CROISET, II
sont, à tout prendre, plus probables que d'autres, et ils admettaient qu'il était sage d'y acquiescer provisoirement, sans renoncer pourtant à la liberté du doute. Dans les longues disputes qu'ils avaient avec leurs contradicteurs, ils mirent en forme presque tous les arguments dont les sceptiques ont depuis lors fait usage ; et, par là, ils ont exercé une influence qui n'a jamais cessé complètement. On leur a reproché avec raison l'inconséquence qui consiste à dire que l'esprit, incapable de discerner le vrai, serait cependant apte à reconnaître le vraisemblable. Mais ce qu'on ne peut leur refuser, c'est d'avoir fait vivement sentir les difficultés d'une connaissance tout à fait assurée. Serait-il juste d'être sévère pour des penseurs qui, en refusant d'acquiescer à des dogmatismes prématurés et trop confiants, réservaient au doute sa part nécessaire dans les progrès de l'esprit humain ?
ÉCLECTISME. — L'Académie toutefois ne persista pas indéfiniment dans ce demi-scepticisme. Au premier siècle avant notre ère, Antiochus d'Ascalon, son chef, le répudia formellement. Le nouveau dogmatisme qu'il adopta était d'ailleurs un éclectisme, dans lequel se mélangeaient les idées platoniciennes, péripatéticiennes et stoïciennes. Il obéissait en cela à une tendance alors générale. La spéculation philosophique avait multiplié les hypothèses. Aucune n'avait pu s'imposer définitivement, mais presque toutes avaient mis en lumière quelque aspect intéressant des choses. Après tant d'essais, on était peu porté à tenter des explications entièrement nouvelles ; il semblait préférable de réviser ce qui avait été dit antérieurement, de prendre partout ce qu'on trouvait de bon, de concilier autant que possible tout ce qui n'était pas inconciliable. L'Académie
s'y essaya, trop timidement ; elle n'osa pas construire, elle se contenta de réparer. Mais son éclectisme marque du moins le début d'un mouvement qui allait se continuer et d'où devait sortir plus tard le Néoplatonisme.
A la même tendance on peut rattacher le renouveau du péripatétisme qui n'avait guère attiré sur lui l'attention depuis Théophraste. Vers le début du premier siècle avant notre ère, on le voit se ranimer à Athènes avec Aristonicos de Rhodes et Boéthos. Commentateurs zélés d'Aristote, dont ils révisent les manuscrits et dont ils interprètent les idées, eux aussi attestent par leur tour d'esprit cette pénétration mutuelle des doctrines ; mais ce qui doit leur valoir une place dans l'histoire générale de la civilisation grecque, c'est surtout d'avoir remis en pleine lumière l'ensemble de la philosophie aristotélicienne, dont l'influence devait être si grande dans la suite,
MYSTICISME. — D'une manière générale, toutes ces philosophies prétendaient faire œuvre de raison ; mais on en aurait une idée certainement incomplète, si l'on négligeait la part de mysticisme qui s'y mêlait de plus en plus. Répandu partout, c'est toutefois dans le Néopythagorisme du premier siècle qu'il se manifeste le plus complètement. Ce fut probablement à Alexandrie, ville cosmopolite entre toutes, que la doctrine néopythagoricienne naquit et se développa d'abord ; et il y a lieu de croire qu'elle résulta d'une fusion entre l'orphisme de tradition grecque, les religions juive et orientales et certains éléments de l'ancienne sagesse pythagoricienne, qui en formèrent le noyau. Divers emprunts faits aux doctrines philosophiques énumérées plus haut vinrent s'y ajouter. Mais ce néopythagorisme n'était, à vrai dire, qu'une manifestation particulière d'un
état d'esprit général. Le monde hellénique, moralement affaissé, cherchait dans le surnaturel un réconfort et des espérances. Jamais il ne s'était si fortement attaché aux mystères, aux révélations qui ouvraient aux croyants des perspectives sur la vie future. Il acceptait avec empressement la croyance à des dieux nouveaux ou à des êtres intermédiaires entre l'humanité et les dieux. Les purifications et les expiations trouvaient faveur auprès d'âmes inquiètes et troublées que tourmentaient de vagues superstitions. Rien ne leur semblait plus désirable que d'entrer en communion avec la divinité par des initiations et des pratiques théurgiques, sources de grâces privilégiées. Idées tantôt diffuses, tantôt coordonnées en doctrines, plus fermes et plus précises chez quelques-uns, plus indistinctes chez beaucoup d'autres, mais dont l'importance déjà grande allait devenir prépondérante dans le dernier stade de la civilisation grecque.