II. Le cimetière memphite
Étalé en amphithéâtre sur Tondulation des plateaux de la chaîne libyque, ce cimetière de Hemphis courait du nord au sud, sur le flanc de la ville, décrivant une vaste ligne courbe, dont les pyramides de Khoufou, Kha-f-Ra, et Men-Ka-Ra marquaient lextrémité au nord, sur Téperon du plateau de Guizéh, tandis qu'au sud, ses divers quartiers venaient rejoindre, au niveau de la ville, ceux de la troisième dynastie, sur les collines de Sakkarah et de Daschschour.
Le choix fait par le Pharaon de l'emplacement de sa sépulture, s'expliquait par la présence, sur ce point, de monuments antérieurs, dont la fondation se perdait dans Tépopée fabuleuse. Là, sur Tavant du dernier ressaut de la montagne, juste en face Héliopolis, rÂn du nord, où Ra avait assemblé le conseil des dieux et obtenu la condamnation des hommes, le sphinx, emblème d'Hor-m-Khout, Horus sur l'horizon, proGIait sa masse imposante, sculptée à même la roche vive, aux temps des Shesou-Hor, peut-être même aux temps des dieux. Si vieille en était l'image sainte, qu'à son avènement, Khoufou la trouvait ruinée et recouverte par les sables ; son culte tombé en désuétude ; et qu'il se fit gloire de la dégager, de la réparer et de remettre son rite en honneur, a Le lieu, du sphinx de Hor-m-Khout — dit le texte de Hentsen,
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déjà cité — est au sud du temple d'Isis, rectrice de la pyramide, et au nord du temple d'Osiris, seigneur de Rosat; les peintures de Hor-m-Khout sont conformes aux prescriptions, n
La fondation de ce temple, auquel la stèle de Hent- Sen fait allusion, se perdait, elle aussi, dans la nuit des temps. Encore debout aujourd'hui, pas un joint n'a bougé de l'assemblage de ses blocs géants de granit et d'albâtre; mais dépoui-vu de toute inscription il demeure une éternelle énigme, de même que le sphinx, au culte duquel il était attaché. La tombe de Kfaéops, construite cinq cenls mètres en avant de Ficone sainte, chacun se pressa pour obtenir place auprès du souverain.
Avec la disparition de la dynastie thinife et Tavènement des Memphites, une modification radicale du mode de sépulture a pour conséquence un développement considérable des rites funéraires. La momification se substitue au démembrement et lorsqu'on rappelle celui-ci, c'est pour en parler avec horreur. La préoccupation suprême est de mettre le corps à l'abrit de la décomposition ou des violations volontaires ou accidentelles. Il faut qu'il subsiste, sa préservation est la condition essentielle, pour que vive l'individu dans l'au-delà :
Aussi, le souci constant du croyant est d'avoir une maison étemelle qui réalise cette double condition d'assurer au corps une conservation indéfinie, et au Double les offices dont il a besoin pour subsister à travers les âges.
m. La tombe memphiie.
Toutes ces tombes du cimetière memphite ont une disposition identique ; elles comportent deux parties distinctes, une chapelle et un caveau. La chapelle, c'est Tappartement d'apparat du Double, la partie accessible de la demeure d'au delà, où les survivants et les prêtres se réunissent lors de Tenterrement, et à certaines fêtes consacrées ; le caveau, c'est son appartement privé, le vestibule de VAmenti, dont nul ne doit franchir le seuil. Au jour des funérailles le cercueil qui contenait la momie était traîné jusqu'à l'oratoire; on le dressait au devant de la porte, on célébrait un sacrifice, les prêtres procédaient aux dernières cérémonies, entourés des parents et des pleureuses; puis, descendu dans la crypte, la porte de celle-ci était fermée sur lui pour toujours. C'était alors à la piété des survivants de poui*voir à la subsistance du Double ; de l'approvisionner d'offrandes, réelles ou factices, soit en déposant des victuailles dans la chapelle, soit en récitant une prière, demandant au dieu d'y suppléer. Grâce à sa nature fluide, le Double pouvait à son gré, traverser les murailles et venir après le départ des fidèles, s'asseoir à la table de son banquet.
