CROISET, M
l'architecture. — L'établissement des royautés qui se formèrent après la mort d'Alexandre fut pour l'architecture l'occasion de travaux considérables. Aux commandes des cités succédèrent celles des rois. Ceux-ci tenaient à donner la plus haute idée de leur puissance et, pour satisfaire leurs ambitions politiques ou leur vanité, ne regardaient guère à la dépense. Un certain faste était pour eux un moyen de gouvernement, et le pouvoir absolu dont ils disposaient leur assurait des ressources abondantes. Désireux de gloire, ils exigeaient que tout prît autour d'eux un air de magnificence. Ce qui avait paru grand autrefois était trop petit à leurs yeux. Il fallait que l'art se mît à la mesure de leur orgueil. D'ailleurs, n'étaient-ils pas obligés, puisqu'ils régnaient en Orient, de rivaliser avec les œu\Tes imposantes ou même colossales que les vieilles civilisations de l'Assyrie et de l'Egypte avaient produites et qui frappaient d'étonnement tant de visiteurs ? Le problème que les architectes grecs eurent à résoudre fut de concilier ces exigences nouvelles avec leurs traditions d'harmonie et de mesure ; plusieurs d'entre eux se tirèrent à leur honneur de cette difficulté, témoignant ainsi que la faculté d'inventer n'était pas étouffée en eux par le respect des grands modèles.
Rjen n'est plus propre à nous donner une idée de la passion de bâtir qui régnait alors que la description d'Alexandrie qu'on lit dans Strabon. Elle fait apparaître devant nous une ville immense, sortie de terre en 331 , et grandissant comme à vue d'oeil sous les règnes successifs des premiers Ptolémées. Chacun d'eux voulant avoir sa demeure toute neuve, une série de palais contigus s'ajoutent peu à peu à celui du fondateur de la dynastie ; le quartier royal finit par occuper le quart ou même le tiers de la ville. Là s'élève le Musée, vaste édifice contenant bibliothèque, portiques,
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exèdres, salles de conversation, cours plantées ; non loin est la nécropole des rois, avec le tombeau d'Alexandre et les sépultures princières. Une partie de ces constructions magnifiques dominaient la mer. Tout autour et en arrière s'étendait la ville, bâtie sur un plan rectiligne, avec ses deux longues voies, larges et droites, perpendiculaires l'une à l'autre, auxquelles aboutissaient les rues secondaires. Le long du rivage, les ports, les quais, les docks, appropriés aux besoins de la plus grande place de commerce qu'il y eut alors ; le tout défendu par un môle immense et couvert du côté du large par l'île de Pharos, où se dressait la tour célèbre, considérée comme une des merveilles du monde, qu'avait élevée l'architecte Sostratos de Cnide. Dans la ville même, on admirait plusieurs temples, le grand gymnase avec ses portiques qui se développaient sur plus d'un stade de longueur, le belvédère en spirale appelé Paneion, d'oii le regard embrassait une vaste perspective, l'hippodrome et de nombreuses constructions particulières. Outre l'ampleur extraordinaire du plan, cette description accuse une régularité de conception vraiment caractéristique. On retrouve là l'esprit géométrique dont l'architecture grecque ne s'est jamais départie ; mais on y sent aussi une liberté d'invention, qui sait s'adapter à un nouvel état de choses. Ce qui est ainsi attesté pour une des plus grandes capitales de ce temps s'applique, sauf des variations de détail, à la plupart des autres, à Antioche, à Séleucie, à Pergame, et, dans une certaine mesure, à quelques-unes des villes de la Grèce continentale, notamment à Athènes, qui dut aux Lagides et aux rois de Pergame des embellissements et des édifices nouveaux.
Les ruines de quelques édifices, soigneusement étudiées de nos jours, témoignent du goût qui était alors général.
Citons particulièrement celles des temples d'Artémis Leucophryéné à Magnésie du Méandre, de Dionysos à Téos, d'Apollon à Didymes, d'Asclépios à Tralles, construits au III® siècle, celles des portiques d'Eumène et d'Attale à Athènes, du temple de Zeus Stratios à Alabanda, édifiés au second siècle. Dans presque toutes ces créations architecturales se manifeste le désir de frapper l'imagination à la fois par la grandeur du plan et par la richesse du décor. L'emploi des marbres, des stucs colorés, des incrustations, l'ornementation des chapiteaux et des frises ajoutent au charme propre des lignes et des proportions la séduction d'une parure opulente et variée. On se plaît à adoucir par de gracieuses ondulations la rigidité des profils ; on multiplie et on diversifie ingénieusement les effets de couleur obtenus par la polychromie ; on recherche le contraste des ombres et des parties en lumière.
