II. Les Hyksôs
Mieux à l'abri de Tinvasion, les Thébains continuèrent la résistance. Les successeurs deShàlati, Bnôn, Apuchnas, Apopi I, lannas, Assès usèrent leur vie à les réduire; et encore, ne parvinrent-ils, après une guerre de deux cent cinquante ans, qu'à leur imposer les charges qu'ils avaient acceptées sous leurs rois nationaux, en qualité de grands vassaux. Toutefois, l'esprit de la lutte s'était modifié au cours de cette mémorable campagne. Le premier sentiment de l'Égyptien pour l'ennemi n'avait été que le mépris. C'était pour lui le Shàsou, le pillard, le voleur; les rois de Canaan , les heqou-shasou^ les chefs des voleurs, dont les Grecs ont fait les Hyksoussôs — Hyksôs — , auxquels les plus injurieuses épithètes étaient prodiguées en guise de protocole. Mais si l'opposition se prolongeait, ce n'était point parce que les nouveaux maîtres étaient des étrangers. Peu importait aux Thébains ; s'ils combattaient, ce n'était que pour défendre leur bien, leur sécurité menacée par l'esprit de rapacité et de destruction de ces hordes asiatiques. Les Hyksôs
le comprirent, ménagèrent le %'ainco, maintinrent les seigneurs dans leurs privilèges, et se contentèrent de prélever sar eux l'impôt. Dès lors, tout rentra dans Tordre séculaire établi; au lieu de semer partout la dévastation et la ruine, ils entreprirent d'exploiter rÉgypte. ils crurent bien faire d'aller jusqu'au bout, et de vouloir imiter en tout les Pharaons; cet excès d'assimilation allait entraîner leur chute à bref délai.
Reconnu par les Thébains, Apopi III se fixa à Tanis, fit revivre autour de lui les splendeurs de la cour pharaonique; s'attribua le protocole royal, rouvrit les temples, s'entoura d'officiers égyptiens et pensa couronner dignement le tout, en identifiant Soutkh, le guerrier, son dieu national, à Set, le meurtrier d'Osiris, et en remettant son culte en honneur.
Mal lui en prenait, et cette restauration de l'un des vieux mythes de Hemphis allait être le signal d'une nouvelle révolte. Si les princes feudataires s'étaient plies sans peine à une domination étrangère, du jour où, confirmés dans leurs prérogatives, ils avaient pu continuer à régner, les prêtres d'Amon ne pouvaient soufinr l'affront ainsi infligé à leur dieu. Poussés par eux, les grands vassaux se soulevèrent; une guerre sans merci éclata, où la rivalité initiale des cultes du nord et du sud, soudain réveillée, renaissait tout entière; comme autrefois au temps d'Horus, alors que l'armée du fils d'isis s'était mise en campagne contre le meurtrier d'Osiris.
Rien n'avait changé en Haute-Egypte, depuis la fin de la douzième dynastie. Les seigneurs de Thèbes con-
tinuaient à exercer sur leurs voisins une sorte d'hégémonie. Aussi, quelques succès remportés par le duc régnant d'alors, Skha-n-Ra-Taou-aà, décidèrent bientôt tous ses voisins à se grouper autour de lui, en une vaste coalition. Ainsi engagée, la lutte dura sans paix ni trêve pendant plus d'un siècle et demi; aucun des revers éprouvés au cours de ce duel inégal ne découragea le clergé d'Amon et des dieux de lumière. Bien au contraire, ce fut lui qui la soutint tout entière, prêchant la guerre sainte, recrutant des troupes, mettant sans compter au service des confédérés son influence et ses trésors.
Les successeurs de Skha-n-Ra et leurs, feudataires, Skha-n-Ra III, Khamos, maîtres de la majeure partie de la Basse-Egypte, échouèrent cependant devant les places fortes élevées par les Hyksôs, sur le modèle des citadelles cananéennes (1). Ahmès P% plus heureux, s'empara enfin d'Haouarou, dernier rempart des Pasteurâ, rejeta ceux-ci en Syrie, et leur infligea une défaite suprême sous les murs de Sharoukin, dans la tribu de Siméon. Pour la seconde fois, l'Egypte voyait s'ouvrir devant elle une ère nouvelle; pour la seconde fois, elle se trouvait réunie sous un seul maître, des cata ractes à la Méditerranée, et parvenait, du même coup, au faite de sa puissance et de sa splendeur. Pour la seconde fois elle reprenait l'essor de sa vie, comme si rien n'en avait troublé le cours.
