II. Les premiers systèmes cosmiques et théologiques
Si maintenant nous apportons le même esprit critique à Fétude de la cosmogonie et de la théologie égyptiennes, nous acquérons vite la certitude que les divers cultes en honneur sur les bords du Nil, pas plus que leurs fidèles, n'y étaient nés; mais avaient, de même qu'eux, une origine étrangère, à peine tempérée par Tinfluence du milieu ambiant.
C'est des tombes des indigènes et des conquérants que nous pai*viennent maintenant les premières notions des croyances, qui plus tard seront celles de rÉgypte. Les bannières des chefs, qui flottent an sommet des huttes, se surmontent toutes d'un épemer. Au-dessous, s'écrit la devise du maître, puis un ensemble de lignes verticales et horizontales rappelle la façade d'une chapelle funéraire, que reproduit dans la suite la stèle du tombeau. Ces chefs sont donc » les éperviers » , dont le nom hiéroglyphique est Hor — Horus, — nom que prendra le soleil levant. Aux périodes historiques, nous le verrons représenté sous la forme d'un homme à tête d'épervier, ou d'un épervier, posé sur un pavois symbolique. Ces conquérants, si longtemps inconnus, étaient, à proprement parler, (( les compagnons de l'épervier, y^ ce que les textes ont traduit par ces mots : « les suivants d'Horus » .
Une autre bannière apparaît pourtant, où s'écartèle un chacal, et contre cette frihu, les » suivants d'Horus» , les Horiens, sont toujours en guerre. Est-ce le Totem de la race autocthone? I^ tradition sacerdotale parle toujours de la victoire d'Horus sur Set, le dieu à tête de chacal. Elle rapporte que Tun des rois horiens, enfin vainqueur, réunit les deux moitiés de TEmpire sous son auiorité et ajouta, à son nom d'Horus, celui de Set. Sur certaines bannières, encore on voit le vautour, la vipère, Temblème de la déesse Neîth, u celle qui montre les chemins, v composé d'un bouclier où s'entre-croisent deux flèches, et le lévrier, Ap-Hérou, a celui qui ouvre les chemins v , titres fort naturels à des envahisseurs. Toutes ces divinités réapparaîtront dans le panthéon pharaonique. Le rituel d'Héliopolis fournit d'autres renseignements, tendant à prouver que tout le fond des croyances égyptiennes fut importé par les Horiens.
Héliopolis avait été la métropole de la population indigène, les Anou, dont elle avait pris le nom. An du nord. Son rôle est capital dans le dogme, son collège sacerdotal occupait la première place. Le dieu suprême, Ra — le soleil — y était adoré sous la forme d'une pyramide ou d'un obélisque (1). Il y apparaît comme le chef d'un cycle divin, que les textes nomment la Paout, où se trouvent réunis tous les dieux des éléments.
Ce cycle comporte neuf personnes, et l'on a expliqué ce chiffre, par les propriétés métaphysiques des nombres. La triade étant le symbole d'un tout absolu,
(I) X'AViLLi, la Religion des anciens Égyptiens,
la neuvaîne, en répétant trois fois cette unité fondamentale, donnait la perfection ineffable. La pla^ ancienne de ces Paout est mentionnée dans les textes des pyramides : » vous, la grande neuvaîne des dieux, qui est dans An (Hélîopolis), Toum, Schou, Tafnout, Keb, Nout, Osiris, Isis, Set, Nephthys, enfants de Toum, son cœur se dilate sur vos naissances, en votre nom de neufs. )> A vrai dire, le nom d'Horus manque à la liste. Ce n'est que bien plus tard qu'il se substituera à celui de Set.
