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V. La constitution politique et sociale

Longtemps, sur la foi des auteurs grecs, on s'est représenté la population de FÉgypte comme partagée en castes fermées. A côté de l'autorité royale, la caste militaire et la caste sacerdotale, exerçant un pouvoir absolu; les textes des monuments écrits en langage hiératique, inaccessible à la foule ; et cette foule ellemême, administrée par une armée de fonctionnaires, réduite à la condition d'une tourbe d'esclaves, soumis à la seule loi du bon plaisir.

Le tableau était faux de tous points. Si le pouvoir royal était considéré comme émanation divine, l'autorité temporelle du Pharaon était plus nominative qu'effective, et si son protocole le qualifie de roi de la Haute et Basse-Egypte, cet empire est partagé en fiefs, gouvernés par des chefs féodaux. Ceux-ci, descen-i dants directs des anciens chefs conquérants, devenus princes des petits Etats primitifs, ont conservé une autonomie relative. Us paient l'impôt à leur suzerain, sont tenus de lui fournir en temps de guerre un contingent de troupes, mais sont les maîtres chez eux. Ils sont seigneurs héréditaires, ayant chacun leur cour et leurs fonctionnaires. Quant aux castes militaires et sacerdotales, elles n'existaient pas, au sens où l'on entend ce mot. La lignée des généraux victorieux et des théologiens illustres, jadis comblés de titres et

d'honneurs, pour leurs hauts faits ou leurs vertus, forma à son tour, auprès du roi ou des princes, une aristocratie, remplissant les plus hautes charges du palais; mais ce pouvoir, exercé par eux, ne Test qu'en qualité de fonctionnaire du maître. Il est de tradition dans leur famille de faire profession de bravoure ou de sainteté; ils mettent en pratique déjà ce précepte, traduit par notre proverbe; a noblesse oblige )) : Pharaons et grands vassaux leur confient les intérêts de Tarmée ou du culte, mais ils n'exercent aucun pouvoir direct, et ne peuvent être comparés qu'aux gentilshommes et aux prélats dont les grands vassaux du moyen âge s'entouraient. La langue hiéroglyphique, était intelligible à tous; aucune nuance ne séparant les inscriptions religieuses de la langue courante; les textes des plus vénérés sanctuaires ne différaient en rien de l'idiome parlé par les illettrés. Et si les scribes formaient une corporation bureaucratique hiérarchisée, fort importante, les lois qu'ils étaient chargés de mettre en vigueur ne le cèdent, pour l'humanité, à aucune législation connue. Cette douceur, nous en trouvons l'origine dans la constitution sociale du pays. La conception dogmatique de la nature des dieux et de la vie de l'au-delà, la piété envers les ancêtres avaient eu, pour contre-coup, de resserrer les liens de la famille, de la modeler sur la triade d'Osiris-Isis-Horus

L'existence familiale est patriarcale. L'Egyptien n'a qu'une seule femme, et celle-ci n'est point reléguée au harem, ainsi qu'il en était dans tout le reste de l'Orient, mais figure toujours auprès de lui. Elle

est reconnue apte à exercer tous les droits qu'exercera la femme dans les sociétés occidentales. Elle a même le privilège de transmettre l'hérédité dynastique, elle peut être reine, régente, tutrice; elle est prophétesse, prêtresse ; elle figure à toutes les cérémonies; à foutes les fêtes; prend place dans tous les cortèges; en un mot, est, ainsi qu'on la voit toujours qualifiée par les textes, tt Maîtresse de Maison. »

tt Si tu es sage, écrivait le philosophe Phtah-Hotep, lequel vivait sous la cinquième dynastie, munis bien ta maison, aime ta femme sans querelles, [ pare-la; c'est le luxe de ses membres. Parfume-là, réjouis-la le temps que tu vis, c'est un bien qui doit être digne de son possesseur, ne sois point brutal (1). «

Le même philosophe recommandait la bonté envers les subalternes, comme nécessaire au salut. La condition du serviteur et de l'esclave était régie par les mêmes lois patriarcales; il faisait, de même que plus tard à Rome, partie en quelque sorte de la famille du maître. Les peintures nous montrent sans cesse le châtelain entouré de ses gens, surveillant en personne leurs travaux, et recevant leurs ofirandes dans son tombeau. Si la moitié des terres de l'Egypte formait l'apanage de la couronne, des seigneurs féodaux ou des sanctuaires, le paysan, propriétaire du reste, n'est soumis qu'à un impôt, prélevé en nature; à la corvée, pour la construction des monuments ou les entreprises agricoles d'utilité publique; construction de digues, de canaux ou de routes, et à la conscription du recru-

(1) Papyrus Prisse.

tement, Les corps d'état, divisés en maîtrises, ayant chacune son chef, sont constitués ainsi que le furent les nôtres. Elles ont leurs apprentis, leurs ouvriers, leurs contremaîtres, recevant chacun une rétribution proportionnelle à leur travail. Les tableaux encore nous font assister souvent aux relations établies entre les hauts dignitaires et les chefs de ces maîtrises. Introduits par un huissier audiencier, ceux-ci présentent leurs rapports, les modèles des pièces commandées; prennent les ordres qu'ils auront à transmettre à leurs subalternes, puis se retirent avec le même cérémoniaL Le salaire des ouvriers, de même que celui des plus hauts fonctionnaires d'ailleui*s, était payé en nature, vin ou huile, TÉgypte ayant ignoré, jusqu'à l'invasion des Perses de Cambyse, l'emploi du métal monnayé. Le blé servait de base aux transactions. Diverses mesures de capacité correspondaient à fous les besoins d'échanges : mais dans les transactions privées, cet échange pouvait porter sur n'importe quel objet.

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