CROISET, II
du hasard, jusqu'au moment où ils se retrouvent enfin, toujours fidèles, ayant échappé par miracle aux plus terribles dangers. Dans ces fictions peu croyables, le merveilleux abonde. On sent vite, à les lire, qu'elles ont été composées pour des esprits à qui la réalité semblait sans attraits, et qui trouvaient même plaisir à s'en détacher. Une curiosité passablement puérile s associait en eux à un manque complet d'esprit critique. Leur crédulité acceptait sans la moindre résistance tous les coups de théâtre, toutes les interventions imprévues des dieux, toutes les combinaisons fortuites, jusqu'aux plus étranges. Aussi ces romans, malgré la diversité des fictions et des personnages, se ressemblent-ils tous étonnamment. Ce sont toujours les mêmes traits généraux qu'on retrouve dans les narrations d'un Antonius Diogène, d'un Jamblique, d'un Xénophon d'Ephèse, du Syrien Héliodore, de l'Alexandrin Achille Tatius, de Chariton, composés et publiés entre le i^"" siècle et le V^ de notre ère. Il n'y a guère entre ces auteurs que des différences de talent. Parmi eux, Xénophon d'Ephèse avec ses Ephésiaques, Héliodore avec ses Ethicpiques ou aventures de Théagène et de Chariclée sont les moins mauvais. Il est difficile aujourd'hui de s'intéresser à de telles œuvres. Pov\rtant, elles n'ont pas été sans influence sur l'éclosion du roman moderne. Et cela est plus vrai encore de la pastorale de Longus, Daphnis et Chloé, dont la date précise est inconnue, mais qui appartient certainement la même période. L'amour de deux enfants y est décrit avec une ingénuité plus apparente que réelle, mais non sans quelque charme. Malgré ce qui s'y fait sentir d'affectation et de raffinement, ce petit livre est un de ceux qui n'ont pas cessé d'être lus.
LA CIVILISATION GRECQUE SOUS l'emPIRE 99
LITTÉRATURE ERUDITE ET TECHNIQUE. — Ne négligeons
pas entièrement, dans cette revue, si sommaire qu'elle soit, la littérature érudite ; car elle aussi nous montre à quel point la Grèce vivait alors de son passé. Que sont en effet les traités de rhétorique dus à des maîtres du II® et du III® siècle, tels que ceux d'Hermogène de Tarse, d'Apsinès de Gadara, de Ménandre de Laodicée, sinon des recueils de recettes oratoires tirées des œuvres classiques ou extraites plus ou moins habilement des écrits spéciaux d'Aristote et de Théophraste ? Le petit livre de Longin sur le Sublime mêle à des préceptes inspirés du même esprit un commentaire parfois éloquent de quelques beaux passages des poètes ou des orateurs d'autrefois. De leur côté, les grammairiens travaillent à étudier dans ses momdres détails la langue des anciens auteurs, qui de plus en plus devient différente du parler courant ; ils cherchent à en établir les règles ; c'est l'œuvre d'un Apollonios Dyscole, d'un Hérodien. De zélés lexicographes se font leurs collaborateurs en se donnant pour tâche de recueillir, chez ces mêmes écrivains, les mots tombés en désuétude, les termes rares, ou ceux qui faisaient allusion à des usages oubliés. Les lexiques d'Harpocration, de Julius Pollux, composés vers la fin du second siècle et transmis jusqu'à nous, sont les témoins de leur labeur. Et le Banquet des sophistes d'Athénée de Naucratis, publié quelques années plus tard, nous met en quelque sorte sous les yeux le travail d'un collectionneur passionné de vieux souvenirs, qui, ne voulant rien laisser perdre de cette précieuse antiquité, s'applique à enchâsser, dans un dialogue interminable, toutes les notes qu'il a pu recueillir au cours de ses laborieuses lectures.