Bâtie en briques crues ou en pierre, la chapelle se dessine extérieurement sous la silhouette d'une pyra-
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mide tronquée, à laquelle les Arabes ont donné le nom de masiaba, aujourd'hui adopté par les archéologues, faute d'une autre appellation. Les faces, orientées directement aux quatre points cardinaux, sont inclinées en talus, rappelant la forme du tumulus de toutes les sépultures primitives. Ordinairement lisses, elles ont quelquefois leurs assises en retrait. Tune sur Tautre; une corniche court au sommet, formée d'une gorge, que surmonte un listel et rayée de palmettes, ressouvenir des rameaux de palmier, fichés en terre, en signe de renaissance, et pliant sous leur propre poids. La porte ouvre dans la paroi de Test; c'est là que l'osirien doit ressortir ressuscité, de même que le soleil, à l'aurore. Sur le linteau court une inscription, donnant le nom du défunt; la prière à réciter à son intention, et la liste des jours consacrés à son culte, par le rituel.
a Royal don d'offrande à Anubis, résidant dans le palais divin, pour que soit donnée une sépulture dans l'Amen ti, la région de l'Occident, la très grande et la très bonne, au parfait selon le dieu grand. Pour qu'il marche sur les voies où il est bon de marcher, le parfait selon le dieu grand ; pour qu'il ait ses offrandes en pains, en gâteaux, viandes, vins, bières, victuailles et boissons de toutes sortes, à la fête du Commencement de l'Année; à la fête de Thot; à la fête de VOuaga; à la grande fête de la Chaleur; à la procession du dieu Kfaem ; à la fête des Offrandes ; à la fête du mois et chaque jour, d
Sur les jambages de la porte est gravé enfin le portrait du mort, son nom et le titre de la charge ou
fonction qu'il a exercée sur terre. Cette inscription n'est pas seulement uneépitaphe; mais bien un état civil, élablissant la filiation de chacun, le nom faisant partie intégrante de la personnalité ; à tel point, que tout être anonyme, aurait été comme s'il n'avait jamais existé.
A l'intérieur de la chapelle, la décoration est souvent fort primitive. Au fond se dresse une stèle, de proportions colossales^ taillée en forme de fausse porte fortifiée, couronnée d'arbalétrières et de crénaux. Elle est la façade extérieure de cette demeure éternelle qu'est l'appartement privé du Double. La baie fictive en est étroite et basse; sur les montants, un texte répète le nom et les titres de l'habitant, au-dessus de son portrait. Au devant de cette porte, une table d'offrandes est posée sur le sol, flanquée d'obélisques et de petits autels, destinés à recevoir les provisions présentées au Double; tandis que sur le champ des ventaux, un petit tableau représente celui-ci, assis à son banquet, dont on a pris soin d'inscrire en marge le menu.
A l'origine du culte, les mets ainsi présentés au Double avaient été, sans doute, sinon renouvelés chaque jour, du moins aux fêtes consacrées ; mais, à la longue, des difficultés multiples suggérèrent au fidèle l'idée de suppléer à ce service, au moyen d'une ingénieuse fiction. Le pouvoir de la divinité étant sans bornes, que ne pouvait-elle faire pour ses élus, alors qu'elle était en leur faveur invoquée? Aussi, dans les tombes memphites, son action s'est déjà substituée à celle des vivants. C'est elle qui pourvoit aux repas du Double.
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Pour cela, il suffit que le premier passant venu récite la prière d'invocation à cet effet, et aussitôt, le dieu garnit la table du bienheureux. Chacun du reste était intéressé à ce qu'il en fût ainsi ; puisque ce passant devait recevoir d'un autre le même office. De la sorte, Tàme ou plus exactement le double du pain, de la viande, des boissons, de a toutes les choses bonnes et pures dont vivent les dieux v , se matérialisait dans l'autre monde, et y nourrissait le Double du mort.
