ROLE DE LA PHILOSOPHIE GRECQUE SOUS L EMPIRE
Mais le rôle de la philosophie fut bien plus important alors que celui des sciences dans la survivance de la civilisation hellénique. Déjà, pendant la période hellénistique, elle était sortie des écoles et elle avait pénétré largement dans la société grecque et romaine. Au temps de l'Empire, elle exerce une action encore plus variée et plus étendue. A vrai dire, on trouve des philosophes partout. Comme professeurs, ils continuent à grouper autour d'eux toute la jeunesse cultivée ; des chaires d'État sont instituées en leur faveur, à côté de celles qu'entretenaient les villes ou qui gardaient un caractère privé. Comme conseillers intimes, comme directeurs de conscience, ils deviennent de plus en plus les familiers des grands personnages, et en même temps ils donnent à une foule d'âmes inquiètes des consultations morales, soit oralement, soit par écrit. Mais cela même ne leur suffit pas. Ils se transforment en véritables prédicateurs et beaucoup d'entre eux vont par le monde porter de ville en ville la bonne parole. Les uns s'adressent surtout à des auditoires choisis, auxquels le beau langage n'est pas indifférent et qui veulent être instruits ou morigénés en termes délicats, avec élégance et littérairement. D'autres, moins raffinés ou plus hardis,
vont droit au peuple, ils affrontent les foules, Ils critiquent les vices sur les places publiques, dans les stades ou les théâtres, partout où l'occasion leur en est donnée. Naturellement, cette philosophie de harangues ou de conférences ne peut guère vivre que de lieux communs. C'est dans les petits cercles, dans l'intimité des véritables penseurs ou des natures supérieures, qu'il faut chercher, d'une part, les plus beaux exemples, les rares vertus, et, d'autre part, les idées personnelles, celles qui s'organisent en doctrines.
Quant à son esprit général, ce qui caractérise cette philosophie grecque de l'Empire, c'est le développement de la tendance morale déjà signalée antérieurement, à laquelle s'ajoute une préoccupation religieuse et même mystique de plus en plus prononcée. Par là, elle se rattache à la tradition platonicienne, et c'est en effet à un renouvellement du platonisme qu'elle aboutit. Mais, chemin faisant, elle recueille, elle absorbe dans un large éclectisme bien des éléments provenant d'autres écoles, notamment du stoïcisme et du pythagonsme. Elle s'applique aussi à sauver tout ce qui, dans les religions nationales, ne lui paraît pas inconciliable avec la loi morale et l'idée de Dieu. Elle devient ainsi la forme supérieure du paganisme et c'est elle qui le représente vraiment en face du christianisme grandissant. D'où résulte le conflit inévitable qui amène sa ruine.
Auparavant, toutefois, et jusque vers le milieu du III® siècle, les sectes de la période hellénistique subsistent encore, quelques-unes du moins, et leur activité, leur valeur propre se manifestent dans des œuvres qui ne peuvent être passées sous silence.
LE STOÏCISME SOUS l'empire. — Parmi elles, le premier rang appartient sans conteste au stoïcisme. Nous avons vu comment la doctrine du Portique s était constituée définitivement dans la période précédente et quelle autorité elle avait prise jusque dans la société romaine. Elle n'avait plus rien à gagner au point de vue dogmatique et, d'un autre côté, si elle subissait alors à certains égards l'influence de l'éclectisme général, ce n'était qu'à un faible degré, tant sa rigidité originale la préservait des empiétements étrangers. Fidèle aux leçons de ses fondateurs, elle trouvait dans leurs affirmations tout ce qui lui semblait nécessaire pour assurer au sage la paix intérieure au milieu des difficultés de la vie et des révolutions politiques. Renonçant donc à rajeunir ses dogmes, elle s'appliquait à en faire sentir toute l'efficacité ; et cette sorte de vérification quotidienne de leur valeur devenait l'occasion d'un enseignement pratique qui a survécu dans quelques ouvrages particulièrement précieux.
