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V. La littérature de la période Jéodale

A la prospérité de TÉgypte sous le gouvernement des Thébains, devait concorder une admirable floraison littéraire et artistique. Heureusement que nombreux sont les documents qui nous en sont restés. Par leurs détails, ils complètent la connaissance de cette période curieuse, qui fut celle de la chevalerie égyptienne; ils nous font pénétrer, pour ainsi dire, dans la vie journalière de Tindividu, à quelque rang qu'il appartienne; ils nous rendent présente, en un mot, toute une période de civilisation. La beauté intrinsèque de ces monuments double le charme de cette évocation d'un passé, par maints côtés si pareil au nôtre, et prêterait matière à maints rapprochements intéressants.

Sous l'administration pacifique de Pharaons, dont

le seul souci fut la grandeur et la prospérité du pays, les lettres conduisaient à tous les emplois hiérarchiques. C'était parmi les éruditsque se recrutaient les prophètes, les pontifes et les prêtres; les officiers de l'armée, les fonctionnaires de tous ordres; ministres, trésoriers de FÉtat, receveurs des contributions, gouverneurs des fiefs royaux ; architectes des monuments ; ingénieurs attachés aux grands travaux d'utilité publique et magistrats des divers tribunaux. Bref, son examen passé, le scribe, de l'extraction la plus humble, pouvait prétendre aux plus hauts emplois.

D'autre part, les grands seigneurs dont jusque-là, la guerre avait été l'existence, devenus oisifs, partageaient leur temps entre les exercices violents, chasse à l'hippopotame au marais ou à la panthère au désert, et la culture des lettres et des arts. A l'exemple du Pharaon, ils travaillaient à la prospérité de leurs fiefs; ils s'appliquaient à les rendre prospères, ainsi qu'en témoignent les inscriptions de Khnoum Hotep ; et ce résultat acquis, entreprenaient, eux aussi, de doter leurs villes de monuments somptueux; rivalisant de luxe, se faisant construire des tombes et des palais magnifiques. Leurs cours devinrent bientôt comme autant de centres, où affinèrent les artistes, les plus en renom et les meilleurs historiographes, chargés de rédiger les cartulaires de leur famille, et les annales de leurs exploits.

La littérature surtout y fleurit; on y vit apparaître, comme à notre moyen âge, les troubadours et les trouvères. Ce que nous possédons de la langue sacrée d'alors est Texpression parfaite du sentiment

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religieux, basé sur Tidée du renouvellement indéfini des existences. L'hymne au Nil en demeure le modèle le plus parfait. En même temps, cependant, une tendance monothéiste commence à se dessiner, qui aboutira, sous la dix-huitième dynastie, au culte d'Amon-Ra, où les dieux solaires sont ramenés aux manifestations d'une personnalité unique. Déjà, dans Thymne au Nil, THapi est appelé, tour à tour, Seb (la terre) ; le nourricier semblable à la terre; Phtah (le dieu des morts), le protecteur des offrandes funèbres, dont vit le Double, et le fait reposer en paix auprès de Phtah.

D'autres préoccupations dogmatiques se révèlent, conséquences naturelles de la suprématie des cultes solaires. Sans doute, les textes des chapelles de cette époque n'ont encore trait qu'à la vie psychique; mais déjà, un souffle plus spiritualiste y passe; et les dieux de Haute-Egypte qui y sont invoqués, Khem, Horus, Horkhouti, en un mot le soleil vainqueur des ténèbres, renouvelant l'Osirien mort, tendent à porter ce devenir dans un monde de clarté triomphante et de béatitudes célestes, au lieu de le confiner dans l'Amen ti , ainsi qu'il l'avait été jusque-là.

Le culte d'Amon différait peu de celui de Ra; les deux divinités se confondaient même en une seule, Amon-Ra, que nous retrouvons plus tard, dieu suprême de rÉgypte, au temps de la conquête asiatique. Aussi est-ce le précepte de la théologie de Memphis que nous reconnaissons dans les textes religieux. Toutefois, les principes de lumière sont placés toujours au premier rang. Osiris se substitue à Phtah comme seigneur des morts, et ce dernier n'apparaît plus qui