Parti d'un principe aussi fictif, l'esprit de l'Egyptien devait facilement, étant donné sa subtilité formaliste, en raffiner la donnée, et en élargir le cadre, de manière à en prévoir tous les détails. Aussi, voit-on de suite les murs se couvrir de tableaux, représentant toute la faniasmagorie de cette seconde existence. C'est de la sorte que les portraits du défunt, gravés sur les montants de la porte et le champ de la stèle furent considérés comme un second exemplaire de son corps, et purent, en cas de décomposition ou de disparition de celui-ci, se substituera lui et servir au Double, de supports. Que la momie fût mal embaumée, qu'une violation vînt à la détruire, ce qui, d'après les croyances, eût empêché l'individu de renaître, n'importe; puisque l'image devenait un autre lui-même et pouvait le suppléer. Et le principe admis, rien ne s'opposa à ce que cette image fût reproduite à plusieurs exemplaires, — on a vu déjà que l'individu pouvait avoir jusqu'à quatorze doubles — loin de là, puisque, plus le nombre des portraits était grand, plus grandes étaient les chances dévolues au Ka de retrouver un support. On multiplia donc les figures du défunt; on les sculpta ; on
les peignit à sa ressemblance; d'abord en bas-reliefs, puis en statues de bois ou de pierre; et ces effigies eurent charge de transmettre au Double Toffrande réelle ou fictive, déposée dans la chapelle ^ar le clergé ou les parents. Mais ces statuettes, en raison de leurs faibles dimensions, pouvaient être aisément détruites. On avisa donc aux moyens de les enfermer dans une cachette. C'est généralement un étroit réduit, perdu dans les maçonneries et hermétiquement fermé de toutes parts.
De fiction en fiction, tout le rite funéraire se dessina bientôt dans la chapelle. Pour leur donner une apparence efi*ective, on peignit sur les murs les offrandes énumérées dans la prière; et sur les autels, on les entassa, moulées en glaise ou taillées en calcaire tendre et en albâtre; oies préparées pour la cuisson, «uissots de bœufs, foies, cœurs et têtes de veaux; corbeilles pleines de fruits et de légumes; cruches pour Feau, la bière, le vin et le lait; telles qu'elles eussent été présentées chaque jour. Bien plus, on supposa que si le Double se contentait de ces victuailles, il pouvait bien se les choisir et se les préparer lui-même; et Ton mit à son intention, près de sa table, un gros tas de terre, et des moules de toute nature, afin qu'il pût se servir de ceux des mets les mieux à son goût.
Ce n'était là, toutefois, que le plus simple des subterfuges. Si le rite, pourtant si essentiel de la subsistance du Double^ pouvait être aussi illusoire, rien ne s'opposait à ce que, pour tout, il en fût ainsi. Or, la première étape du voyage d'outre-tombe, que devait
accomplir Tosiiien, était de se rendre à Abydos, afin d'entrer dans la région funèbre; sans hésiter, on la figura. Chaque soir, la barque de Ra, arrivée au terme de sa course, se glissait par la Bouche de la Fente, avec son cortège de dieux lumineux, pour s'enfoncer dans le monde infernal; il fallait donc, au Double de chacun, gagner d'abord la Ville Sainte; et naturellement, le voyage s'effectuait par eau. Le mort est le plus souvent représenté à l'avant de sa barque; debout, commandant la manœuvre de l'équipage. Ailleurs, l'homme a déjà fait place à la momie, enfermée dans son sarcophage, et celle-ci repose sous un catafalque, entouré de pleureuses et d'officiants. Toute une flottille de chalands navigue à sa suite, chargée de provisions rituelles et du mobilier funéraire, les matelots s'interpellent et se jettent des souhaits de bon voyage. « En paix! En paix auprès d'Osiris! « Bientôt, non contents de peindre et de sculpter cette scène sur les murs, on déposa dans les cachettes de petites barques en bois, avec leurs agrès, leurs équipages, leurs catafalques, leurs pleureuses et leurs officiants. De la sorte le Double effectuait seul la croisière, le corps étant enterré n'importe ob.
