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IV. Les Pharaons conquérants de la dix-huitième dynastie

Avec le premier d'entre eux, Thotmès !•% son fils, nous assistons au prologue de la prise en possession de l'Asie. De tous les peuples qu'allait avoir à combattre l'Egypte, les tribus cananéennes occupaient les postes avancés. L'antiquité classique les a groupées sous le nom générique de Phéniciens (Phoun-Phœnix) ; elles

se divisaient à Tépoque de la conquête pharaonique en trois groupes ethniques, parfaitement tranchés, et d'origine différente, disséminées dans les villes de la côte méditerranéenne. C'était le pays de Zahi, de Tembouchure du Nil à celle de TOronte ; avec deux grandes villes, Arad et Zimyra, entourées de nombreuses bourgades; le pays de Gapouna, sur la rive nord du Narel-Kelb, — le Lykos, — avec Beyrouth et Sidon « le premier né de Canaan n , s'étendant du Tamaour à rembonchure du Nazana ; puis le territoire des Tyriens, de Tembouchure du Nazana au mont Carmel. A Touest, le gros de la population fixé de TAmanos à la pointe sud de la mer Morte se partageait en plusieurs royaumes. Celui du nord, entre THermon et le Jubbok ; celui du sud, entre le Jubbok et TOrnon ; celui des Amorrhéens, sur le plateau Est du Jourdain. Une autre, détachée dans la vallée de TOronte s'appuyait à la célèbre villede Kadesch ; une autre encore, établie sur la côte, occupait Ekron et Joppé. Plus loin, c'était le pays des Khéta — les nations Hittites — fixées sur le cours moyen du Jourdain, et dans les plaines fertiles de la Cœle-Syrie; le Naharina, — le pays des deux fleuves,

— arrosé par l'Oronte, le Nar-el-Assy , le fleuve rebelle ;

— et le Nazana, le Nar-el-Litany. Divers rameaux de cette puissante famille primitive de l'Orient ancien occupaient tout le pays entre l'Oronte et l'Euphrate, au nord, et s'étaient étendus à l'est de l'Anti-Liban, sur la Syrie Damascène, jusqu'à l'Hermon; et à l'ouest de l'Hermon, jusqu'au Jourdain et au Méron.

Les Khéta, longtemps fort peu connus, appartenaient aux races qui primitivement avaient peuplé le

Caucase. Jetés par les jmigrations préhistoriques à Touest de TAsîe, ce vaste empire, fondé par eux, au cœur de TAsie Mineure, possédait une civilisation avancée, mais que le système de leur écriture, encore mal fixé, a longtemps rendu difficile à étudier. En tète de leur panthéon, se trouvait Soutèkh, le guerrier, et la déesse Astarté; au-dessous de ces dieux suprêmes, une féodalité divine. La constitution politique des tribus était rimage de cette hiérarchie d'en haut. Chaque ville, avec son territoire, formait une principauté, gouvernée par un seigneur, vassal du grand chef de Khéta, auquel il devait Timpôt et le service militaire. C'était au nord Tounip, Khissipa, Sarsou, Ourima; au sud Gargamisch, Patina, Khaloupour (Alep). Dans les vallées du Nazana et de FOronte, une forteresse commandait chacun des gués menant en Mésopotamie; le plus central, celui de Gurgamisch; le plus septentrional, celui de Kadesch,ou régnait le suzerain.

L'an I de son règne, Thotmèsl" entrait en campagne, franchissait le Nil à Péluse, traversait le désert sinaîtique et s'enfonçait en pays ennemi. Nous savons, par ses stèles de victoire, qu'il poussa jusqu'au nord de la Syrie; jusqu'aux rives de l'Ëuphrate, et probablement jusqu'à Gargamisch (1). Celte première invasion échelonnait les étapes sur la route que, cinq siècles durant, allaient parcourir les armées égyptiennes. La première, au sortir de l'Egypte, était Raphia. De là, elles marchaient sur Gaza, Ascalou, Jerza, Arouna; franchissaient les monts Amorrhéens et débouchaient dans la

(i) E. DE RouGtf, Annales de Thotmès III,

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plaine de Magedo. Cette dernière ville était alors la clef du Liban, et commandait les routes menant à TEuphrate. Maîtres de cette place, les Egyptiens pouvaient à leur gré foncer sur la Cœle-Syrie, en franchissant le Thabor, pénétraient dans la vallée du Nazana, remontaient à sa source prèsdeTibékhat, — Baalbeck, — puis redescendaient la vallée de TOronte; Kadesch les arrêtait en chemin. Bâtie au pays d'Araaour, — les Amorrhéens, — près d'un petit lac, formé par Tun des replis du fleuve, elle était le principal rempart de la monarchie hittite. Tombée en leurs mains, ils continuaient leur poussée en avant, gagnaient Amath. Puis, parvenus au niveau d'Antioche, appuyaient à droite sur Khaloupou, Patina et Gargamisch (1).