N'importe. L'Ennéade héliopolitaine nous donne, en germe, le système cosmique des premiers collèges théologiques. Chacun des dieux de la Paout personnifie la création. A l'origine, le ciel est une masse liquide, l'abyme, le Noun, d'où surgit Toum — le soleil — qui dans la suite prendra le nom de Ra. Les premiers textes l'appellent invariablement Ra-Toum; puis ce nom finit par ne plus s'appliquer qu'au soleil couchant; de même que le soleil levant fut désigné sous l'appellation de Ra-Kheper, Ra scarabée. Toum est représenté sous la forme humaine, ce qui n'implique point la croyance qu'il participait à cette nature, mais seulement, qu'en qualité de dieu créateur, il pouvait la prendre à son gré. D'autres dieux la revêtent de même. Les définitions dogmatiques établissent qu'elle indique que ces dieux ne sont point des êtres abstraits, mais revêtent telle forme, selon l'instant où s'exerce leur activité. Toum la prit aussitôt sorti des eaux, pour créer.
Comment s'opéra cette création? Par le Verbe. Toum tt appela ses fils » . Les deux aines furent Schou
et Tafnout. Schou aussi a la forme humaine et s'intitule le fils aîné de Ra. C'est Fair atmosphérique. Sa sœur Tafnout, dont le nom signifie vomir, est représentée sous les traits d'une femme, à tête de lionne. Elle crache la flamme et personnifie le feu. Le deuxième couple des enfants de Toum est formé de Keb et de Nout. Keb est la terre et Nout le ciel. Schou se glisse entre eux, et les sépare. Le a Soulèvement de Schou d est la locution habituelle pour désigner le firmament. Et les peintures nous montrent le dieu, les bras levés, soutenant le corps de Nout, qui est arquée au-dessus de la terre qu'effleurent ses pieds et ses mains, formant voûte. Mais Schou, sous un autre nom est encore considéré comme dieu guerrier, et se confond alors avec Horus. Peut-être y a-t-il là un point de repère précieux, pour la migration de ce mythe, apporté par les conquérants. Keb et Nout procréent les deux derniers couples qui complètent l'Ennéade. Leur postérité est d'ailleurs fort nombreuse. Keb est souvent désigné sous le nom de Père des dieux, c'est le plus ancien père, de même que Nout est la plus ancienne mère, car les couples précédents étaient engendrés de Toum seul, le dieu un, qui n'a point d'épouse. Nout enfante les étoiles, mais son rôle essentiel est d'être mère des dieux ; d'Osiris et d'Isis, puis de Set et de Nephthys. Osiris prit le premier rang dans la théologie égyptienne. Autour de lui, se condensa le mythe et s'accumulèrent les légendes. Il devint la personnification du soleil disparu dans la nuit, et en lui s'incarna le caractère moral. A l'époque héliopolitaine, il représente l'être humain mâle, de même qu'Isis est la pre-i
mière femme. Horus n'apparait point dans l'Ennéade, avons-nous dit ; il ne se manifeste qu'après la mort de son père, dont il se fait le vengeur.
Le dernier couple se compose de Set et de Nephthys. Il est en guerre contre Osiris et personnifie la région aride du désert, le monde animal, la bête sauvage, qui seule peuple les solitudes. Dans le Livre des Morts les compagnons de Set prennent des formes d'animaux.
Plus tard, ce ciel devint simplement la copie de la terre d'Egypte, a la Terre des Eaux d'en Haut ; » pour prendre encore une expression des litanies. Un fleuve, le Nou, coulait au milieu, encaissé entre deux montagnes, pareil au Nil, entre les chaînes arabiques et libyques; et comme rien ne différencie les us et coutumes du firmament de ceux établis ici bas, les dieux naviguaient encore en barque sur le fleuve céleste, de même que l'Égyptien le faisait journellement sur le sien.
Ce système se trouvait intimement lié à celui par lequel les collèges sacerdotaux memphites ou thébains se représentaient le monde. De l'univei's, l'Égyptien» ainsi qu'on l'a vu tout à l'heure, ne connaissait que le coin habité par lui. La grande division religieuse, géographique et politique remontant aux traditions boriennes le partageait en deux provinces To-Mérij la terre noire, la Basse-Egypte; et To^Rès^ la terre rouge, la Haute-Egypte, qui, à elles deux, constituaient To-Quenia, la vallée du Nil.