A ces tableaux, venait s'ajouter toute une série de compositions relatives au transport et à la présentation de l'offrande. Tout d'abord, on s'était contenté de la scène figurant le Double à sa table, chargée de mets. L'on entreprit de retracer toute la filière que ces offrandes avaient suivie pour arriver jusque-là. En outre, la coutume s'était établie, pour les grands seigneurs, de passer, de leur vivant, avec les collègues
sacerdotaux des contrats, aux termes desquels, ils léguaient un revenu à tel ou tel temple, tel ou tel diocèse, à charge, pour leur chapitre, de faire célébrer, aux fêtes de Tannée, TolBce funèbre à leur intention; et de faire réciter, dans leurs chapelles, les prières qui assuraient au Double sa nourriture journalière. Les terres de ces dotations formaient » les Biens du Domaine du Tombeau. » Elles devaient fournir la farine des pains et des gâteaux; les bestiaux, les volailles, les fruits, les légumes, le vin, le lin et la laine des vêtements; le cuir des sandales; le bois des meubles; en un mot tout ce qu'il fallait pour approvisionner la demeure d'éternité. Aussi, là où le peintre se contentait, dans une petite tombe, de montrer les pains et les gâteaux, un quartier de bœuf, une volaille et quelques fruits posés sur la table du Double, on retraça toutes les scènes de la vie agricole et champêtre, industrielle et domestique; ici le labourage, les semailles, la moisson, la rentrée des gerbes, le battage en grange, Télevage des troupeaux, le gavage des volailles; là, les ouvriers à leur travaux. Cordonniers coupant et cousant des sandales; verriers soufflant la pâte en fusion; menuisiers et ébénistes ajustant et décorant les sarcophages, les lits funèbres, les tabourets, les tables du Double; sculpteurs dégrossissant et polissant les statues supports; chaudronniers, orfèvres, armuriers modelant des pots, ciselant des vases, montant des bijoux ou forgeant les lames des haches et des poignards ; charpentiers construisant les barques de la flotte funèbre ; boulangers et pâtissiers à leurs pétrins et à leurs fours; vignerons foulant le raisin à la cuve;
bouchers abattant et dépeçant les bêtes du sacrifice ; jardiniers cultivant des fleurs et des fruits. Et tout ce monde possède une vie égale à celle du Double. Ces images ne sont pas seulement la peinture des biens du domaine de la tombe, mais le double de ce domaine ; les serviteurs, fermiers et ouvriers, des doubles de serviteurs. Quand la chapelle est déserte, qu'aucun visiteur n'en trouble le mystère, le Double quitte son appartement privé, et vient présider au travail accompli à son intention par ses gens, comme il avait coutume de faire. Alors, chaque tableau devient magique et s'anime; le labourage, les semailles, la moisson, la vendange, se font réels. Il regarde s'agiter les menuisiers qui assemblent ses sarcophages, et ses meubles; les verriers qui soufflent les vases destinés à contenir ses parfums; il se voit, assis à côté de sa femme, an milieu de ses enfants et de ses domestiques, à l'ombre d'un léger pavillon, érigé au milieu de ses jardins; et il est réellement entouré de sa famille; ses fermiers font bien paître ses troupeaux, champoyer ses volailles ; d*antres font la cueillette de ses treilles, foulent le raisin à la cuve; il respire les lotus, emblèmes de vie, dont d'autres encore lui présentent des bouquets. Et comme, même à l'époque où la croyance en une exis-^ tence spirituelle fut admise, le Double ne suivit point l'àmedans ses pérégrinations lointaines, mais conserva son ancien rôle, vécut sédentaire, dans son appartement de la montagne, on pensa, naturellement, que les plaisirs qui avaient été ceux de l'homme, pouvaient bien, après tout, continuer à l'être dans l'Amenti. On le peignit donc allant à la chasse au désert ou dans
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les marais; recevant ses amis à sa table, écoutant les concerts des musiciennes ou regardant les danseuses rythmer leurs pas.
