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II. — Aristote

ROLE ET CARACTÈRE d'aristote. — Très différent de ce maître merveilleux, en qui le génie athénien avait trouvé un de ses meilleurs interprètes, Aristote, de Stagyre en Macédoine, n'avait rien de sa sensibilité ni de sa poétique

imagination. Il était né observateur. Le sens de l'exactitude, le besoin de la précision, la passion de la recherche s'associaient en lui à la finesse pénétrante de l'esprit et à la force de la pensée. C'est pour avoir su assujettir l'étude des faits à une méthode ferme et raisonnée qu'il nous apparaît comme le plus excellent représentant de l'esprit scientifique dans l'antiquité ; disons mieux, comme un des pères de la science moderne.

PRINCIPES DE SA MÉTHODE. — Sans entrer ici dans le détail de sa métaphysique, il est nécessaire d'en rappeler du moins quelques principes fondamentaux qui expliquent sa méthode. Toute chose déterminée procède, d'après lui, de quatre causes : 1° de la matière dont elle est faite ; 2° de la forme qui modifie cette matière et la détermine ; 3° d'un mouvement par lequel s'opère le passage de la matière à la forme ; 4° d'une fin qui est la raison de ce mouvement. Dans la matière, ce qui doit être appelé à l'existence n'est encore qu'en puissance ; la cause motrice, en opérant le passage de l'indéterminé au déterminé, le récilise en acte ; cette réalisation tend vers un terme qui est pour cette chose le meilleur état possible, sa cause finale. Il résulte de là que l'observation, chez Aristote, est dominée par la notion de finalité. Selon ce principe, on ne connaît vraiment un être quelconque ou ses parties que si l'on a trouvé à quoi ils sont destinés. C'est en cela que la science, telle qu'il l'a conçue, diffère le plus de la science moderne, celle-ci, depuis Bacon, ayant écarté systématiquement toute recherche de la fin des choses. Mais cette différence, à vrai dire, si importante qu'elle soit théoriquement, l'est beaucoup moins dans la pratique. Car, d'une part, Aristote, dans ses multiples observations, ne fait autre chose le plus

souvent que de rattacher les effets qu'il note à leurs causes efficientes ; et, d'autre part, la science de la vie ne peut étudier un organe sans chercher à quel usage il sert.

l'Étude de la nature. — C'est peut-être dans le vaste domaine des études naturelles que le génie d'Aristote a le mieux fait voir sa valeur. La nature jusqu'à lui n'avait été interrogée que partiellement. Il fut le premier qui conçut le dessein d'une investigation méthodique et universelle. Rassembler pour cela le plus de matériaux possible lui parut la tâche indispensable. Ses dix livres de Recherches sur les animaux témoignent du zèle, de la passion qu'il apportait à ce travail, ainsi que de la variété des enquêtes qu'il dirigeait ou provoquait. Et, sans doute, ils laissent voir aussi combien il était alors difficile de se procurer des informations sûres et à quel point la connaissance du monde vivant demeurait encore imparfaite. Mais l'exemple ainsi donné n'en était pas moins excellent. Ces matériaux réunis, il s'agissait pour le penseur de les élaborer scientifiquement ; et, dans ce second travail, éclatait la force de son génie. Ses remarquables traités Sur les organes des animaux, sur leurs Manières de se mouvoir, sur leur Reproduction, nous révèlent comment il y procédait. Son esprit pénétrant excellait à décomposer les faits complexes, à en discerner les éléments simples, à les rapprocher d'après leurs ressemblances, à les classer. Non moins habile d'ailleurs à découvrir les liaisons des phénomènes, les concordances obscures et inaperçues jusque-là, l'intuition si nécessaire au savant illuminait chez lui l'observation et (a fécondait. Enfin la vigueur logique de sa pensée lui permettait, mieux qu'à tout autre, de passer, grâce au raisonnement, des connaissances acquises à des connais-

sances nouvelles. Et là, sa prudence d'observateur le mettait en garde contre le danger des conclusions hâtives. Une des choses qu'il faut admirer chez lui, c'est le scrupule avec lequel il recueille tout ce qui avait été dit auparavant sur les mêmes sujets ; c'est le soin qu'il prend d'aller audevant des objections, et, lorsqu'il ne peut les résoudre, de le reconnaîtres incèrement. Telle est, sommairement, la méthode qu'il n'a cessé d'appliquer aux sciences de la nature, soit dans les ouvrages qu'il a rédigés lui-même, soit dans ceux qui l'ont été sous son inspiration sur la physique, sur les plantes, sur les phénomènes célestes.

LES SCIENCES MORALES. — Dans les sciences morales, même esprit, même méthode, mêmes résultats. C'est, là aussi, par l'observation attentive des faits que débute la recherche. Sa morale, condensée dans son Ethique à Nicomaque, laisse deviner un travail préalable, qui a consisté à noter les formes de la vie morale, à les distinguer et à les définir. De ce travail d'enquête se sont dégagées les idées générales qui dominent l'œuvre entière. On y reconnaît la modération naturelle de son esprit, jusque dans quelques vues particulièrement contestables, telles que la conception de la vertu considérée comme un miheu entre deux excès ; on y retrouve aussi ses instincts les plus personnels, par exemple dans la veileur attribuée à la vie contemplative, qui lui paraît la plus complète réalisation du bonheur. Etroitement liée à cette morale, sa Politique procède de la même méthode. Nous possédons, en effet, à côté de l'ouvrage dogmatique qui porte ce titre, les fragments d'une collection de Constitutions, dans laquelle avaient été rassemblées et passées en revue les institutions de nombreux Etats. Ce qu'était ce recueil, nous pouvons en juger par la

République des Athéniens, retrouvée de nos jours en Egypte, et qui, si elle n'en était pas une partie, en est du moins comme un échantillon. La Politique elle-même abonde en références à des lois, à des coutumes, à des constitutions diverses, à mille événements historiques soigneusement relevés par l'auteur. C'est de l'expérience qu'il veut déduire tous ses enseignements, mais d'une expérience interprétée par la raison. Ainsi se précisent et se formulent la notion de la famille et celle de la cité, la distinction de leurs éléments, la théorie des diverses formes de gouvernements, celle des dangers qui les menacent sans cesse et des moyens d'y parer, en un mot une véritable philosophie des sociétés humaines, la plus instructive et la plus complète que l'antiquité nous ait léguée.

ÉTUDE DE l'esprit HUMAIN. — Non moins curieux de connaître l'esprit humain en lui-même et dans ses opérations que la vie de l'univers et celle des êtres qui le peuplent, il s'est appliqué avec le même zèle et la même perspicacité à l'observer et à le décrire. Si son Traité de l'âme marque brillamment le début de la psychologie méthodique, les ouvrages qui composent ensemble ce que le moyen-âge a désigné du nom collectif d'Organon ont dégagé définitivement un certain nombre d'observations fondamentales relatives aux formes nécessaires de la pensée, à ses relations avec le langage, à la structure du raisonnement déductif, aux sophismes et aux moyens de les dépister (Catégories, De l'expression de la pensée. Analytiques, Topiques). Peu d écrits ont exercé une influence plus profonde et de plus longue durée que ceux-là, influence excessive à certaines époques, mais qu'une critique plus éclairée a pu restreindre sans la renier et qui se justifie par une somme importante

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