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I. L'aspect du pays et la race

La configuration géographique du pays suffirait, à elle seule, à expliquer les croyances et les aspirations de l'Égyptien, telles que les philosophes de la dixhuitième dynastie nous les dépeignent. Cette vallée du Nil qui, pour lui, constituait le monde entier, la patrie des dieux, n'est qu'un étroit ruban de limon fertile, déroulé entre les déserts d'Arabie et de Libye; les berges du fleuve, sorti de son lit, à Tépoque des pluies estivales, amenant le débordement des grands lacs équatoriaux. Encaissée entre les chaînes des deux montagnes, elle s'enfonce presque en ligne droite, du sud au nord, large ici de 30 à 40 kilomètres à peine; là, tellement étranglée, que les contreforts rocheux des premières croupes viennent se baigner à la rive,

et former des seuils, en partie usés, au cours des siècles, par Taction des eaux. Et ces montagnes, découpées en falaises, avec leurs pente3 rapides, lisses, aux creux desquelles les sables se sont amassés ; leurs crêtes horizontales, indiscontinues, où pas une cime, pas un pic, pas une aiguille ne se détache; leurs angles brusques, pareils à ceux des bastions d'une forteresse, devaient forcément prendre aux yeux des premiers habitants de la contrée Taspect d'une sorte de muraille, enserrant les confins du monde, muraille au delà de laquelle n'existait, pour eux, que la région désolée des sables, le pays des Testou^ les impies de la solitude brûlée de soleil, l'empire des génies du mal. L'homme, né dans ce milieu, devait se sentir, plus qu'ailleurs, soumis aux lois d'une puissance occulte, mystérieuse et implacable, se manifestant à lui sous mille formes, mais dont le principe lui restait caché. C'était l'aridité du sol, contre laquelle il lui fallait lutter, pour pourvoir à sa subsistance; la nécessité où il se trouvait, de disputer la terre à la sécheresse, en l'arrosant journellement. C'était le retour, à jour fixe, de l'inondation, apportant la fertilité avec elle, a donnant la vie «, ainsi que l'a si bien .dit la liturgie antique. C'était, surtout, la régularité parfaite de la course du soleil. Ces jours égaux, ou peu s'en faut, aux nuits; la pureté radieuse d'un ciel sans nuages, où chaque matin le disque surgit, semblant sortir d'une région inconnue, dont les montagnes d'Arabie auraient marqué le seuil ; pour traverser en triomphateur l'espace, puis s'abaisser au soir, vers une autre demeure cachée, par delà les montagnes de Libye,

d'où Tombre montait redoutable et y disparaître, enseveli dans la nuit.

A cette époque première de la vie de TÉgypte, le Delta n'était pas encore formé; la Méditerranée venait battre le plateau rocheux où, à Taube de la période historique, s'élevèrent les pyramides; et des marais salants occupaient l'emplacement de Memphis. A la longue pourtant, les alluvions du Nil formèrent des bancs de vase, sur les bas-fonds de son estuaire ; les sables de la mer et du désert envahirent insensiblement celui-ci; et, année par année, chaque crue conquit quelque pouces de terrain sur les eaux. Au^ jourd'hui encore, les plages en formation, aux anciennes bouches canopiques et sébennytiques, sur les côtes des lacs Edko et Bourlos, s'accroissent environ de quinze hectares, en moyenne, par année; ce qui donne à peine un mètre de progression pour tout le front du Delta. Mais, même en tenant compte de combien sont incertains ces calculs, tout ce Delta devait exister déjà, quand l'Égyptien fit son apparition dans le pays.

D'où venait-il? à laquelle des grandes familles humaines était-il apparenté? De bonne heure, il parait avoir perdu le souvenir de son origine, et ne nous a laissé aucun renseignement précis sur lui-même. Lorsqu'il fait allusion à son passé, c'est simplement pour se dire l'élu des dieux. A l'en croire, il serait, de même que ceux-ci, autocthone. La critique comparée des textes permet d'affirmer qu'il n'en fut pas ainsi. Mais, si l'Égyptien ne nous a rien appris de lui, sinon cette bienveillance céleste, la Bible lui attribue une

souche asiatique (1). Selon sa version, Mizraïm, fils de Cham, frère de Koush rÉthiopien et de Canaan, s'était fixé sur les bords du Nil, avec ses enfants. De Loûdem, Tainé, descendaient les Loudou ou Rétou, nom que les inscriptions donnent, par excellence, aux Égyptiens de race; Ananim avait été le fondateur de la tribu des Anou, qui bâtit F An du nord, Héliopolis, et rÂn du sud, Hermonthis; Lehabîm s'était établi en Libye, à Touest du Nil, Naphtou-him (Na Phtah) dans le Delta, au nord de Memphis, Patbrousim (Pa-to-Rès) dans la Haut&-Egypte, entre Memphis et Abou (Elephantine) , la Syène des Romains, aujourd'hui Assouan.