Un des plus remarquables spécimens de cette décoration architecturale nous a été fourni par les fouilles de Pergame. Au second siècle, les Attalides, fiers de l'extension donnée par eux à leur royaume à la suite de leurs victoires sur les Galates, voulurent les commémorer par une construction .monumentale. Ils édifièrent dans leur capitale une sorte d'autel gigantesque, qui ressemblait à une acropole artificielle. Au milieu d'une immense esplanade, se dressait un massif de forme carrée, reposant sur un puissant soubassement de pierre, qui était lui-même élevé sur quelques degrés et surmonté d'une corniche. L'aire supérieure était entourée d'un mur plein, sauf du côté sud, où le massif du soubassement était entaillé par un large escalier de 24 marches donnant accès à la plate-forme. On arrivait par ces marches à la cour intérieure, qu'entourait un portique à colonnes, de style ionique ; au milieu, se dressait
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l'autel de Zeus et d'Athéna. Deux frises sculptées formaient la parure extérieure du monument : l'une, la plus grande, décorait le soubassement et les parois de l'escalier, se développant sur une longueur de plus de 120 mètres ; l'autre, plus petite, ornait le haut du mur. Qu'il y eût, dans la conception de cet ensemble, une sorte d'emphase, résultant de la disproportion trop sensible entre la grandeur du plan et la destination de l'édifice, c'est sans doute ce qu'un Athénien du temps de Phidias et d'Ictinos aurait senti vivement ; mais il fallait à une société très différente des moyens d'effet nouveaux ; et on ne peut refuser aux architectes de Pergame le mérite d'une invention hardie, qui n'était pas sans beauté.
Le résultat nécessaire de travaux si nombreux et si divers fut de développer et de perfectionner à certains égards la technique architecturale. Amenés à résoudre des problèmes multiples, les constructeurs de ce temps durent imaginer des procédés appropriés et, peu à peu, se faire des règles qui se fixèrent en formules. Pour l'aménagement des théâtres particulièrement, pour l'assainissement des villes, pour l'installation des bains, des gymnases, des stades, l'expérience et l'observation suggérèrent des vues d'où dérivèrent bientôt des théories. Ainsi se constitua une doctrine que les architectes grecs de l'époque hellénistique transmirent, d'une part, aux architectes latins et, d'autre part, à leurs successeurs des premiers siècles de l'empire. Nous la trouvons condensée dans le traité de Vitruve, composé sous le règne d'Auguste, et l'on sait quelle influence elle a exercée sur les architectes de la Renaissance. C'est donc, dans le legs de la civilisation hellénique, un élément qu'il n'est pas permis de rnéconnaître.
LA SCULPTURE. — Les circonstances qui favorisaient l'architecture n'étaient pas moins propices aux arts qui contribuent à l'ornementation des édifices, particulièrement à la sculpture et à la peinture. L'époque hellénistique les vit fleurir l'un et l'autre dans toute l'étendue du monde grec. Jamais les ateliers de sculpture ne furent plus nombreux ni plus actifs que pendant ces trois siècles. Les rois commandaient à l'envi des statues, des groupes, des bas-reliefs ; et, par un effet ordinaire, les riches particuliers suivaient l'exemple des rois dans la mesure de leurs moyens. Ainsi encouragés et stimulés, les artistes remarquables ne manquèrent pas. Naturellement, ils ne pouvaient apporter dans leurs travaux l'inspiration religieuse et nationale qui avait animé les maîtres des siècles précédents. Il n'y avait plus pour eux de patrie, à proprement parler ; et les dieux n'étaient plus considérés avec les mêmes sentiments de piété profonde et de crainte respectueuse. D'autre part, les sculpteurs hellénistiques n'étaient pas moins soumis que les architectes du même temps à l'influence des modèles qui s'imposaient à leur admiration. Quoi qu'il en soit, le génie inventif de la Grèce continuait à vivre en eux. Leur activité féconde sut créer, dans l'imitation même, un art qui eut son originalité et dont l'influence a été grande. Quelques-unes de leurs œuvres, sauvées de la destruction, sont encore justement admirées.
La science moderne a pu classer ces artistes en écoles ou tout au moins en groupes locaux ; elle a distingué les ateliers de Pergame, de Rhodes, deTralles, d'Alexandrie, chacune de ces villes étant représentée soit par des œuvres renommées, soit par des familles de sculpteurs dont elle a recueilli les noms et reconstitué la filiation. Il suffira de définir ici quelques-uns des traits qui caractérisent l'art de ce temps.
