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LA CIVILISATION GRECQUE SOUS L'EMPIRE LA SOCIÉTÉ ET LA LITTÉRATURE

DOMINATION ROMAINE. — L'établissement de l'Empire romain fit disparaître les derniers Etats grecs. En Orient comme en Occident, il n'y eut plus que des provmces romaines. Ce qui avait pu subsister d'autonomie jusque-là fut définitivement anéanti. Sous l'autorité des gouverneurs de titres divers envoyés par Rome, tout releva du pouvoir impérial qui tenait le monde entier sous sa domination. Mais il s'en fallut de beaucoup que la civilisation grecque ne pérît avec les royautés hellénistiques. Ce fut elle, au contraire, qui s'imposa à ses vainqueurs. Déjà, dans les derniers siècles de la République, Rome avait subi profondément son influence. Elle la subit plus encore dans les premiers siècles de l'Empire ; et l'on vit, au temps des Antonins, un empereur romain écrire en grec le journal de sa vie intime, A plus forte raison, l'Orient resta entièrement grec. La culture latine réussit à peine à l'effleurer ; elle n'y pénétra jamais. L'histoire de la civilisation hellénique se continue donc sous l'Empire, sans changement brusque ni très apparent, jusqu'au temps où commence, avec la création d'un empire d'Orient, la civilisation byzantine. Ni l'aspect ni la constitution intime de la société ne

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se modifient très sensiblement pendant ces quatre siècles. Et cependant, celle-ci subit incontestablement une crise qui eut sa cause dans le déclin du polythéisme. Dès le second siècle, le christianisme, qui grandit et s'étend, commence à ébranler la vieille religion. Au III® siècle, il se*pose en rival du paganisme ; il a ses apologistes, ses docteurs et ses écoles ; il se fortifie même dans les persécutions. Au IV® siècle, il triomphe avec Constantin et ses successeurs. Et, sans doute, la religion nouvelle, à mesure qu'elle attire à elle l'élite intellectuelle, s'imprègne de la culture grecque ; elle devient elle-même, à vrai dire, une forme nouvelle de l'ancienne civilisation, en Orient du moins. Mais c'est une forme trop distincte, inspirée d'un esprit trop différent, pour que nous ayons à l'étudier ici. Le paganisme grec est le cadre que nous ne devons pas dépasser.

Tout en déclinant donc, cette ancienne civilisation fit preuve, pendant ces derniers siècles, d'une vitalité qui ne peut être méconnue. Il semble même que, grâce à la paix romaine, elle ait eu alors comme une seconde floraison, un peu pâle assurément comme il était naturel en une arrière-saison, mais non dénuée de charme malgré tout. Quelques-unes des œuvres qui en sont issues sont de celles dont l'influence a persisté jusqu'à nos jours. Elles nous font connaître une société qui, certes, en se comparant à un passé glorieux, ne se dissimulait pas son infériorité et qui, d'autre part, ne se sentait plus orientée vers l'avenir par de fermes espérances ; mais, du moins, elle s'attachait avec zèle et amour à ses traditions, et s'appliquait de son mieux à les continuer. Elle y trouvait plaisir et elle a réussi à s'en faire honneur.

90 DERNIÈRES ÉPOQUES DE LA CIVILISATION HELLÉNIQUE LA VIE DES GRECS CULTIVÉS SOUS l'eMPIRE ROMAIN. —

C'est au premier et au second siècle de notre ère que la vie des Grecs cultivés de ce temps s'offre à nous sous son aspect le plus intéressant. A tout prendre, ce fut, dans les classes cultivées, une vie intelligente. Plutarque, dont nous aurons plus loin à mentionner les œuvres, nous a laissé sur ce point des témoignages qui nous en donnent une idée vraiment favorable ; et ce qu'il nous dit de lui-même ou de sa famille, n'ayant rien d'exceptionnel, peut être largement généralisé sans risque d'erreur.