comme divinité secondaire. Les rituels de Khnoum et de Khem, à peu près inconnus à Memphis, sont particulièrement en honneur. Selon les croyances thébaines, Khnoum, dieu des formes, avait modelé le premier homme sur un tour à potier; Khem, incarnait le principe générateur; c'était la force créatrice et rénovatrice par excellence; la puissance vitale, émanée d'Amon; le revivificateur des essences de la vie cosmique, répandue dans Tunivers. Là est le côté essentiel des divergences des dogmes du nord et du sud. Le nord avait accordé la préséance aux génies de ténèbres et de mort, à Phtah, à Sékhet, à Imhotep, à Toum, et il n'est pas jusqu'au dieu de Memphis, Ra, le soleil par excellence, de la tradition héliopolitaine, qui dans ce système n'ait été assimilé au dieu des morts. Tout au contraire, la religion de Thèbes plaçait au premier rang les divinités de lumière et dévie. Amon, le journalier; Horus, le soleil levant; Nekheb, la lumineuse, dont le rôle consistait à transmettre à l'être l'influence heureuse ; Hathor, la reine du royaume des Doubles, le ciel intermédiaire et jusqu'à Osiris, son protecteur des morts, le soleil de la région nocturne et Anubis [Ap-^herou), Anubis qui ouvre les chemins du nord, celui qui est le guide du défunt dans Tau-delà, le mène à travers les sentiers de l'Amenti, au sortir desquels il renaîtra, semblable à Horus. L'antagonisme des deux mythes n'en était encore toutefois qu'à l'état latent, et ne devait éclater que plus tard, lors de l'avènement de la monarchie thébaine. Pour l'instant, les dieux rivaux n'étaient séparés que par des nuances théosophiques; et, pacifiques, de même que les Pba-

raons leurs fils, s'accommodaient pour vivre en paix« Les ouvrages de philosophie et de morale que nous possédons sont peu nombreux. Les Instructions du roi Amen-m-hat à son fils Ousortasen sont cependant un modèle du genre. Amen-m-hat s'était acquis un si grand renom de sagesse, qu'un scribe, contemporain de son règne, composa sous son nom ce petit Traité de l'Art de Gouverner, qu'on put sans peine l'attribuer au roi. L'ouvrage en question débute par l'exposé des circonstances dans lesquelles le Pharaon était arrivé au trône.

a C'était après le repas du soir; quand vint la nuit; je pris une heure de repos, et je m'abandonnai au sommeil ; et je devins faible, comme le serpent des champs. Mais voici : On s'assembla en armes, pour se révolter contre moi. Alors, je m'éveillai, pour combattre moi-même, de mon propre bras, et je trouvai qu'il n'y avait qu'à frapper. » Plus loin le roi fait allusion à l'insubordination de ses sujets, u Soit que les sauterelles aient organisé le pillage, soit que l'inondation ait été insuffisante, soit que les citernes se soient desséchées, soit qu'on ait organisé des désordres dans le palais. » Et il ajoute avec fierté : « Je n'ai jamais reculé depuis ma naissance; j'ai toujours triomphé de l'ennemi (1). »

Le passage suivant a trait aux conseils proprement dits. Le souverain explique d'abord à son fils la ligne de conduite qu'il a suivie, et qui, pour conséquence, a abouti à la prospérité de l'Egypte, a J'ai fait que l'en-

(1) BIaspkro, Histoire des peuples de l'Orient,

deuillè ne soit plus dans le deail, et il n'a plus été entendu. L'état de guerre perpétuelle a disparu; alor^ qu'avant moi, on se battait chaquejour,etque le bienêtre de chacun n'était pas assuré. J'ai fait labourer le pays d'Éléphantine au Delta. Le Nil a accordé, à mes prières, l'inondation sur tous les champs. Point d'affamés sous moi ; point d'altérés sous moi ; car on agissait selon mes ordres, et tout ce que je disais était un nouveau sujet d'amour. Ecoute mes paroles : a Tu régneras sur la Haute et la Basse-Egypte. Agis mieux encore que ne l'ont fait tes prédécesseurs. Maintiens la bonne harmonie entre tes sujets et toi; et pour qu'ils ne s'abandonnent pas à la crainte, ne t'isole pas au milieu d'eux. N'emplis par ton cœur, ne fais pas ton frère uniquement du riche et du noble, mais n'admets pas non plus près de toi les premiers venus, dont tu n'as pas éprouvé l'amitié, v

Ces conseils, empreints d'humanité, prouvent combien le Pharaon avait de souci de la prospérité de son royaume; et le ton élevé dans lequel ils sont formulés, suffit à montrer quelle souplesse était celle de cette langue égyptienne, réputée, sur la foi d'ignorants, si hiératique et si primitive. Cette expression a N'emplis pas ton cœur » , pour ci Ne sois pas orgueilleux « , est une métaphore, qu'aujourd'hui encore, on ne dédaignerait pas d'employer.