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Un des plus frappants est ce désir de faire grand que nous avons déjà signalé dans les œuvres de l'architecture contemporaine. La décoration sculpturale du gigantesque autel de Pergame mentionné ci-dessus en offrait le plus décisif témoignage. La frise inférieure dont il a été question, celle qui se déroulait autour du soubassement et sur les parois de l'escalier monumental, représentait la victoire de Zeus et d'Athéna sur les géants, symbole de celle que les Attalides avaient remportée sur les barbares. Jamais l'art grec n'avait fait pareil effort pour donner l'impression du déploiement de la force musculaire, exaltée par la fureur du combat. Des corps convulsés, des gestes violents, des formes monstrueuses, mais habilement combinées, formaient un ensemble d'un effet puissant. La majesté des dieux vainqueurs s'y opposait d'ailleurs à l'acharnement désespéré des géants vaincus. La noblesse ou la grâce de plusieurs figures atténuaient heureusement ce qu'il y avait de brutalité nécessaire dans certaines parties. Et ainsi, du spectacle de ce tumulte, de cette mêlée surhumaine, se dégageait en définitive pour le spectateur le sentiment de la supériorité d'une force intelligente et maîtresse d'ellemême. Par là, comme par le mérite technique du travail, se manifestait la perpétuité de la tradition grecque. Il n'en était pas moins évident qu'on usait de moyens nouveaux.
Un autre trait intéressant du même art était la recherche du pathétique. Il semble que le succès croissant de la tragédie classique y ait été pour beaucoup. La sculpture, s'inspirant des scènes tragiques les plus populaires, fut amenée à essayer, elle aussi, de représenter, par ses moyens propres, des situations émouvantes. A l'époque hellénistique appartiennent quelques groupes célèbres qui témoignent de cette tendance. Mentionnons le Laocoon, le
supplice de Dlrcé (connu sous le nom de Taureau Farnèse), la mort des Niobides ; autant de sujets empruntés aux légendes que le théâtre avait vulgarisées. Et, dans toutes ces œuvres, même souci de traduire par des attitudes expressives, dans l'immobilité du marbre, ce que la poésie avait décrit ou mis sous les yeux des spectateurs. A coup sûr, on est en droit de faire des réserves sur l'opportunité de cette alliance entre la statuaire et la littérature. Mais la renommée des œuvres qui viennent d'être citées atteste en tout cas l'influence que l'art hellénistique a exercée jusqu'à notre temps.
La perfection de la technique contribuait aussi à engager les sculpteurs aux réalisations difficiles. Possédant tous les secrets du métier, il était naturel qu'ils fussent tentés d'en faire montre. Trop de science risque d'aboutir à la virtuosité. La sculpture hellénistique n'y a pas toujours échappé. Dans l'analyse des détails du corps humain, dans l'observation des mouvements et des gestes, les maîtres de ce temps n'avaient plus rien à apprendre. Ils aimaient à le prouver par le fini de leurs productions. La statue bien connue dite le Gladiateur combattant, et qui représente probablement un Galate se défendant contre un cavfilier, est presque, dans sa perfection technique, une étude d'anatomie sur un corps vivant. D'ailleurs, si l'Aphrodite de Milo et quelques-unes de ses sœurs sont aussi, comme il y a tout lieu de le croire, des œuvres de la même époque, on ne peut nier que cette virtuosité n'ait été parfois créatrice d'exquise beauté. Elle permettait, en tout cas, à ceux qui la possédaient de reproduire à leur gré, avec la plus fine exactitude, toutes les variations, tous les caprices même de la nature. C'est ainsi qu'ils excellèrent à la fois dans le portrait en marbre ou en bronze et dans la sculpture
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de genre. Aucune époque n'a produit plus d'effigies sculptées, attestant chacune, par des traits expressifs, une ressemblance individuelle qui dut être frappante. Aucune, non plus, n'a imaginé plus de sujets gracieux ou amusants, amours rieurs ou irrités, enfants jouant entre eux ou avec des animaux domestiques, figures grotesques. Mieux encore que le marbre, le bronze et quelquefois l'or ou l'argent se prêtaient à ces caprices de l'invention artistique. Tous nos musées possèdent des statuettes, des groupes, des reliefs ciselés sur des coupes ou des vases, des manches de miroir qui nous font admirer la variété d'imagmation et l'adresse ingénieuse de leurs auteurs ; et l'anthologie grecque nous a conservé bon nombre d'épigrammes qui sont autant de descriptions de ces jolies choses.