Les fouilles récentes, efiectuées par les savants qui se sont attachés à la solution de ce problème, commencent à préciser la question. Une fois encore, c'est l'Egypte même qui nous répond, en nous fournissant des documents irréfutables. Aussi loin qu'il soit permis de remonter, on retrouve dans la partie de la Thébaîde, comprise entre Abydos et Edfou, une population indigène, contemporaine de ce que nous nommons l'âge de pierre. La race, précisée par les études anthropologiques, est purement africaine; celle qu'on a nommée plus tard les Libyens.

Or, ces Libyens, de type caucasîque, il faut nous garder de les confondre avec la race nègre. Les cheveux sont lisses, et quelquefois même blonds. Nulle trace de prognathisme qui, avec la chevelure crépue, est la caractéristique du nègre, représenté par les populations du Soudan.

(i) Genèse ^ chap. x.

Les peintures des poteries retrouvées dans les tombeaux de cette époque primaire nous initient à la vie de ces aborigènes. C'est un peuple de chasseurs, qui ignore encore la culture du sol. Les dessins qu'ils nous onf laissés, nous montrent leurâ habitations, construites en palissades de roseaux, formant des enclos, délimités par des pieux; enceintes rudimentaires, destinées à les préserver contre les fauves. Là, ils se sont peints eux-mêmes. Tare en mains, entourés de leurs femmes, de leurs enfants et de troupeaux d'animaux sauvages, qu'ils semblent avoir domestiqués. On y remarque surtout les gazelles et les antilopes, qui, plus tard, retournés à l'état sauvage seront le luxe des grands seigneurs, contemporains des pyramides. Mais alors, d'autres animaux auront été importés, et ces troupeaux, seule richesse des primitifs, ne seront plus que l'exception. Dans leurs enclos, on ne voit ni bœufs, ni ânes, ni moutons, ainsi qu'il en sera à la période historique. Ils n'apparurent sans doute qu'avec les conquérants, qui subjuguèrent le pays. On voit aussi, dans ces demeures des archers, diverses espèces d'oiseaux, particulièrement des autiniches. Chaque enceinte comporte deux huttes, une de chaque côté de la porte; et tout auprès, des barques à rames et à voiles montrent qu'ils connaissent la navigation. Rien n'annonce la manifestation extérieure d'un culte, si ce n'est la bannière flottant sur les huttes, où l'on s'accorde à reconnaître l'animal sacré, vénéré par la famille, ou ce qu'on désigne maintenant sous le nom de Totem (1) .

(1) Xaville, Les plus anciens monuments égyptiens; Petrik,

6 LA CIVILISATION PHARAONIQLE

De quel nom désigner ces primitifs? La période historique classe les Libyens sous le nom de Tamaliou ou de Tehennou (I), mais un autre nom existe, les Anou, mot qui précisément veut dire les Archers, et qui semble leur nom véritable. Partout, ce sont eux que rhistoire nous montre en lutte contre le conquérant. Un autre indice est fourni par ce fait, que la ville sainte de TÉgypte, celle qu'on faisait remonter aux époques fabuleuses, et qui plus tard, prit le nom d'Héliopolis, se nommait précisément An. Le plus vieux mythe religieux fut héliopolitain. Rien d'étonnant à ce que les nouveaux venus, pour affermir leur autorité, aient songé à faire de Tantique métropole, leur capitale, et à y établir le culte qu'ils appop* taient avec eux ou organisèrent aussitôt après?

D'où venaient ces conquérants? Menés, le premier roi que mentionnent les listes dynastiques, en fut-il le chef? Cela n'est pas encore définitivement prouvé, mais semble infiniment probable. Les anciens euxmêmes s'accordèrent à reconnaître qu'il avait introduit la civilisation dans le pays. En tout cas, il apportait un élément nouveau, dont celui-ci s'imprégna d'autant mieux que, pour la première fois, les peuplades éparses dans la vallée du Nil se trouvaient réunies sous l'autorité d'un seul chef.

Reste à préciser d'où étaient partis ces conquérants, et la route qu'ils avaient suivie pour pénétrer en

Royal tombs of the first dynasties: Quibell, Heracleopoles . (1) Deux figurines, retrouvées dans leurs tombeaux, les montrent tatoués, la tête parée de plumes d*autruche, tels qu'ils sont représentés sur les monuments thébains.