• Cet empire, ainsi conquis, ne fut cependant jamais occupé d'une manière permanente. Il ne reçut point de garnisons égyptiennes, et ne fut point administré par les fonctionnaires du Pharaon. Les chefs vaincus reconnurent l'autorité de celui-ci, et en furent les feudataires, au même titre qu'autrefois les seigneurs des provinces féodales. Ils rendirent hommage, payèrent l'impôt, et conservèrent leur pouvoir. L'Egypte n'intervint même que rarement dans leurs querelles intestines. Ils restèrent maîtres de se faire réciproquement la guerre, de contracter des alliances et de régler leurs affaires au mieux de leur intérêts. La mort de chaque souverain les vit se coaliser, dans une révolte générale contre le nouveau monarque. Toute la conquête de l'Asie était alors à refaire. Les confédérés

(1) Maspkro, De Carchemis oppidi situ.

concentraient leur troupes à Magedo ou à Kadesch et y attendaient de pied ferme les bataillons thébains. Vaincus, chaque roitelet courait s'enfermer dans son domaine, et chaque ville devait être emportée, avant d'obtenir une entière soumission.

Des enfants deThotmès I"et de la reine Ahmès, un seul avait vécu, une fille, la princesse Hatasou (1). Comme autrefois les rois de la douzième dynastie,' le Pharaon Fassocia, de son vivant, à la couronne ; et la maria à son fils Thotmés II, né d'une femme de son harem. Le règne du nouveau monarque fut court, aucun événement important n'en marqua le passage; tout l'effort de Thotmès II, pendant les quelques années, qu'il occupa le trône, ayant consisté à terminer la conquête de l'Ethiopie, et à pourvoira son administration. A rencontre des pays asiatiques, elle fut incorporée à l'Egypte; divisée en provinces, administrées chacune par un gouverneur; et forma, avec la Nubie, une vice-royauté, dont désormais l'héritier présomptif fut investi, avec le titre de a prince de Kousch » .

Thotmès II mourait, lui aussi, sans laisser d'héritier mâle. La reine Hatasou, qui par sa mère Ahmès et sa grand'mère Néfertari, détenait des droits de succession à la couronne, supérieurs à ceux de son père et de son mari, intronisa son plus jeune frère, Thotmès III, et le maria à sa fille, la princesse Hatasouma-ra-ra, le seul enfant né de son union avec Thotmès II (2). Toutefois, le jeune roi ne le fut long-

(1-2) E. DE RouGiî, Etudes sur les monuments du massif de Kamak; Maspero, Histoire des peuples de l'Orient.

temps que de nom, sous la tutelle de sa sœur, qui exerça vingt ans la plénitude du pouvoir, avec le titre de régente. Cette époque fut glorieuse et prospère, et Hatasou reste pour nous Tune des plus grandes figures de Thistoire des Pharaons. Elle sut maintenir les Syriens dans Tobéissance, remit en exploitation les mines du Sinaï, et explora le Ta-^outer, la patrie des dieux. Le Ta-^outer touchait au pays de Pount, et comprenait la région, inaccessible, jusque-là, aux Égyptiens des côtes de TArabie. La reine ci devisa de connaître la terre de Pount, jusqu'aux extrémités du Tanouter. » Elle lança sur la mer Rouge une escadre de cinq vaisseaux (1) qui abordèrent à la rive des aromates, — les Échelles de FEncens — près du cap Gardafui, sans combat. Son chef, le prince Peraa, vint en personne, escorté de sa femme, Ata, et de sa fille, faire sa soumission aux envoyés de la reine, et leur présenter de riches cadeaux, offerts par eux à celle-ci. Les textes ont mentionné particulièrement trente-deux arbrisseaux à parfums, des animaux et des oiseaux inconnus à TÉgypte; des lingots et de la poudre d'or; de l'ivoire et des armes de prix.

Tout ce butin, ramené à Thèbes, contribua à l'embellissement de ses monuments, et à l'enrichissement du trésor de ses temples. D'incomparables sanctuaires furent dédiés par la reine, qui la première, entreprit de l'agrandir. Adulée pendant sa vie, presque déifiée, elle reposait à peine dans son caveau, qu'une réaction violente chargeait sa mémoire des malédictions

(1) DuMiCHBN, Die Flotte eîner Mgyptischen Kœnigin.

de l'Egypte. On la traita d'usurpatrice, et ThotmèsIII, fit partout martela les inscriptions (1) de cette sœur, dont la régence avait été si glorieuse, pour y insérer ses protocoles à lui et son nom.