Au demeurant, la fantasmagorie de cette existence était égale à celle du Double. Le simulacre de ce domaine en raccourci, peuplé des ombres des siens, un merveilleux cadre à la vie d'un tel maître. Dans cette chapelle, ainsi décorée, les prêtres du collège et les descendants du défunt se réunissaient, aux jours fixés pour les cérémonies du culte des morts. Ce mort les recevait ou du moins son effigie, devenue un autre luimême. Cette image eut-elle été absente, les visiteurs savaient que dans la cachette, d'autres supports demeuraient entassés, auxquels leur sacrifice pouvait s'adresser. Le plus souvent, ce réduit, perdu dans la muraille, était entièrement dissimulé; mais quelquefois, une ouverture étroite en marquait la place. L'on récitait les prières et l'on brûlait des parfums à son orifice, et les uns et les autres étaient censés arriver jusqu'au Double, retiré dans son caveau.
Si loin en fut même poussé le principe, qu'on enferma dans des boites spéciales de petites figurines de pierre ou de bois ; de terre ou de faïence vernissée, d'apparence momi tique, portant sur une épaule un hoyau, sur l'autre un sac de grains. Elles sont comme autant de supports de la personnalité du défunt, identifié à Osiris, cultivant les champs célestes. Les textes les nomment les oushepti (les répondants). Plus leur nombre était grand, et plus grandes devenaient les chances de survie du Double. Dans la suite, leur signification changea; on ne les considéra plus que
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comme les servitears da mort, priant et travaillant pour leur seigneur d'autrefois.
Voilà pour Tordonnance de la chapelle. Au delà de la porte murée, figurée par la stèle, s'ouvre le caveau, appartement privé du Double, que le rituel funéraire appelle la Salle d'Or. Un puits y descend, creusé verti*calement dans le roc, appareillé en moellons ou en briques crues. Au fond, prend naissance une sorte de couloir, où Ton ne pénètre qu'en rampant, et qui mène à la chambre funéraire proprement dite, d'assez médiocres dimensions. A la période qui nous occupe, les murs sont nus; pas une inscription, pas un basrelief, pas une peinture. Seul, le sarcophage se dresse au milieu, entouré de quelques jarres, posées sur le soL
Ce qu'était la vie du Double dans ce séjour, nous le savons de façon précise; elle devenait celle du chàte^ lain égyptien, possesseur de grandfi domaines, entouré de nombreux vassaux. Il a de grands troupeaux, sa table est somptueusement pourvue. D'une sépulture à l'autre, ce luxe demeure le même, à ce point que le chiffre des bestiaux mentionnés ne varie jamais. Un instant on avait cru voir dans ces représentations une sorte de biographie, car les titres du mort sont mentionnés, un tableau de ce qu'avait été son existence terrestre, de ce qu'avait été son opulence, un résumé en un mot de la condition des riches d'alors. Il n'en est rien cependant, c'est l'image du monde idéal, auquel aspire l'Égyptien. La figuration de sa compréhension de la vie future, telle qu'il souhaite en jouir dans l'autre monde. Ces peintures ont été appe-
lées tt la magie imitative, Tidée que le semblable produit le semblable et que la représentation d'un être donne naissance à Tétre représenté (I). i> Cette définition est la plus complète qu'on puisse donner de la compréhension égyptienne. Quand, dans un tombeau, nous voyons la matérialisation d'une opulence, ce n'est point la preuve que le défunt en ait joui de son vivant; c'est celle qu'il a désiré avoir, que les survivants lui souhaitent, pour que d'autres après 3UX, la leur souhaitent à leur tour. Tous aspirent à cette quiétude fastueuse du seigneur suzerain, retiré sur ses terres, riche, puissant, et s'ils n'y pouvaient parvenir, du moins pouvaient-ils l'espérer dans cet Amentit qu'ils ne considéraient que comme la continuation du monde qu'ils avaient habité, sans qujun souffle d'idéalisme ait jamais éclairé cette perspective d'au-delà.