(1) Maspero, Histoire des peuples de rOrietU.
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m. Les commencements de la monarchie thébaine.
Cette victoire était moins celle des ducs de Thèbes que des prêtres d'Amon; de TÉgypte sur l'étranger que des cultes thébains sur les cultes héliopolîtains et memphites; des divinités de vie et de lumière, sur les dieux de mort et de ténèbres. Le sud l'emportait sur le nord. Amon et Horus étaient les vrais vainqueurs, Set et Soutekh les vrais vaincus.
Elle allait avoir pour conséquence une modification sensible de la constitution religieuse et politique de l'Egypte ; la suprématie absolue du dogme d'Amon et du pouvoir royal. Les princes confédérés sortaient tout puissants de la lutte contre l'étranger, mais dans cette mémorable campagne, ils n'avaient été que l'instrument des collèges sacerdotaux, qui dès la première heure avaient été les promoteurs de la révolte. Reconnaissance, d'une part, intérêt, de l'autre, le sort des uns et des autres se trouvait intimement lié. Aussi la première pensée des prophètes d'Amon, fut-elle de s'appuyer sur les Thébains, pour imposer leur dieu à l'Egypte tout entière; et pour y parvenir, de favoriser l'extension de l'autorité des souverains. L'unité de l'Empire ne se fit pas cependant sans secousse. Au retour de l'expédition d'Asie, Ahmès eut à combattre ses anciens alliés, réunis en une coalition, à la tête de laquelle s'étaient mis les comtes de Nékheb. De nou-
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veaux succès lui permirent de les faire rentrer dans Tobéissance. Seul, Tun de ces seigneurs du sud, Téta- Anou, réussit à lui faire quelques temps échec. Taillé en pièces et fait prisonnier, la résistance tomba avec lui; et le Pharaon, seul maître du pays, de Semneh à la frontière du Delta, put à loisir travailler à la consolidation de sa toute puissance. Les princes qui l'avaient aidé à s'emparer de la couronne furent dépouillés de leurs privilèges; et de grands vassaux qu'ils avaient été, réduits au rang de gentilshommes, pourvus de charges honorifiques à la cour. Seule l'hérédité de leurs titres nobilaires leur fut laissée; mais à dater de cette heure, leur rôle prit fin dans les destinées de l'État.
Tout le règne d'Ahmès semble avoir été rempli par cette œuvre d'abaissement des feudataires, et de réorganisation de l'administration égyptienne. Il s'appliqua à réparer les ruines amoncelées par cinq siècles de guerre, et fut, avant tout, un organisateur. Les droits à la couronne lui venaient du chef de sa femme, Nefertarî, fille de Khamos et de la reine Aa- Hotep, en qui s'éteignit la dix-septième dynastie. Si grande fut la vénération de sa mémoire parmi les Egyptiens, que même aux jours de l'apogée de Thèbes, son souvenir fut toujours associé par les prêtres aux cérémonies du culte d'Amon.
L'intronisation de leur fils Amen-Hotep I" affermit définitivement l'unité de la puissance royale. La guerre contre les Shàsou, l'invasion de la Syrie (1), la prise de
(1) Kharou, Sharou, la Syrie.
Sharoukin avaient éveillé dans Farinée Tesprit d'aventure ; Tinaction des dernières années du règne d'Ahmès lui pesait. D'autre part, les seigneurs dépossédés pouvaient, à un moment donné, essayer de reconquérir leurs anciens privilèges, et devenir menaçants pour la sécurité du trône. Amen-Hotep jugea prudent de les éloigner, et de mettre à profit pour sa propre gloire cette fièvre militaire à laquelle se trouvait en proie le pays. Dès les premiers temps de son règne, les armées égyptiennes reprirent le chemin de TAsie; et dès lors, chaque printemps fut marqué par une nouvelle expédition. Au sud, rÉthiopie ; à Touest, la Libye offraient deux autres champs d'action à cette soif insatiable de conquêtes. Sous la douzième dynastie, quelques incursions y avaient été poussées, chaque fois que la turbulance des hordes frontières avait menacé la sécurité des postes avancés. Les successeurs d'Aménophis allaient réduire Tune et l'autre à merci.