(i) Renfby, Ueber das Verkœlhtniss der Egyptiichen Sprache %um Semitischen Sprachslamm; Dumichbn, Geschichte des Alten Mgyptens; Brugsch, JEgyptiscke Beitràge %ur Vôlkerkunde.
Sur ce monde en raccourci, qu'il se figurait comme un rectangle beaucoup plus long que large, le ciel s'étendait comme un plafond immense ou comme une voûte surbaissée, porté à chacun des quatre angles par une gigantesque colonne, affectant Faspect d'une tige de lotus. Le choix de cette forme, à l'heure où il nous est donné de la connaître, représente simplement un symbole ; le lotus vivace des marais, avec sa floraison puissante, son parfum pénétrant étant devenu, de bonne heure, l'image d'une perpétuelle renaissance, à ce point que les dieux vivificateurs sont appelés souvent u Esprits sortis du Lotus » .
Aux temps de la monarchie thébaine, les prêtres enseignaient que. l'homme, à son apparition sur cette terre, ignorait les moyens de pourvoir à sa subsistance, et d'exprimer sa pensée; à ce point, qu'il en était réduit à imiter les cris des animaux, et que les dieux s'étaient manifestés à lui, pour l'instruire et le guider. Leur règne avait duré des milliers d'années, et leur succession au trône de cette monarchie avait formé une dynastie fabuleuse, dont l'ordre varie avec chaque localité. A Héliopolis, Toum venait en tête de la liste; à Memphis, Phtah; à Thèbes, Amon. Fuis, s'échelonnaient ensuite le règne de Ra, le règne de Schott, le règne de Seb, le règne d'Osiris, le règne de Set et le règne d'Horus. Toutefois, cette classification ne fut adoptée que fort tard par tradition; à l'heure où, pour la première fois, les textes nous renseignent sur ce point, la théologie et l'histoire ont été remaniées par les collèges sacerdotaux, pour arriver à l'unification des cultes et du gouvernement de l'Egypte. Mais,
SOUS les subterfuges accumulés par eux, on parvient cependant à retrouver la trace de la religion première, et à reconnaître en elle le ressouvenir de ces mythes locaux préexistants. Ce qu'avaient été exactement ces dieux, il nous est difficile de le savoir d'une manière précise. Pour s'en rendre compte il faudrait pouvoir se représenter TÉgypte antéhistorique; et cela, nous ne faisons que commencer à le découvrir.
Il semble toutefois qu'elle fut divisée d'abord en tribus qui, à la longue, formèrent de petits États, lesquels se fondirent enfin, en deux grandes confédérations politiques, qui se partagèrent l'empire pharaonique. Mais cette fusion, toutefois, ne fit point disparaître les petits États. Ils devinrent comme autant de seigneuries féodales, gouvernées par des Princes, vassaux du Pharaon. Chacune de ces provinces, de ces nomes, ainsi que dirent plus tard les Grecs, conservait ses divinités et ses rites. Khnoum, le dieu des formes, qui avait modelé le premier homme sur un tour à potier était adoré aux cataractes. Anhour, à Thini (Guirgheh); Ra, à Héliopolis; Osiris, à Mendès; Phfah, à Memphis; Hathor, à Tynthiris (Denderah) ; Amon, à Thèbes; Menthou, à Hermonthis; Isis, à Edfou. Chacune de ces divinités avait ses attributs, sa forme consacrée, ses mystères, en un mot, un caractère, une personnalité, une apparence. Certaines, telle que Hathor, étaient évidemment venues en Egypte avec les Horiens ; car dans les textes, elle est appelée la déesse du pays de Pount, du Ta Nouter, la terre des dieux. Quand leur nom apparaît, pour la première fois, dans le dogme, leur forme 3'est déjà modifiée çiu cours des
siècles; le dieu du maitre de TÉgypte est devenu le suzerain des princes de la Terre des Eaux; et a étendu sa suprématie sur les théogonies locales, de même que le Pharaon est le suzerain des feudataires, devenus ses grands vassaux.
