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IX. La philosophie et la morale

A ce développement politique, qui pour première résultante arrivait à cette éclosion littéraire, on devine qu'une évolution s'est accomplie dans le domaine des idées, et que de nouvelles conceptions philosophiques ont été acceptées par les collèges sacerdotaux.

Ces systèmes tendent au monothéisme; Teffort est évident, mais rien ne s'abandonne en Egypte, et des formules anciennes, persiste quand même la trace. C'est l'ancienne Ennéade d'Héliopolis, dont le principe sert de thème aux compilations qui ont pour but de tout rapporter à Amon. La meilleure preuve qu'on en puisse donner est le livre connu sous le nom de Litanies du Soleil.

Le texte en est gravé à l'entrée des tombeaux des rois. Il débute par les mots : a Adoration à Ra dans l'Ament », et se récitait devant soixante-quinze figurines de terre vernissée, qu'on dressait à mesure sur le sol et qui représentaient les soixante-quinze formes revêtues, à son gré, par le dieu. a. Acclajnation à toi, puissance suprême, d disait l'officiant;

puis il ajoutait le nom mystérieux de la forme sainte. Chacune concordait à une naissance de Ra, dans Tun des espaces du firmament, sphère ou zone, que FÉgyptien appelle sa Kert. C'est le dieu lui-même qui s'y procrée, et qui s'y arroge des attributions particulières. L'Ennéade d'Héliopolis y reparaît : Ra-Toum, Shou, Tafnout, Kheh, Nout, Isis, Nephtys, Noun et Horus, Osiris et Set en sont rayés. De même la création procède du Verbe. Ra parle, il appelle les êtres à l'existence ; la parole vivificatrice est le privilège du Dieu-Un.

Pendant l'office des soixante-quinze formes de Ra, on ne voit apparaître ni l'homme ni l'animal. Ce sont dés êtres qui appartiennent à une création de second degré, et la litanie se rattache au monde antérieur à * l'apparition de l'homme. Le bien et le mal y sont donc inconnus. Si Ra a des ennemis à combattre, ce n'est que les éléments, rebelles à l'ordre établi par lui. Et ainsi s'explique que ni le mythe de Ra à Héliopolis, ni celui d'Amon-Ra à Thèbes ne renferme trace de lois morales. Ces lois vont se concentrer dans le mythe d*Osiris.

Partant de ce principe, que la création tout entière est l'œuvre de Ra, une émanation de Ra, que tout doit retourner à lui et se confondre en lui, Osiris n'est que Tune des formes du dieu unique, manifesté sous l'apparence humaine. Son rituel tout entier tient dans un recueil de litanies, qu'on désigne habituellement sous le ^nom de Livre des Morts, — Mot à mot le Livre de sortir de son jour, — la vie de l'homme étant considérée comme un jour de la vie du soleil. ^— Les plus anciens exemplaires en sont gravés dans les ca-

veaux des pyramides appartenant aux souverains de la cinquième dynastie. A l'époque thébaine c'est par milliers qu'on les compte, transcrits sur papyrus, quelquefois illustrés de séries de vignettes, qui en sont un commentaire en images et nous représentent cette Terre de l'Occident, où toute la vie du Double s'écoulait.

Ces litanies; prières ou hymnes, qui le composent, sont censé placées dans la bouche du défunt. Tantôt le mort décrit les régions qu'il parcourt; les transforma-» tions qu'il subit; tantôt il récite les conjurations qui le préservent des attaques des génies malfaisants ; tantôt les formules magiques, qui lui rendront sa tète et son cœur, ressouvenir du démembrement primordial. La scène capitale est celle de la pesée de l'âme, qui équivaut au jugement de l'individu.

Tout ce qui précède n'a été qu'une préparation ; les titres successifs, à eux seuls, le disent. C'est le chapitre de sortir de son jour et de vivre après la mort; celui d'entrer et de sortir dans l'Amenti ; d'empêcher le défunt d'être mangé par les serpents de l'Amenti, de donner les souffles ; de boire de l'eau ; de repousser le crocodile, qui veut enlever au défunt son pouvoir magique : d'ouvrir la bouche; de rendre au défunt son cœur, enfin celui de l'entrée dans la salle de Vérité où a lieu le jugement. Quelques-uns de ces textes sont attribués aux temps de l'empire memphite, mais détail essentiel à retenir, celui relatif à la pesée de l'âme ne figure nulle part, avant les règnes des Thétbains.