C'est d'abord le Manuel d'Epictète avec le recueil de ses Entretiens, l'un et l'autre écrits en quelque sorte sous sa dictée par l'historien Arrien qui a été mentionné plus haut à un autre titre. Le manuel particulièrement, parce qu'il contient sous une forme condensée toute la substance de cette haute morale, a subsisté comme un des livres les plus réconfortants que l'antiquité grecque nous ait légués. Nulle part, n'a été affirmée plus énergiquement la puissance d'une âme humaine, résolue à se libérer par ses propres forces de toutes les servitudes. Nous y entendons la parole fière et un peu rude d un ancien esclave syrien, d'un affranchi, que l'édit de Dioclétien contre les philosophes, en l'an 89 de notre ère, avait chassé de Rome. Retiré à Nicopolis d'Epire, il y vivait dans la pauvreté, solitaire.
sans famille, sans affections intimes ; et pourtant un optimisme profondément religieux respire dans tout ce qui a été recueilli de sa bouche. Persuadé que l'univers est bon tel qu'il est, que tout s'y passe sous la loi d'une sagesse supérieure qui mène l'ensemble des choses à des fins déterminées par elle, il trouve une pleine satisfaction dans l'adhésion qu'il donne sans réserve à toutes les volontés de cette providence bienveillante en laquelle il a foi. Et dès lors, sûr que cette adhésion ne dépend que de lui-même, que rien au monde ne peut l'empêcher de la donner, il se sent libre et heureux tout à la fois, libre malgré tout ce qui semble l'opprimer, heureux malgré l'exil, malgré la misère, malgré la souffrance et tout ce qui trouble la plupart des hommes. Il le sent et il veut que les autres le sentent comme lui ; car c'est un maître de force morale et de bonheur, mais un maître exigeant, impérieux dans sa bienveillance. Tel est le livre de l'esclave ; et voici celui d'un empereur, de Marc Aurèle, tout semblable par la doctrine, tout inspiré de la même foi, du même idéal. Mais tandis que l'esclave fait la leçon à ses disciples, l'empereur ne s'adresse qu'à lui-même et n'entend corriger que ses propres faiblesses. Pleinement conscient de son immense responsabilité, de l'étendue de ses devoirs, il examine sa conscience, il note ses pensées jour par jour pour se juger et s'améliorer. Juge sans indulgence, à qui rien n'échappe, puisqu'il est en même temps l'accusé et l'accusateur. Touchant par sa sincérité, attachant par la noblesse et la délicatesse de ses sentiments, il laisse voir ses scrupules, sa lutte intime contre les découragements inévitables, sa résistance aux influences dangereuses, ses inquiétudes secrètes, et, par-dessus tout, sa volonté constante de bien faire, son admirable force d âme. Aucun livre jamais n'a mieux découvert l'homme
dans l'auteur ; et cet homme qu'il nous fait connaître est un des meilleurs, un des plus dignes d'être admiré et aimé. Ce n'est pas, pourtant, un être d'exception. Il ressemble par quelque côté à chacun de nous ; et ainsi ce livre de confidences personnelles, cet entretien qu'il tenait avec luimême, nous offre, dans ses analyses psychologiques, une image toujours vraie du cœur humain. Il n'a jamais cessé d'être lu, n'ayant jamais cessé d'être profitable.
LA TRADITION PLATONICIENNE. — Tandis que le stoïcisme se mamtenait ainsi, presque en son intégrité, jusqu'à la fin du second siècle, la tradition platonicienne apparaît au contraire mélangée dès le commencement de l'Empire.
Nous la trouvons, très imprégnée de judaïsme, chez le juif alexandrin Philon, dans la première moitié du premier siècle de notre ère. Rien de plus curieux que de voir la philosophie grecque pénétrer ainsi dans le milieu qui semblait devoir être le plus réfractaire à son influence. Elle se mêle chez Philon à la théologie judaïque au point de la modifier profondément. Empruntant aux stoïciens leur méthode d'interprétation allégorique, le docteur d'Israël prétend retrouver dans l'Ancien Testament la plupart des idées de Platon, et il n'hésite même pas à penser que Platon les a empruntées à ses livres sacrés! Quant à sa morale, elle est en grande partie stoïcienne. Mais dans cette philosophie, qui doit presque tout au passé, apparaissent des éléments révélateurs de tendances nouvelles. Le plus important est l'effort par lequel Philon, tout en restant fidèle au monothéisme d'Israël, cherche cependant à l'élargir. Le dieu qu'il conçoit se manifeste par des « puissances », qui semblent prendre par moments, à ses yeux, une sorte de personnalité propre. La principale est le « Logos » oq
Verbe divin, auquel 11 attribue le rôle d'un intermédiaire entre Dieu lui-même et les hommes. Il y a là déjà comme une première ébauche de la doctrine néoplatonicienne.