Autant qu^on peut en juger aujourd'hui, ces divinités primitives se partageaient en trois groupes distincts. Les dieux solaires ; Ra, Anhour, Aten (le disque) , Amon (le journalier); les dieux élémentaires, Shou (l'air atmosphérique), Tafnout (le feu), Seb (la terre), Nout (le ciel); Nou (Fabyme), Hapi (le Nil), et peut-être plusieurs autres dieux, tel que Sébek, dont le culte nous est peu connu; les dieux des morts enfin, Phtah, Sékhet, Osiris, Isis, Nephthys, Anubis. Mais, dans les plus anciens textes, ces dieux ne sont déjà plus que les noms locaux d'une divinité unique ; Sokhar, est le dieu des morts à Memphis, au même titre qu'Osiris, dieu élémentaire d'Héliopolis Test à Mendës; et leur personnalité se confond en une seule et même personne, désignée sous le vocable Sokhar-Assar. Où Ton adore le Soleil sous le nom de Ra, on ne Tadore point sous celui d'Aten; mais les rites de l'un et de l'autre ne diS^rent que par d'infimes nuances. En outre, chaque nome avait à la fois ses dieux solaires, ses dieux élémentaires, ses dieux mortuaires; mais l'un des groupes demeurait toujours prépondérant. A Héliopolis, Ra, le maitre de la Paout élémenlaire, occupe le premier rang, comme divinité solaire- à Memphis, Phtah, comme dieu des morts. Aussi, la suprématie de la dynastie memphite une fois établie, une confusion voulue avait-elle réuni les divers mythes en un seul, où
des deux dieux s'identifiait la nature. Plus tard, quant, à la renaissance thébaine prévalut le culte du soleil, ce fut Amon Ra qui exerça i*hégémonie, et fut proclamé roi du ciel.
Maintenant, quelle était la nature de ces dieux? Plusieurs villes eurent une déesse pour seigneur suprême. Hathor, à Tentyris; Neith, à Sais; Nekbeb, à Elythya. Dans diverses localités, la divinité comprend deux êtres, de même sexe, ou de sexe différent, ne formant qu'une seule et même personne. Anhour-Shou, à Thinî, (Abydos), était une divinité unique masculine, en deux personnes; Shou-Tafnont, la divinité unique, masculine et féminine, d'Héliopolis. Enfin, les dieux avaient, inhérents en eux, les principes de la triade familiale; un fils, conçu et enfanté en eux-mêmes, complétait leur personnalité, qui n'en restait pas moins un seul et même dieu. De Phtah et de Sékhet, naissait Imhotep ; d'Osiris et d'Isis, Horus. Le chef de la triade en demeure la personnalité suprême; les deux autres personnes ne sont que son complément : la représentation des éléments concourant à la reproduction indéfinie, en lui-même, de sa propre existence; et cela, pour cette raison, que la religion solaire ayant, de bonne heure, primé les deux autres, le dieu meurt et se renouvelle, comme le soleil; qui, apparu à rOrient, disparait dans les ténèbres de la nuit, pour réapparaître à l'aurore d'un autre jour. Le dieu naît, de lui-même; il s'enfante dans le Noun, dans l'Abyme ; de là, le rôle de la déesse; et revit en la personne de son fils; de là le rôle de l'enfant. A Thèbes, Maut, double féminin d'Amon, n'est que la région du cou-
chant, où disparaît le disque, pour surgir au lende* main, sur Tantre horizon.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que la théologie ignorait cette conception élevée de la divinité, le dieu étemel, immortel, sans commencement et sans fin ; celui qui existe par essence, qui vit en substance, qui a été, qui est, etqui sera. Tout au contraire, à chaque phrase, dans les hymnes, nous retrouvons cette définition : a Le Un, qui est Seul; Celui qui s*engendre en lui-même, Celui *qui était, alors que rien n'était, i» Non, cette formation par triades est bien une figuration des éléments réunis en sa personne, car c'est encore une définition des litanies, basée sur le système des renaissances solaires, que le dieu » est son propre père et son propre fils n .