LA PEINTURE. — 11 n'est pas douteux que, pour la décoration des édifices énumérés plus haut, il n'ait été fait appel à l'art des peintres autant qu'à celui des sculpteurs. Et le goût du portrait, auquel ces derniers devaient satisfaire si fréquemment, ne mit pas moins en œuvre le talent des premiers. Malheureusement, les productions de la peinture sont essentiellement périssables. Rien ne nous est resté qui nous mette à même d'apprécier par nous-mêmes celles qui firent alors la célébrité de quelques artistes, tels qu'Aétion, Théon de Samos et d'autres, dont on trouve les noms cités par divers auteurs. Ce que l'on peut affirmer, c'est que le goût hellénistique, tel qu'il vient d'être caractérisé dans la sculpture, se manifesta également dans la peinture. Là aussi, les artistes se complurent aux scènes pathétiques, inspirées par la tragédie, et, d'autre part, ils se montrèrent appliqués à l'étude des détails. Ils s'essayèrent à traduire, par les moyens qui leur étaient propres, telles ou telles phases de sentiments
que des acteurs en renom avaient réalisées, les tortures morales de Médée, ses hésitations suprêmes et ses fureurs, la résolution sombre d'un Ajax, l'horreur du supplice d'iphigénie, le déchirement de cœur d'Agamemnon. Epris de naturalisme, ils mirent à la mode les scènes familières, les sujets de genre, les vues d'intérieurs, dans lesquelles la reproduction des objets réels n'excluait pas une part de fantaisie. Il paraît probable aussi que, sous l'influence du genre pastoral, ils donnèrent au paysage une importance nouvelle ; beaucoup de légendes s'y prêtaient, notamment celles qui mettaient en scène les centaures, habitants des montagnes, Polyphème et Galatée, les dieux de la mer et leurs aventures. La caricature même paraît avoir été alors en honneur. A défaut des originaux, beaucoup de vases peints témoignent encore de cette diversité de tentatives, qui souvent furent des succès ; et nous tirons de là, en somme, l'idée d'un art qui sans doute vécut beaucoup d'imitation, qui ne produisit probablement rien de grand, au vrai sens du mot, mais qui fît preuve d'une remarquable habileté technique, associée à la grâce, parfois à l'émotion et presque toujours à une invention ingénieuse ou amusante.
l'art grec sous l'empire. — Entre cet art hellénistique et Tart grec de l'époque impériale, il n'y eut point interruption de continuité. Le second n'est que le prolongement du premier. Seulement, par l'effet de l'unification politique que le régime impérial imposait au monde, l'échange des idées, la pénétration mutuelle des exemples et des influences deviennent alors de plus en plus faciles. Le goût romain se fait accepter partout, mais il est lui-même tout pénétré des enseignements de la Grèce. Aussi, à partir du l^^ siècle de notre ère, est-il à peu près impossible de distinguer
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ce qui est proprement grec de ce qui est romain ou oriental. II n'y a guère de production artistique de ce temps qui ne soit faite d'éléments d'origines diverses. Ce que l'on peut dire toutefois, c'est que, dans tous les arts, jusqu'au temps où prédomine le christianisme, la tradition grecque, en Orient, est de beaucoup la plus forte. L'architecture particulièrement, au l^^ et au II® siècle, reste dans cette partie de l'Empire une architecture grecque par tous ses traits essentiels. Les empereurs, depuis les Césars jusqu'aux Antonins, embellissent les villes grecques, celles d'Asie surtout, autant ou plus que les rois de l'époque hellénistique. Mais, quels que soient le nombre et l'importance des œuvres d'art dont ils les gratifient, ni l'art du constructeur ni celui du sculpteur ou du peintre ne paraissent s'être alors signalés par des créations originales : et quant aux combinaisons qu'ils ont réalisées plus ou moins heureusement, elles ne peuvent être étudiées ici. C'est, en somme, le goût hellénistique, diversement modifié dans le détail, qui continue à régner ; et, tant que se maintiennent la connaissance et la pratique du métier, l'art se perpétue honorablement. La décadence ne se fait définitivement sentir qu'à partir du m® siècle, par le fait des guerres civiles d'abord, puis des invasions barbares. Mais c'est alors aussi que, sous l'influence du christianisme, commence à se former un art grec nouveau, qui sera l'art byzantin. Nous n'avons pas à en parler ici. L'avènement de la civilisation byzantine marque le moment où finit la civilisation hellénique proprement dite.