On retrouve aussi la tradition de l'Académie, mais plus Influencée par le stoïcisme, chez le bithynien Dion de Pruse, surnommé Dion Chrysostome. Personnage assez étrange, d'abord sophiste à la mode du temps dans la première partie de sa vie, puis prosent par Domitien et devenu philosophe dans l'exil, 11 se fit en quelque sorte prédicateur de morale sous les règnes de Nerva et de Trajan. Les discours qui nous restent de lui témoignent d'une culture d'esprit riche et variée, d'une éloquence abondante, d'un talent d'écrivain distingué. On y trouve naturellement beaucoup de lieux communs, dont l'orateur ne réussit pas toujours à dissimuler la banalité par l'agrément des détails ou par d'ingénieuses inventions. Mais il est intéressant de l'entendre reprocher au peuple d'Alexandrie sa frivolité, sa turbulence, son engouement pour les jeux du cirque et les courses de chevaux. Et, d'autre part, la philosophie chez lui joue un assez beau rôle, lorsqu'elle trace à l'Empereur lui-même l'image Idéale du roi, ou lorsqu'elle nie que l'esclavage soit fondé en droit, affirmant que la qualité morale établit seule entre les hommes une distinction réelle. Ajoutons qu'on trouve, dans certains de ses discours, une haute idée de Dieu, conçu principalement comme la réalisation suprême de tout ce que la raison juge excellent. C'est pourquoi, s'il n'y a de vraiment original chez Dion que sa personnalité, il faut reconnaître que son œuvre est du moins l'expression intéressante d'un ensemble d'idées et de sentiments qui nous montrent la sagesse grecque en voie de perfectionnement.
Mais le plus renommé des platoniciens de ce temps,
celui, en tout cas, qu'on lit le plus, aujourd'hui encore, fut Plutarque, sur lequel nous devons revenir rapidement pour compléter ce que nous en avons dit plus haut. Car ce biographe était aussi un disciple déclaré de l'Académie ; et, en cette qualité, il combattit le stoïcisme et l'épicunsme, tandis qu'il aimait à invoquer l'autorité de Platon. Ses traités de morale, dans lesquels il disserte agréablement sur des questions de conduite en mêlant les anecdotes aux conseils, nous le font voir sous l'aspect d'un directeur de conscience, qui unit l'observation et les leçons de l'expérience à une saine doctrine, sans exagération de rigueur et sans excès d'indulgence. Toutefois, ce qu'il y a peutêtre de plus intéressant dans la partie philosophique de son œuvre, c'est celle qui se rapporte à la religion. D'une part, il se fait le défenseur zélé des croyances nationales de la Grèce, il demeure attaché de cœur aux anciens cultes, il essaye de démontrer la véracité des oracles, il refuse d'admettre leur défaillance ou l'explique de manière à en préserver le caractère divin. D'autre part, les religions étrangères, particulièrement celles de l'Egypte, l'intéressent vivement, non pas comme simple objet de curiosité ou d'étude, mais parce qu'il croit retrouver en elles, sous des noms différents, les dieux mêmes de la Grèce. C'est ce qu'il prend à tâche de prouver par d'ingénieux rapprochements, fondés sur des interprétations allégoriques. Il aboutit ainsi à grouper les principales variétés du polythéisme dans un syncrétisme qui entend rester hellénique. En réalité, les influences étrangères s'y font sentir fortement. Le dualisme, dont Platon n'avait pu se défendre entièrement, prend chez Plutarque une tout autre importance. En face du Dieu suprême, principe du bien, il reconnaît comme nécessaire un principe mauvais, duquel pro-