Cette scène du jugement forme le Chapitre cxxv ; il

débute par ces mots : a Paroles prononcées lorsqu'on approche de la salle de Vérité, afin que le défunt soit délivré de ses péchés, et qu'il puisse voir les faces des dieux. r> Les Seigneurs de Vérité gardent les deux extrémités de la salle. Osiris y siège entouré d'assesseurs, et le mort s'avance, les bras levés, en signe d'adoration. Avant d'entrer il adresse une première prière au dieu : a Salut à toi, puissant Seigneur de Justice; je te connais, je connais les noms des quarantedeux dieux qui sont avec toi, qui dévorent ceux qui méditent le mal, qui boivent leur sang, le jour où l'on rend compte de ses actions devant Oun-nefer. Me voici, je suis venu vers toi; je t'apporte la vérité et j'écarterai la fausseté, v. Puis il récite une première confession sommaire, qu'il ne fera que développer dans la salle. tt Je n'ai fait de mal à personne. Je ne suis pas de ceux qui tuent ceux de leur famille. Je n'ai pas dit un mensonge à la place de la vérité. Je n'ai pas fait ce qu'abhorrent les dieux. Je n'ai pas fait de tort à un serviteur auprès de son maître. Je n'ai pas causé la famine. Je n'ai pas tué, je n'ai pas ordonné le meurtre. Je n'ai pas causé de souffrances à autrui. Je n'ai pas réduit les offrandes dans les temples. Je n'ai pas diminué le pain offert aux dieux. Je n'ai pas volé aux morts leurs offrandes funéraires. Je ne suis pas adultère. Je n'ai pas diminué la mesure du grain, je n'ai pas raccourci la longueur de la palme. Je n'ai pas pesé sur le bras de la balance, je n'en ai pas faussé l'aiguille. Je suis pur. « Un péché particulièrement égyptien est caractérisé ainsi : a Je n'ai pas arrêté l'eau à son moment, je n'ai pas détourné un ruisseau de son cours. » Cette confes-

sien faite au seuil de la porte, Anubis, le guide des défunts, vient le chercher, et l'introduit dans la salle. Osiris y apparaît, assis sous un dais, entre les génies des quatre points cardinaux. Devant lui est une balance, dont Thot, le scribe divin, vérifie Faiguille. A Tentour sont rangées les quarante-deux divinités qui déchirent les réprouvés et boivent leur sang. Tout auprès de la balance enfin se tient a Celui qui dévore les morts )? , monstre hybride qui participe du lion, de rhippopotame et du crocodile. Alors le défunt u ne sent plus son cœur n . Il le voit dans Tun des plateaux de la balance et dans l'autre le symbole de la déesse de Vérité. Il jette un cri de détresse : «.0 mon cœur que je tiens de ma mère; mon cœur, de quand j'étais sur terre, ne t' élève pas en témoignagne contre moi, ne sois pas mon adversaire, devant les puissances divines; ne pèse pas contre moi, devant le gardien de la balance ; ne fais pas surgir de griefs contre moi, devant le dieu de TAmenti. a Puis il le prie de revenir s'unira lui. Il refait sa confession et interpelle successivement chacun des quarante-deux juges en les prenant à témoin, qu'il n'a pas commis les quarante-deux péchés qui impliquent la damnation, a toi qui marches à grands pas et qui parais à Héliopolis, je n'ai pas fait de mal. toi qui gardes le feu à Kheraha, je n'ai pas volé... » Thot pendant cette confession a fait la pesée du cœur et en communique le résultat au juge. Celui-ci rend l'arrêt : « Que le défunt sorte victorieux, pour aller dans tous les lieux où il lui plaira, auprès des esprits et des dieux ; il ne sera point repoussé par les gardiens des portes de l'Occident. »

Cette confession, c'est la preuve la plus éclatante d'une loi morale, basée sur la conscience. Le plus implacable accusateur de Tindividu, celui qui peut le livrer aux génies qui le dévoreront et boiront son sang, c'est son propre cœur, c'est lui-même. D'ailleurs, à l'analyse, on retrouve dans cette confession les commandements du Décalogue ; ceux qui règlent les rapports des hommes, les défenses du meurtre, de l'adultère et du vol. Le faux témoignage aussi est un péché mortel et la calomnie. On retrouve pareillement la défense de nuire au serviteur auprès du maître. Le mensonge et la fausseté sont condamnés.

Ce n'est pas la place ici d'examiner si ces deux confessions sont faites tour à tour par l'àme terrestre — le ha — et l'àme supérieure — le rekhi, — L'une et l'autre portent sur les mêmes péchés, sauf quelques détails de la seconde, qui semblent plus spiritualistes, tel ce passage : « Je n'ai pas été sourd aux paroles de justice; je n'ai pas fait pleurer; je n'ai pas eu de désir violent, si ce n'est à l'égard de ce que je possède ; t) formule qui tend à justifier le mort de la convoitise du . bien d'autrui.

Cette loi morale nous laisse voir, à un moment donné, des complexités d'àme malade chez le fidèle, conséquence naturelle des subtilités de conscience. A l'époque de l'empire memphite, il envisageait joyeusement cette vie de l'autre monde, calquée sur celle du grand seigneur égyptien, vie de jouissance, toute terrestre, dont toute aspiration d'idéal était bannie. Plus tard, à la période féodale, il s'identifiait entièrement au dieu, à condition que les formules rituelles et les

incantations magiques prescrites aient été scrupaleusement récitées sur la momie. Rien encore n'incit&it l'esprit à la crainte de Tau delà.

