CARACTÈRE GENERAL DE LA PRODUCTION INTELLECTUELLE
SOUS l'empire. — Déjà, au temps des royautés hellénistiques, la production intellectuelle avait beaucoup perdu de sa spontanéité; déjà l'imitation tendait à y étouffer l'originalité. Sous l'empire, malgré le nombre et la variété des œuvres, malgré le mérite de quelques-unes, ce caractère devient plus sensible encore. En tout genre, on ne réussit désormais qu'à la condition d'imiter. Presque plus de nouveauté dans la littérature ; moins encore dans les arts. Seules, la science et la philosophie font preuve d'un certaine faculté créatrice. C'est donc principalement d'elles qu'il y a lieu de s'occuper ici. Toutefois il est indispensable de jeter au moins un coup d'oeil sur l'ensemble du mouvement littéraire, dont la philosophie d'ailleurs est inséparable.
l'Éloquence et la rhétorique, les atticistes. — Chose curieuse, jamais l'art de la parole ne fut plus cultivé
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ni plus admiré qu'à cette époque, où il avait perdu ses meilleures raisons d'être. Le monde gréco-romam, au second siècle, est plem d'orateurs ; l'Asie, la Grèce, l'Italie même acclament ces maîtres de la parole, ces improvisateurs merveilleux, ces virtuoses du discours, qui ont repris le titre de sophistes, tombé en désuétude, et qui le portent orgueilleusement. Les écoles où ils enseignent les secrets de la rhétorique sont plus fréquentées que jamais ; mais c'est surtout dans les discours d'apparat qu'ils triomphent : éloges des cités, compliments aux personnages officiels, harangues prononcées dans les cérémonies publiques. Des occasions plus sérieuses leur sont données, lorsqu'ils vont porter aux magistrats romains, quelquefois au sénat ou à l'empereur même, les doléances ou les gratulations de leurs concitoyens. Et, en dehors de cela, ils convoquent à des auditions oratoires un public toujours empressé. Des noms furent alors illustres qui sont tombés depuis longtemps dans un juste oubli, tels ceux des Scopélien, des Favorinus d'Arles, des ^lius Aristide, des Philostrate. A leur éloquence a manqué tout élément substantiel. La postérité a eu le droit de la considérer comme un verbiage sonore, sans intérêt durable. Et, toutefois, il faut reconnaître que ces artistes ne faisaient pas œuvre inutile en réveillant le sens de la beauté littéraire que leurs prédécesseurs immédiats avaient trop laissé s'oblitérer. Ceux qu'on appelait alors les « Atticistes », grammairiens ou rhéteurs, tout en exagérant leurs scrupules de puristes, remirent en honneur la correction, la bonne tenue du langage ; ils l'assainirent en imposant aux orateurs et aux écrivains l'autorité des meilleurs prosateurs attiques d'autrefois. Ils l'empêchèrent ainsi de dégénérer trop vite : évidemment, il n'était pas en leur pouvoir de faire davantage, ni surtout de lui rendre
la fraîcheur, la spontanéité qui fait le charme éternel des chefs-d'œuvre.
l'histoire. — Le genre historique était mieux défendu, par sa nature même, du danger de la frivolité. Il y eut, au II® et au III® siècle, des historiens grecs dont les ouvrages ont survécu et sont justement estimés. Imitateurs de Thucydide, de Xénophon, d'Ephore, leur mérite commun est d'avoir su exposer clairement, honnêtement, dans une langue correcte et assez pure, les événements qu'ils entreprenaient de raconter. Ils ont utilisé sagement des informations qui sans eux nous manqueraient aujourd'hui. C'est à eux qu'il faut recourir pour la connaissance de périodes importantes. Nous devons àArrien deNicomédie. contemporain de l'empereur Adrien, le meilleur récit que nous ayons de l'Expédition (T Alexandre ; il y a lieu d'en louer la simplicité et la véracité. Appien d'Alexandrie écrivit sous le règne d'Antonin son Histoire romaine, dont nous possédons encore d'importantes parties ; composition un peu terne, sans originalité ni critique personnelle, mais bien ordonnée, et faite en général de bons matériaux. Ni l'un ni l'autre ne peut être égalé à Dion Cassius, le plus remarquable historien de ce temps. De sa grande Histoire romaini une vingtaine de livres seulement, un peu plus du quart de l'ouvrage, nous restent encore. On y trouve exposés, dans un langage ferme, les événements tragiques de la fin de la république, les guerres civiles, et l'histoire de l'empire sous les premiers Césars ; mais il est regrettable qu'ayant prisThucydide pour modèle, Dion n'ait pas su s'approprier la liberté de son esprit m l'indépendance de ses jugements. Après lui, le Syrien Hérodien, dont on lit encore l'histoire des Successeurs de Marc Aurèle, ne mérite qu'une simple mention.