cède tout ce qu'il a y de mal dans l'univers. Et ce principe n'est pas la matière ; car il se la représente comme purement passive, par conséquent également capable de bien et de mal. C'est une puissance active, essentiellement malfaisante, qui s'oppose de tout son pouvoir à la puissance divine, source de tout bien ; il la rapproche de l'Arimane de Zoroastre, du Typhon des Egyptiens, témoignant ainsi de la pénétration des croyances de l'Orient dans l'hellénisme. Entre ces deux puissances contraires, des intermédiaires sont indispensables. Ce sont les êtres que Plutarque, comme autrefois Platon, appelle les démons ; sa philosophie leur attribue un rôle varié. Très inégaux et dissemblables entre eux, les uns sont pour lui les dieux mêmes du polythéisme grec, tandis que d'autres lui apparaissent comme des esprits impurs ; et c'est ainsi qu'il croit pouvoir expliquer une grande partie des traditions mythologiques ainsi que les cultes violents ou grossiers, sanguinaires ou immoraux. Théologie singulièrement complexe, comme on le voit, qui atteste le trouble des meilleurs esprits, leur désir de ne rien abandonner de ce qu'ils considéraient comme un legs sacré, et en même temps leur besoin de ne pas rester obstinément fermés aux apports étrangers. Dans cette confusion, le génie grec persistait à chercher la coordination et l'harmonie.
LE NÉOPYTHAGORISME, — Des dispositions analogues se retrouvent dans le néopythagorisme, dont la formation a été signalée plus haut à la fin de la période hellénistique. Reconstitué alors comme école, nous le voyons se développer notablement sous l'Empire. Il est représenté principalement par Apollonius de Tyane et Moderatus au l^^ siècle, par Nicomaque et Noumenios au 11*^, par Philostrate au
début du III®. Mais ses doctrines en elles-mêmes, où des éléments platoniciens, aristotéliciens et stoïciens se mêlent à d'anciennes idées pythagoriciennes, n'ofïrent rien de très original. C'est uniquement par sa morale, par son idéal de vie qu'il intéresse l'histoire de la civilisation. La biographie d'Apollonius de Tyane écrite par Philostrate nous montre vivement quelle part de crédulité et de superstition s'associait chez ses adeptes à un spiritualisme qui confinait parfois à l'ascétisme. La philosophie, telle qu'ils la concevaient, était moins une science qu'une forme de vie toute pénétrée de religion. La pureté des mœurs, la pratique des abstinences en constituaient la discipline essentielle ,• et cette discipline était surtout pour les pythagoriciens un moyen de se mettre en étroite union avec Dieu. Cette union, leur démonologie la représentait comme facilitée par des intermédiaires surnaturels. Et ainsi, monothéistes de profession, non seulement ils adoraient les dieux grecs et certains dieux étrangers, mais ils faisaient de Pythagore lui-même et, plus tard, d'Apollonius de Tyane, sinon des dieux, tout au moins des hommes divins, prophètes, magiciens, thaumaturges, autant que sages doués d'une infaillible raison. C'était l'école où se manifestait le plus le mysticisme qui allait devenir un des éléments constitutifs de la doctrine néoplatonicienne.
LE SCEPTICISME. — En opposition avec ces dogmatismes divers, il était naturel que le scepticisme revendiquât également ses droits. Après vîjiésidème, dont nous ne connaissons guère que le nom, le médecin empirique Sextus, qui semble avoir écrit à la fin du second siècle, s'en fit le défenseur convaincu. Ses Hypotyposes pyrrhoniennes et ses traités contre les dogmatiques résument tous les arguments que le
scepticisme grec des siècles précédents avait successivement opposés aux affirmations des diverses écoles ; il prétend même ruiner toute science, tout enseignement positif ; c'est le défi le plus systématique qui ait été jamais jeté à la raison humaine. Mais si la tendance qu'il représente doit être notée ici, ce ne peut être qu'en passant. Il est hors de doute qu'elle est restée confinée dans un cercle étroit. Le mouvement général des esprits se portait alors dans une tout autre direction ; il allait aboutir au néoplatonisme.