLUENCE DE l'ÉPICURISME. — Ceux qui adoptaient cette forme de vie aimaient à se rapprocher les uns des autres, à la fois sans doute parce qu'ils se sentaient défavorablement jugés au dehors et parce qu'ils éprouvaient le besoin d'échapper, par les agréments de la société, au vide intérieur qu'une telle doctrine ne pouvait manquer de produire en eux. Quelques témoignages relatifs à ces cercles d'épicuriens nous les font voir comme des réunions d'amis, passant le temps agréablement, sans but précis, sans action déterminée. Mais, sans doute, ce n'est pas uniquement sur ces adeptes, fidèles à la pensée du maître, qu'il convient de juger l'épicurisme. La doctrine, ne le méconnaissons pas, contenait en elle-même des éléments de dissolution morale.

que sa molle discipline n'était pas capable de réprimer. En persuadant à l'homme qu'il avait le droit de vivre sans faire vraiment œuvre d'homme, elle encourageait les dispositions morales qui tendaient à la ruine de la vieille civilisation hellénique. Dégager l'individu de toute obligation, laisser aller la vie au gré des circonstances sans essayer de les diriger, c'était, qu'elle le voulût ou non, briser le ressort des volontés, qui seul assure le progrès des sociétés humaines.

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