Cette mort d'Hatasou fut te signal d'une révolte générale des provinces asiatiques. Thotmès III, qui jusqu'alors n'avait eu de roi que le titre, dut les faire rentrer dans l'ordre, à peine intronisé. En quelques mois, il concentrait ses troupes à Zarou, franchissait la frontière; huit jours plus lard il arrivait à Gaza, où il faisait halte, afin de célébrer l'anniversaire de son couronnement. Là, il apprenait, le treizième jour, par les rapports de ses éclaireurs, que le prince de Kadesch était à Mageddo, et s'y fortifiait en hâte; il rassemblait aussitôt ses généraux en conseil et discutait avec eux les dispositions à prendre. Quelques stratèges, redoutant de passer par Arouna et les défilés du Carmel, où les soldats ne pouvaient s'avancer qu'un à un, proposèrent de tourner la position. Thotmès rejeta avec indignation leur avis : a Par ma vie! Par l'amour que Ra a pour moi, par la faveur dont je jouis auprès de mon père Amon! Je passerai par ce chemin d'Arouna, soit qu'il y en ait parmi vous, à qui il plaise d'aller par d'autres chemins, dont vous m'avez parlé, soit qu'il y en ait parmi vous, à qui il plaise de me suivre. Car, que dirait-on, chez ces vils ennemis, que Ra déteste? Est -ce que Pharaon ne passe pas par d'autres chemins? Il s'écarte, par peur de

(1) E. DE RouGÉ, FAudes sur les monuments du massif de Karnak,

yGoogk

nous. Voilà ce qu'ils diraient. » Les officiers répondirent d'une seule voix : « Ton père Amon te protège! Nous te suivrons en tous lieux oii tu passeras. » En trois jours de marches forcées, Tarmée était à Arouna; elle franchissait les gorges, sans combat, et débouchait dans la plaine. Le lendemain, le prince des Khéta, qui s'était aventuré en rase campagne, était taillé en pièces, et s'enfuyait vers Mageddo. La place, prise de panique, lui ferma ses portes; mais, par bonheur pour lui, la cupidité des Égyptiens, occupés au pillage de ses trésors, qu'il s'était vu contraint d'abandonner, le sauva. Mageddo capitulait cependant quelque temps après, et sa chute mettait fin à la campagne. Les -chefs de Syrie, de Mésopotamie et du pays d'Aschour faisaient leur soumission (1).

De l'an XXIV à l'an XXVIII, chaque printemps vit une nouvelle reprise des opérations achever cette œuvre de pacification de la Syrie et de la Phénicie méridionales. L'année d'après, — expédition de l'an XXIX, — ce fut le tour des pays du Naharana, de l'Ëuphrate à rOronte. Tounip, Gargamisch (2) et Khaloupou furent conquis et saccagés. Au retour de cette marche triomphale, une razzia poussée sur le pays de Zabi produisit un tel butin : « Que les soldats purent se gorger d'huile d'olive, chaque jour, luxe qu'ils ne se donnaient en Egypte qu'aux jours de fête (3). » L'été sui-

(1) E. DR RouGii, Annales de Thotmès lU; Brogsch, Geschichte Mgypiens^

(2) Ebers, Thaten und Zeit Thotmès III.

(3) E. DE Rouge, Annales de Thotmès III. Goodwin, Transla-

vant, Kadesch, Symira, Arad el Arratou capitulaient ou étaient prises d'assaut. L'an XXXIII les derniers princes hittites qui tenaient encore la campagne étaient mis en déroute » sans qu'aucun d'eux osât regarder derrière lui » . Pour quelques années, l'Asie Mineure était domptée. L'an XXXVII, une tentative de soulèvement général avorta, dans une sanglante défaite, à Alouna. L*an XLI il en était de même d'une révolte de la Cœle-Syrie. L'an XLII Kadesch, enlevée de vive force, était livrée aux soldats.

En Ethiopie, pendant ce temps, le prince héritier, à l'exemple de son père, guerroyait chaque année contre les Ouaouaou et les tribus kouschites. Si la victoire était plus facile, elle n'en était pas moins fructueuse. L'Egypte, par elle, s'étendait insensiblement jusqu'aux sources de son fleuve, et le tribut prélevé ne le cédait en rien à celui payé par l'Orient.

La mort de Thotmès III, survenue l'an LV de son règne; l'avènement de son fils Aménophis II furent cependant le signal d'une nouvelle coalition des princes asiatiques. Le long apprentissage de l'art de la guerre, fait par le nouveau monarque, lui permit de la réprimer promptement. a II se para de ses armes de guerre, et sa vaillance égala la puissance mystérieuse de Set, à son heure : les Barbares fléchirent dès que Sa Majesté regarda l'un d'eux. » Six des chefs ennemis, faits prisonniers, furent ramenés, enchaînés^ à Thèbes, et égorgés au temple d'Amon ; leurs têtes et

tion of a Fragment of an Historical narrative relating of the reign of Thotmès the Third.

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leurs mains exposées sur ses murailles; un septième, conduit solennellement à Napata, en Haute-Nubie, y subit le même sort. Dès lors, la Syrie et TÉthiopie épuisées, demeurèrent dans Tobéissance. La conquête proprement dite était terminée, et les campagnes de Thotmès IV et d'Aménophis III, fils et petit-fils d'Aménophis II, pour pompeuse que soit la rédaction de leurs bulletins, ne furent que des razzias, organisées dans le double but de faire du butin, et des prisonniers, afin de recruter parmi ceux-ci les colonies d'ouvriers, déportées dans la vallée du Nil, pour être employées à la construction des innombrables monuments, alors en chantier.

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