Chaque province eut ainsi son dieu unique en trois personnes; le dieu unique Amon: Amon-Maut-Khonsou ; le dieu unique Phtah : Phtah-Sekhet-Imhotep ; le dieu unique Osiris : Osiris-Isis-Horus. Chacune proclama son dieu, le Dieu Grand, au détriment de tous les autres, et ce fut seulement lorsque l'unification de rÉgypte fut faite, qu'il fallut à ces roitelets du ciel céder la place à un suzerain (1).
Si forte était cependant l'habitude, qu'en nombre de passages, les textes retournent à l'ancienne formule ; et donnent à des subalternes le qualificatif de Dieux Grands. Mais, il ne faudrait point prendre cette appellation au pied de la lettre; c'est une simple réminiscence d'uiie expression ancienne, rien de plus.
(1) Lrpagk, Rrnouf, Lectures on the origines and Growth of Religion as illustrated hy the Religion of ancien Egypt.
La meilleare preuve en est que dans les hymnes les triades s'ajoutèrent aux triades. L'on forma ainsi des neuvaines, des Paout-^ouierou; qui, se triplant à leur tour, constituèrent des cycles, dont le dieu grand du moment reste toujours le chef incontesté.
Tous ces dieux sont, le plus souvent, représentés sous la forme humaine; mais, la grande difficulté à laquelle on se heurte dans Tétude de leur mythe, est la forme animale que, concurremment, on leur attribue. Certains ont voulu y voir un fétichisme originel (!)• Le plus simple est d'y reconnaître un symbolisme, dont le sens nous reste caché. Aujourd'hui, on commence à admettre qu'il faut y reconnaître le Totem des conquérants, l'image de ces animaux, peints sur leurs enseignes. Mais la question demeure la même; l'animal sacré de la bannière est-il devenu le dieu, ou bien le dieu était-il le signe du ralliement de ses sujets? Cette seconde hypothèse semble de beaucoup la plus probante. L'instinct de l'animal, que ce soit l'épervier ou le chacal, par cela même qu'il demeure mystérieux, permanent, immuable, frappait l'esprit des primitifs, et leur avait inspiré une crainte mystique. Ils croyaient reconnaître en lui quelque chose de surnaturel, la manifestation d'une volonté, d'une puissance invisible, qui avait revêtu cette forme, pour se révéler. Ils se pliaient humblement devant cet inconnu auquel ils ne pouvaient se soustraire; ils se faisaient les fidèles, les tt Suivants 1 du dieu manifesté, si bien que celui-ci
(1) Lepsius, Ueber den ersten Mgyptischen Gôtterkreis; PiBTSCHMANN, Der JËgyptisck Felischdienst und Gôtterglaube,
LÊPOPËE FABULEUSE 21
devenait l^enseîgne de la tribu. Quoi qu'il en soit, à toutes les époques, cette forme a été conservée par Tusage. L*épervierest Tincarnation d'Horus; le chacal, celle d'Anubis; le vanneau, celle d'Osiris; le bœuf, celle de Ra ; Toie, celle d'Amon ; la vache, celle d'Hathor ; le vautour, celle deNekheb ; Thippopotame, celle de Set; le scarabée, celle de Khépra. Mais ce qui tendrait à prouver que ces apparences ne rappelaient point un fétichisme primitif, est que certaines n'avaient été choisies que par simple rébus phonétique. Set a pour incarnation Thippopotame, parce que Set s'écrit en égyptien 7V&A et l'hippopotame Teh, de même Khépra, pour cette raison que le scarabée kheper, l'hiéroglyphe exprimant le nom, s'est substitué à la forme; et en lui s'est ainsi condensé la matérialisation de la personnalité.
m. Ijâs dynasties divines.