Aussi, cette efflorescence de la littérature, cette facilité d'accès à tous les hauts postes, que sa connaissance donnait, entraînait-elle chacun vers son étude et sa pratique. Un vieux scribe en fait l'apologie en ces termes, cherchant à détourner son fils du choix d'un

état manuel. Le morceau est connu sous le nom de Satire des Métiers.

a J'ai vu le forgeron, à la gueule du four. Ses doigts sont rugueux, comme la peau du crocodile. Il est puant, plus qu'un œuf de poisson. Tout artisan a-t-il plus de repos que le laboureur? Ses champs à lui, c'est le bois ou le métal. La nuit, lorsqu'il est censé libre, il travaille encore, après tout ce que ses bras ont fait pendant le jour, v

tt Le tailleur de pierres cherche du travail. Lorsqu'il a fini les travaux de son métier, et que ses bras sont usés, il se repose. Comme il est resté accroupi, depuis le lever du soleil, ses genoux et son échine sont rompus. «

a Le barbier rase jusqu'à la nuit. Lorsqu'il se met à manger, alors seulement il peut se reposer. Il va, de maison en maison, pour chercher des pratiques. Il se rompt les bras, pour remplir son ventre, comme les abeilles qui mangent le produit de leurs labeurs. »

tt Le batelier descend le fleuve, pour gagner son salaire. Quand il a accumulé travail sur travail, qu'il a peiné sa peine. Arrive-t-il à sa maison qu'il lui faut s'en aller. »

tt Le maçon, la maladie le goûte; car il est exposé aux rafales, construisant péniblement, attaché aux chapitaux en forme de lotus des maisons, pour gagner sa vie. Ses bras s'usent au travail, ses vêtements sont en désordre, il se ronge lui-même, ses doigts lui sont des pains. Il ne se lave qu'une fois par jour. Quand il rentre à la maison, il bat ses enfants. ^

tt Le tisserand, dans l'intérieur des maisons, est

plas malheureux qu*une femme. Les genoux sont à la hauteur de son cœur. Il ne goûte pas Tair libre. Si un seul jour il manque à fabriquer ia quantité d'étoffe voulue, il est lié, comme le lotus des marais. C'est seulement par des dons de pains, qu'il gagne les gardiens des portes, et parvient à voir la lumière du jour. «

a Le courrier, en partant pour les pays étrangers, lègue ses biens à ses enfants, par crainte des bêtes sauvages et des Asiatiques. Que lui arrivc-t-il à son retour en Egypte? A peine arrive-t-il à la maison, qu'il lui faut s'en aller. «

tt Le teinturier, ses doigts puent l'odeur du poisson pourri; ses yeux sont battus de fatigue; sa main n'arrête pas, il passe son temps à couper des haillons. Le cordonnier est très malheureux, et mendie éternellement; il ronge le cuir pour se nourrir. «

tt C'est pourquoi, je te le répète, mets ton cœur après les lettres. J'ai compté les travaux manuels; et en vérité, il n'y a rien au delà des lettres. L'inactivité corporelle du scribe ne pèse point sur lui ; un autre le rassasie : il ne remue pas, il repose. Que les beautés de la littérature soient à ta face! Elle est plus importante que tous les métiers. Elle n'est pas un vain mot sur cette terre. Celui qui s'est mis à en tii*er profit, dès son enfance, est honoré. On l'envoie remplir des missions. Celui qui n'y va pas reste dans la misère. Celui qui connaît les lettres est meilleur qu'un autre, par cela seul. Il n'en est pas de même des métiers, le compagnon méprise son compagnon (1). »

(1) Maspkro, la Satire des métiers.

Cette fascination, exercée par la littérature allait lai donner un extraordinaire essort; et bientôt, pour distraire Toisiveté des châtelains, devaient apparaître les troubadours et les conteurs populaires. Une partie des poésies légères, que nous attribuons à la dix-huitième dynastie, n'est sûrement que Técho des lieds, composés par ces premiers. Des autres, un roman d'aventures nous est resté (1), dont le titre pourrait être : « Les Mémoires d'un aventurier au temps d'Ousortasen ^^ n Cet aventurier, nommé Sanouhate, forcé de s'expatrier, afin d'échapper à la justice du roi, avait franchi les postes avancés du désert sinaïtique, et gagné les plateaux où campaient ces nomades, dont les incursions avaient mis tant de fois la frontière orientale de l'Egypte en danger. Errant au hasard, il rencontre enfin une tribu de Shasou (2) qui le recueille et l'emmène en pays édomite. La peinture des mœurs de ces pasteurs est à plus d'un titre curieuse, et pourrait encore s'appliquer aux Bèdoins d'aujourd'hui.

a Je cheminais, dit Sanou-hat, pendant la nuit, et à l'aube, je gagnai Pa-Ten, et me dirigeai vers Qa-mert. Alors, la soif fondit sur moi, je faiblis; mon gosier s'embrasa, et je me disais déjà : a Voici le goût de la mort », quand soudain, je relevai mon cœur et je raidis mes membres; j'entendais la voix douce des bestiaux. J'aperçus un Shasou et le priai de me

(1) GooDWiN, The 8tory of Saneha, dans The Records of the post; Maspero, Contes pojmlaires de V Egypte ancienne ; papyrus de Berlin, n<* i.