Il n'en était plus de même au temps de la monarchie thébaine, et Timportance prise par la vie de Tàme devait vite conduire celle-ci à cet état morbide, que désigne le nom moderne de pessimisme. Un papyrus de Berlin nous a consei*vé un très curieux texte, qui, même au point de vue de Tidée que TÉgyptien se faisait de la constitution de sa personnalité, apporte un document nouveau. En certains cas, Tâme exerce une action directe sur les autres éléments assemblés et peut, par exemple, empêcher le corps de périr, si elle veut qu'il continue à vivre. Le texte de Berlin nous montre un malheureux désespéré, qui adjure son àme de le laisser mourir. L'àme reste d'abord sourde à sa supplique. Quelques paroles de l'infortuné, si las de l'existence, nous renseignent sur son sort.

Il a été un homme doux, isolé, a non l'un de ces arrogants auquels tout réussit, n II est tombé dans l'infortune, frères amis, tous, l'ont abandonné. 11 reproche à son âme de l'abandonner aussi dans la détresse, et de le pousser, par un^onseil sacrilège, à se jeter au feu, au lieu de lui rendre les suprêmes devoirs. En d'autres termes, il accuse son àme de le mener au suicide, en l'obligeant à vivre, alors qu'elle serait charitable, en le conduisant à la mort, qui lui procurerait u la bonne Demeure d'Occident, p

L'âme refuse; mais le désespéré s'exaspère et lui dit aqu'il ne mourrera pas seul, n Qu'il a la prendra avec lui, car son sort sera intimement lié au sien» ; qu'elle

sera heureuse, et n'aura point le sort de tant d'autres âmes, qui souffrent de la fatigue, de la chaleur et de la faim, a Si tu me conduis ainsi à la mort, tu ne regretteras pas de t'être arrêtée dans FOccident. Aussi, mon àme, ma sœur, sois celle qui me rendra les derniers devoirs, qui fera les sacrifices; celle qui se tient vers la barque, le jour des funérailles, et qui prépare le funèbre lit. »

tt Alors mon âme ouvrit la bouche et répondit à ce que je lui avais dit : u Si tu penses à tes funérailles, ce n'est que deuil; c'est ce qui fait couler les larmes; c'est ce qui fait sortir l'homme de sa maison et le jette sur la terre, tu ne remonteras plus, pour voir la lumière du soleil. Ceux qui bâtissent en granit, ceux qui élèvent de belles pyramides, ceux qui s'entourent de murs comme les dieux, leurs tables d'offrandes sont vides, comme celles du misérable qui meurt sur la berge du canal... Écoute-moi, fais un jour de fête et laisse là tes soucis... d

» Alors j'ouvris la bouche et je répondis ainsi à ce qu'avait dit mon âme. »

« Voyez, mon nom est odieux, plus que l'odeur des oiseaux, un jour d'été, quand le soleil est brûlant, n

tt Voyez, mon nom est odieux, plus que l'odeur du pêcheur qui sort du marais, après la pêche. t>

tt Voyez, mon nom est odieux, plus que l'odeur du crocodile. »

tt Voyez, mon nom est odieux, plus que la femme, au mari de laquelle on a parlé à son égard. »

tt A qui parlerai-je aujourd'hui? Les frères sont corrompus et les amis ne sont plus fidèles. »

A A qui parlerai-je aujourd'hui? Les cœurs sont orgueilleux, et chacun s^empare du bien de son prochain. 9

a A qui parlerai-je aujourd'hui? L'homme doux va à sa ruine et le violent a accès auprès de tous. «

tt A qui parlerai-je aujourd'hui? Le misérable est fidèle, tandis que le frère qui est avec lui devient son ennemi. »

a A qui parlerai-je aujourd'hui ? On ne se souvient plus d'hier. En un instant, ce que j'ai fait est comme s'il n'était pas. »

tt A qui parlerai-je aujourd'hui? Je suis chargé de misère, et le fidèle n'est plus. «

tt A qui parlerai-je aujourd'hui? Le mal frappe la terre et il n'y a pas de fin. v

tt La mort est devant moi aujourd'hui, comme le retour à la santé des malades; comme de sortir après la maladie. i>

tt La mort est devant moi aujourd'hui, comme le parfum de la myrrhe, comme de s'asseoir à l'abri de la voile un jour de vent, d

tt La mort est devant moi aujourd'hui, comme le parfum du lotus, comme de s'asseoir sur la berge, an pays d'ivresse. »

tt La mort est devant moi aujourd'hui, comme celui qui désire revoir sa maison, après qu'il a passé de longues années en captivité. »

tt Celui qui est là-bas — c'est-à-dire dans le tombeau — est puissant comme un dieu vivant, qui punit le crime, chez celui qui l'a commis. »

tt Celui qui est là-bas se tient dans la barque de Ra

et offrira des victimes de choix dans les temples, -a (c Celai qui est là-bas est comme un savant, que personne n'empêche de s'adresser à Ra, dans ses paroles. »

tt Alors mon âme me dît : Laisse-là tes plaintes. « Si je te Tai refusé jusqu'ici, cependant tu parviendras " à rOccident. Tes membres iront dans la terre, j'y tt resterai après que tu auras trouvé ton repos. Faitt sons-nous ensemble une demeure (1). »

L'âme consent donc à laisser le corps mourir, et le malheureux arrive au repos tant désiré.

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