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Ce qui fait le plus d'honneur à l'historiographie de ce temps, c'est très certainement le recueil des Vies parallèles de Plutarque. Grâce à cet ouvrage, la biographie, qui était restée jusque-là une forme subalterne de l'histoire, a pris vraiment une valeur nouvelle. Sans doute, on ne peut considérer Plutarque ni comme un grand écrivain ni comme un penseur vigoureux et hardi. En tant qu'historien même, il prête le flanc à des reproches sérieux. Nous ne trouvons chez lui ni la critique attentive des sources, ni un souci suffisant de la chronologie, ni l'intelligence complète des grands desseins politiques. Moreiliste et curieux avant tout, c'est par la peinture des mœurs, par la notation de détails variés, qu'il a su faire revivre la plupart des hommes remarquables de l'antiquité. Grecs et Romains. Une large information, tirée de lectures aussi abondantes que variées, l'a mis à même de rassembler d'une part quantité de faits d'importance secondaire et pourtant suggestifs, de l'autre de nombreux traits de mœurs qui révèlent le caractère de ses personnages. Attentif à rechercher leurs motifs d'action, à se renseigner autant que possible sur leur vie privée, à les surprendre, pour ainsi dire, dans leurs moments d'abandon, afin de saisir sur le vif leurs sentiments secrets, leurs habitudes morales et le fond de leur nature, il réussit souvent à nous les faire mieux connaître que ne l'ont fait les historiens proprement dits. Ajoutons qu'il sait conter avec agrément, qu'il a le sens dramatique à un haut degré et que les réflexions, un peu longues parfois, dont il entremêle ses récits, ne manquent ni de finesse ni de portée. Il résulte de là que l'ensemble de son œuvre biographique met sous nos yeux presque tous les aspects de la civilisation antique. La popularité dont elle a joui depuis la Renaissance s'explique ainsi. Elle a fourni plus de sujets de tra-
gédies qu'aucune autre, elle a été goûtée par quelques-uns de nos meilleurs moralistes, et nulle peut-être n'a plus contribué à l'influence que la Grèce a exercée à certains moments de notre histoire, particulièrement à l'époque de la Révolution. Aussi, aujourd'hui encore, bien que les progrès de la critique historique en aient affaibli l'autorité, elle est encore une de celles qu'on ne peut ignorer si l'on veut connaître la vie morale de la Grèce ancienne.
LA LITTÉRATURE SATIRIQUE ET FANTAISISTE. LUCIEN. — Dans un genre bien différent, un autre écrivain du second siècle, Lucien de Samosate, s'est fait, lui aussi, un renom durable. Comme Plutarque, il a dû beaucoup aux œuvres classiques du passé ; mais, comme lui également, bien qu'il ait beaucoup emprunté, il a été, en une assez large mesure, créateur ; et, à ce titre, il a eu son influence. C'était par profession un de ces sophistes dont il a été question plus haut ; mais le tour de son esprit se révéla bien vite fort différent du leur. S'inspirant à la fois de la comédie ancienne et des satires acerbes que la secte cynique avait mises à la mode, il donna carrière à sa verve étincelante et moqueuse dans des œuvres légères et variées, dialogues des morts, entretiens plaisants de dieux et de personnages mythologiques, traités ou dissertations, pamphlets, compositions fantaisistes ; il y raillait tantôt les superstitions et les fables du polythéisme, tantôt les enseignements ou les ridicules des philosophes contemporains, critiquant tous les dogmatismes, arrachant tous les masques, perçant de ses traits tous les charlatanismes. C'était au fond un sceptique, qui peut-être cherchait avant tout l'occasion de faire briller son talent. Mais son scepticisme, associé à un bon sens aiguisé, ne pouvait manquer d'éveiller bien des
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réflexions, de fortifier bien des doutes. Il nous laisse voir le vide qui se creusait alors sous les anciennes croyances dans beaucoup d'esprits. D'ailleurs la vivacité de l'imagination, la grâce, l'enjouement ironique, un style leste et piquant, assaisonné de sel attique, faisaient de lui un maître de la prose satirique. Son œuvre est restée un modèle en un genre qui a suscité maint imitateur.
LE ROMAN. — Signalons enfin, parmi les créations littéraires du temps de l'Empire, le roman. C'est en effet dans le roman que l'imagination libre, s'étant détournée de la poésie, trouvait surtout à s'exercer alors. Le roman grec n'est pas une fiction quelconque • c'est essentiellement une histoire d'amour, insérée dans un récit d'aventures. Il procède à la fois de la littérature erotique antérieure et des récits de voyages, vrais ou fabuleux. Par l'ensemble de ses caractères, il représente bien l'état des esprits et des mœurs dans le monde grec pour lequel il était fait. Une société détachée de toutes les grandes choses, et oii l'influence des femmes était considérable, ne pouvait manquer de faire de l'amour un de ses sujets préférés. Elle était d'ailleurs trop frivole pour demander à ses romanciers des études psychologiques approfondies. Ce qu'ils représentent n'est pas une passion en lutte avec d'autres passions ni avec le sentiment d'un devoir. Si l'amour, dans le roman grec, est contrarié, c'est seulement par des obstacles extérieurs, par des événements imaginaires, plus ou moins invraisemblables. Aventures compliquées, enlèvements, histoires de brigands et de pirates, rencontres fortuites, péripéties sur péripéties, tels en sont les éléments ordinaires. Les amants, séparés l'un de l'autre par quelque accident, sont promenés à travers le monde, beJlottés par les caprices