Dans une petite ville de Béotie, à Chéronée, trois ou quatre générations se succèdent sous nos yeux entre le temps d'Auguste et celui d'Adrien. C'est d'abord le bisaïeul de Plutarque, Nicarque, témoin des guerres civiles dont le contre-coup se fait cruellement sentir autour de lui ; puis, voici son fils, Lamprias, et son petit-lils, le père de Plutarque, qui, l'un après l'autre, semblent avoir joui paisiblement du rétablissement de l'ordre dans le monde. Ils s'occupent à faire valoir leur domaine, à remettre en bon état leur fortune héréditaire ; honnêtes gens, dénués d'ambition, contents de l'estime publique qui les entoure et peu tourmentés du regret de l'indépendance nationale, depuis longtemps perdue. Dans ce milieu, où l'esprit de famille se transmet de père en fils, la culture intellectuelle et morale est hautement appréciée. Toutes les belles traditions de la Grèce, tous ses souvenirs y sont en honneur. Aussi Plutarque et ses frères sont-ils envoyés jeunes à Athènes, qui reste toujours le foyer des bonnes études. Là, des écoles renommées attirent de tous les points du monde grec les meilleurs maîtres et la jeunesse studieuse. Nulle part, les relations entre les professeurs et les élèves ne sont mieux réglées ; sous la garantie d'une saine disci-

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pline, elles sont familières et cordiales. On se réunit amicalement, on cause autour d'une table hospitalière, on discute à perte de vue, on fait assaut d'esprit, d'érudition, de réflexions ingénieuses et subtiles. Un goût très vif de la littérature, de la philosophie, des sciences, des questions religieuses règne dans tous les cercles. En revanche, peu ou pomt de politique. Il semble que l'échange des idées soit devenu l'objet principal de la vie. Aussi bien, il ne cesse pas, lorsque l'on quitte les écoles. On voyage beaucoup en ce temps, pour raison d'affaires assurément, mais aussi par curiosité. Les communications étant désormais plus sûres et plus faciles, on va d'Orient en Occident, de Grèce en Italie et d'Italie en Grèce. Plutarque, son éducation achevée, visite l'Egypte, la grande ville d'Alexandrie, puis Rome et l'Italie, oii il séjourne à plusieurs reprises. Il y fait des conférences, car les conférences sont à la mode ; il y fréquente des philosophes, car il y en a partout, et il professe lui-même la philosophie ; mais il visite aussi les lieux célèbres, il fait connaissance avec de grands personnages, il se rend familier avec l'histoire romaine en interrogeant les descendants de ceux qui en avaient été les acteurs. La pénétration mutuelle des deux civilisations nous apparaît là vivement. Puis, il revient dans son pays ; et, décidé à ne pas l'abandonner, il s'occupe des affaires municipales sans négliger les siennes ; il exerce des magistratures locales, fréquente le sanctuaire voisin de Delphes, si riche en monuments et en souvenirs, s'y laisse même rattacher par des fonctions sacerdotales. Peu à peu, il est devenu célèbre. Des étrangers de distinction viennent le voir et sont reçus chez lui. De son côté, il circule en Grèce, se rend de temps en temps à Athènes, sa patrie intellectuelle, où l'attire bientôt l'éducation de ses fils. Chez lui, la meilleure partie

de son temps se passe à lire et à écrire. Qu*écrit-il ? des traités de morale, des lettres, des biographies surtout, dont nous aurons bientôt à parler. Pour le moment, ce qui nous intéresse en lui, c'est sa manière de vivre ; car elle représente celle d'une grande partie de ses contemporains et compatriotes. Une oisiveté laborieuse, une existence paisible, une activité qui aboutit à des dissertations, une culture variée, le goût du savoir, tels sont les traits qui donnent à la meilleure société grecque du siècle des Antonins sa physionomie propre. Nous allons les retrouver dans sa littérature, et celle-ci nous laissera voir en même temps quelques autres aspects de cette même société, quelques-uns des changements qu'elle subit sous l'influence des événements.

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