(2) Shasou, pillards, voleurs, nom donné par les Egyptiens aux Nomades.

guider, pour m'éloigner de TÉgypte. II me donna de l'eau, fit bouillir du lait, et j'allai avec lui dans sa tribu. »

Le chef de cette tribu accueillit favorablement le fugitif, tt Demeure avec nous, tu pourras entendre la langue de TÉgypte. » Et Sanou-hat rencontre dans Tentourage du Shasou d'autres aventuriers, réfugiés comme lui. a Certains hommes d'Egypte, qui étaient parmi ses hôtes. » Cette raison le décide à rester dans le pays, a Le chef me niit à la tête de ses enfants; me maria à sa fille aînée, et me donna mon choix, parmi les terres les meilleures qui lui appartenaient. C'est un bon district, nommé Aîo (1). Il a des figues, du raisin; et produit plus de vin qu'il n'y a d'eau. Le miel y est en quantité, ainsi que les olives et les fruits. Le blé y abonde, ainsi que les bestiaux. Ce fut grand, certes, ce qu'on me donna. Quand le chef vint pour m'investir, il m'établit chef de tribu. J'eus une dime quotidienne en pain, en vin, chaque jour; des viandes cuites, des oies rôties, outre le gibier que je prenais et qu'on posait devant moi ; en plus de ce que me rapportaient mes chiens de chasse. On me faisait toute espèce de beurre et de fromage. Je passai ainsi de nombreuses années. Mes enfants devinrent des braves, chacun d'eux dirigeant sa tribu. Le voyageur qui allait et venait dans l'intérieur du pays, se détournait vers moi, car j'accueillais bien tout le monde. Je donnais de l'eau à qui avait soif; je mettais l'égaré sur sa route, je saisissais le brigand. Quand les Shasou s'en

(1) Aïa, canton du golfe d'Akab&h.

allaient au loin, pour se battre, j'ordonnais; et ils marchaient. Aussi, chaque pays que j'envahissais, je le forçais à payer tribut des produits de sa terre. Il était à la merci de mon épée, de mon arc, de mes desseins pleins de sagesse, qui plaisaient au chef d .

Et ce passage, qui nous montre un combat singulier d'alors.

tt Un brave de Ta-Nou vint me défier, dans ma lente. C'était un brave sans pareils, car il avait détruit tous ses rivaux. Il disait : ^ Que Sanouhat se batte avec moi, tt car il ne m'a pas encore frappé )) . Il se flattait de prendre mes bestiaux, pour sa tribu. Le chef d'Edom se consulta avec moi, et je dis : ci Je ne le connais point. Certes, je ne suis pas son frère, je me tiens éloigné de son logis. Est-ce que j'ai jamais ouvert sa porte ou franchi ses clôtures? C'est quelque aventurier, désireux de me voir, et qui se croit appelé à me dépouiller de mes chiens et de mes troupeaux, afin de se les approprier, m Je bandai mon arc, je préparai mes flèches, je donnai du jeu à mon poignard. Je fourbis mes armes. Quand l'aube arriva, le chef de la tribu d'Edom vint lui-même, après avoir rassemblé tous les siens, car il désirait voir le combat. Tous les cœurs battaient pour moi, hommes et femmes poussaient des a Ah! » et cbaque cœur battait pour moi, car on disait : a Est-ce que c'est un autre brave qui va lutter tt avec lui? Voici l'adversaire, à son bouclier, à sa javett Une, à son paquet de dards. » Quand je sortis, et qu'il eut paru, je détournai de moi ses traits. Comme pas un seul ne portait, il fondit sur moi ; et alors, je déchargeai mon arc contre lui. Quand mon trait s'en-

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fonça dans sa gorge, il tomba à terre, en poussant un grand cri. »

Ces extraits suffisent à montrer ce qu'était la littérature au temps des Amen-m-hat et des Ousortasen. Elle produisit dans la suite des œuvres de valeur égale ; elle ne dépassa jamais la puissance de ces morceaux.

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