La stèle de ces tombeaux, taillée en forme de fausse porte, est couverte d'une inscription, donnant une invocation à Anubis, le conducteur des morts, le chacal gardien du seuil infernal. Elle demande au dieu a une bonne tombe pour le défunt, dans l'Occident, et qu'il reçoive des offrandes aux jours de fêtes consacrées n . D'autres divinités sont quelquefois mentionnées, Thot et surtout Khem, forme génératrice de Ra. C'est le seul élément dogmatique qu'on rencontre dans les sépultures de l'empire memphite. Dans certaines chapelles même, on ne retrouve ni images saintes, ni figuration d'un acte religieux. On y voit des cérémo-
(i) Edouard Navillr, La Religion des anciens Égyptiens,
yGoogk
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nies funèbres, accomplies à l'intention de VOsirien, mais aucune formule rituelle d'adoration ou d'offrande. D'ailleurs l'invocation, lorsqu'elle apparaît, est conditionnelle. On présente une offrande au dieu, à charge, pour lui, qu'il procure au Double les provisions dont il a besoin. Le souhait d'une bonne demeure dans l'Occident ne s'applique certainement pas à la tombe réelle, mais à une tombe fictive, une tombe idéale, qui sera le double de celle où le corps repose, et où les peintures, retracées sur les murs de celle-ci, deviendront non plus magiques, mais réelles, éternellement. En résumé, une vie future identique à la vie présente; un bonheur terrestre, dépourvu d'élément religieux et d'élément moral. Et pourtant, ce défunt est devenu un dieu, on lui rend un culte, il reçoit des sacrifices, le Double a ses prêtres, mais les survivants n'attendent rien de lui; il n'exerce aucune influence sur ses descendants.
11 n'en allait point de même, pour la syringe du Pharaon. Le roi d'Egypte est de filiation divine. Dieu incarné, son devenir ne peut êti*e le même que celui de ses sujets. Son caveau s'abrite sous une pyramide de dimensions variables. Et tandis que la chambre sépulcrale des fidèles ne porte aucune trace d'inscription, sur ses parois, celles de la salle où repose la momie se couvrent de chapitres d'un rituel, qui, plus tard, transcrit sur papyrus, prendra le nom de Livre des Morts.
De toutes les pyramides, — soixante-dix environ sont aujourd'hui classées, — le temple adjacent, qui constituait la chapelle, a complètement disparu, ou n'est reconnaissable qu'à des arasements imper-
ceptibles. Seul rappartement funèbre, caché sous la masse pyramidale a subsisté. L'esprit qui a présidé à sa construction est de même, le désir de préserver le corps de la destruction et Teffort fait a été en proportion du rang du monarque. Mais, dans ce tombeau, rien ne rappelle la vie terrestre, n'y fait allusion à une prolongation de cette vie dans un autre monde; certaines pyramides, telles celles de Khéops, sont muettes; aucune formule rituelle, point de tableaux. D'autres nous introduisent d'emblée dans un au delà peuplé de dieux et de déesses ; de génies secourables ou hostiles et de monstres effrayants.
De l'une à l'autre des sépultures royales, ces textes se répètent indéfiniment les mêmes. La rédaction en est déjà définitive, le panthéon est constitué. Les pratiques magiques qui sont la base du dogme ont déjà l'efficacité qu'elles garderont pendant des siècles. Cinq tombeaux de la cinquième dynastie nous donnent ce formulaire en entier. Fils de Ra, manifestation de Ra, sur la terre, le roi devait, en tout, s'identifier aux devenirs du soleil, mourir comme lui, se confondre avec Osiris, et de même que le dieu, renaître à l'aurore d'une autre existence. L'accomplissement des rites consacrés à cela suffisait. Il redevenait Osiris, jouissait de toutes ses prérogatives, reprenait en un mot le cours normal de sa nature divine, qu'il n'avait fait que manifester sur terre un instant.
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