LÉPOPÉE FABLLEUSE 1

Egypte. A la première de ces deux questions les documents mis à jour nous répondent. Sur les deux rives de la mer Rouge — arabique et africaine, — une région est désignée sous deux noms : Kousch, qu'on a traduit, à tort, par Ethiopie; et Pount, nom qui alterne régulièrement avec celui de Ta Nouter — la Terre des Dieux. — Cette dernière contrée, c'est TArabie du Sud, d'où avaient émigré les habitants de la côte d'Afrique. Aux époques très anciennes, cette Terre des Dieux avait été occupée par une population dont nous n'avons de représentation qu'à la période historique; le type est aquilin. Nombre de portraits d'hommes nous les montrent la barbe en pointe, la chevelure soyeuse, serrée d'un bandeau, où se piquent des plumes d'autruche. Le costume est constitué par le pagne, de même que pour l'Egyptien. Il lui ressemble d'ailleurs; la seule différence est que les chairs sont teintées d'un rouge beaucoup plus carminé que les siennes. C'est donc du sud de l'Arabie, du Pays des Dieux, qu'étaient partis les conquérants. Race toute semblable à celle qui peuplait la vallée du Nil ; comme elle, de type caucasique. Ils anûvèrent par la Nubie, ayant sans doute traversé la mer Rouge au niveau de Massaouah.

Le ressouvenir de cette marche des envahisseurs nous est conservée par la tradition mythique. Horus, le soleil vainqueur, qui apparaît après les ténèbres, descend le Nil, et s'empare de l'Egypte, en maître absolu. Dès l'époque la plus reculée, le pays se partage en deux moitiés, l'Egypte du sud et l'Egypte du nord; et celle du sud est toujours nommée la première.

8 LA CIVILISATION PHAHAO^IIQUE

Le titre de pharaon signifie toujours roi de la Haute- Egypte : s'asseoir sur le trône des deux Ëgyptes, c'était s'assimiler à Horus, qui venu du sud, s'était emparé du nord, était devenu le seigneur du royaume de Set, lequel, dans cette tradition, représente le souverain du nord, vaincu et dépossédé.

Un autre indice est fourni par ce fait, que l'héritier présomptif du trône porte toujours, dans le protocole, le titre de prince de Kousch, cette région des bords de la mer Rouge qu^on a appelée l'Ethiopie. Or, d'après les croyances dogmatiques, le pharaon étant l'incarnation de Ra, manifestée aux hommes, son fils est l'Horus qui le renouvellera. C'est donc en qualité d'Horus qu'il devient le prince du pays autrefois au pouvoir du dieu.

Ainsi, de toutes ces découvertes, il appert que l'Egypte possédait une population autocthone, de souche africaine, de type caucasique, analogue aux Berbères et aux Kabyles, qui, soumise par des conquérants asiatiques, venus des rives de la mer Rouge, fut insensiblement repoussée vers le nord. Ces conquérants appartenaient, eux-mêmes, à la famille caucasique. La filière de leur migration est, pour l'instant, fixée au sud de l'Arabie, le pays de Pount, sans qu'il soit possible de reconnaître le point de départ primitif.

L'étude anatomique des momies, l'examen attentif des peintures et des sculptures (1), les formes grammaticales de la langue hiéroglyphique, l'avaient fait

(1) De Roug^, Recherches sur les monuments que Ion peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon; ëbers, JEgypten und die Bûcher Moses.

soupçonner déjà, Les mensurations des crânes sont celles que donnent les cotes des peuples blancs de l'Asie antérieure; les racines verbales des mots appartiennent aux dialectes des tribus araméennes; verbes et pronoms sont soumis aux mêmes lois de conjugaison et de syntaxe que dans les langues sémitiques; et souvent, présentent avec elles de véritables identités. Mais, tandis que TÉgyptien s'arrêtait aux formes dialectiques primitives, les idiomes sémitiques poursuivaient une évolution qui les conduisait à des constructions grammaticales nouvelles; en sorte que, s'il y a un rapport de souche entre la langue de l'Egypte et celle de l'Asie, ce rapport est assez éloigné pour laisser au pays des pharaons une physionomie à part.

La preuve en est fournie par les monuments des premières dynasties. Ils nous montrent en effet quantité de portraits de souverains, de princes, de généraux, de grands seigneurs, dont les traits différent sensiblement de ceux des gens du peuple, soldats, paysans, scribes et bateliers. A l'époque des premiers rois historiques, la constitution politique nous fournit un autre indice. Souveraineté, gouvernement provincial, grades de l'armée, fonctions sacerdotales sont aux mains de Pharaons, de princes, de généraux et de pontifes, non point partagés en castes, comme on l'a cru longtemps, mais réunissant souvent ces divers titres : représentants d'une aristocratie, formée par la descendance des conquérants et gouvernant l'Empire et les provinces, un peu h la façon dont l'Italie du cinquième siècle le fut par les comtes lombards.

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