Cette colonie divine, qui peuplait le ciel au temps des légendes n'était déjà plus, à l'heure où s'élevaient les pyramides, qu'une interprétation de la course solaire; seules, les traditions populaires racontaient qu'à Memphis, Phtah avait été le dieu de la première fois. Son temps, c'était l'âge d'or, auquel l'Égyptien ne songeait jamais qu'avec envie. Cette ère de félicité prenait fin avec Ra. Sur les derniers jours de son règne, le dieu avait eu à soufirir de l'ingratitude des hommes; un complot avait menacé sinon sa vie, du moins sa sérénité majestueuse; et tout maître du monde qu'il
fût, il lai avait fallu réunir le conseil des dieux, et aviser aux moyens de châtier les rebelles. Selon les textes, la Paout divine s'assemble dans le grand temple de An — Héliopolis, — et, comme en toute assemblée délibérante, Ra expose aux princes du ciel ses griefs. tt Voyez les hommes qui sont nés de moi, ils prononcent des paroles contre moi. Dites-moi ce que vous ferez à leur égard, car voici : j'ai attendu, je n'ai pas voulu les tuer, avant d'avoir entendu vos paroles. »
Noun, — l'Abyme — le plus ancien des dieux lui répond : a Mon fils Ra, plus grand que ton père, ton trône est bien établi et grande est la crainte que tu inspires. Que ton œil seul se dirige contre ceux qui conspirent contre toi. »
Ra lui répond : a Voici, ils s'enfuient vers les montagnes et leurs cœurs sont effrayés à cause de ce qu'ils ont dit. Ils disent devant la Majesté de Ra : Laisse seulement aller ton œil; c'est lui qui vaincra ceux qui complotent des choses mauvaises. Qu'il descende sous la forme d'Hathor. «
La déesse part, tue ceux qui s'enfuyaient vers les montagnes, m Elle massacra les hommes et baigna ses pieds dans leur sang plusieurs nuits durant, jusqu'à la ville d'Akhninsouten. Ce sang recueilli dans sept mille jarres fut offert au dieu. )) Alors la déesse revient vers Ra, qui l'accueille par ces mots : a Viens en paix ttHalhor.» Elle lui répond. uTu es vivant; j'ai triomphé a des hommes ; mon cœur est heureux » .
(i) E. Navillk, la Destruction des hommes par les dieux, dans les Transactions ofthe Society ofbiblical Arckœlogy,
Pourtant, elle redescend sur terre et continue sa poursuite; le massacre finit par épouvanter Ra. Il jure de sauver le reste des hommes. Le moyen employé par lui pour arrêter la déesse mérite d'être cité en entier.
« Dit par Ra : J'appelle à moi mes coursiers rapides, qu'ils soient prompts comme le vent. Qu'ils courent à Ëlephantine, et qu'ils m'apportent des mandragores en grand nombre. Quand furent apportées ces mandragores, elles furent remises au meunier d'Héliopolis, pour les piler. Puis on les mélangea au sang des hommes dans les sept milles cruches, et à la faveur de la nuit, le contenu des vases fut répandu dans les champs, qui furent baignés à une hauteur de quatre palmes. La déesse vint au matin, et elle trouva les champs inondés. Elle y mira son beau visage, et ne vit plus les hommes; ainsi ceux-ci furent sauvés, v
La fin du conte, car cette tradition, répandue en Thébaïde, à l'époque de la Renaissance, tout en gardant le fond de l'enseignement reçu, n'a conservé rien de liturgique, donne à cette destruction des hommes cette conclusion, a Au matin, Ra rencontra des hommes qui portaient des arcs et qui lui ofirirent de combattre ses ennemis ; mais le dieu leur répondit. — a Vos péchés sont derrière vous ; le meurtre écarte le meurtre et de là viennent les sacrifices, w Idée curieuse, à rencontrer si haut; le meurtre éloigne le meurtre : la mort chasse la mort, de même que chez les Hébreux et les Grecs. C'est cette idée qu'on retrouvera dans les sacrifices des temples, regorgement des victimes, l'holo* causte des funérailles, pour préserver de la mort les vivants ou la personnalité posthume des trépassés.
Osiris, le dernier souverain de cette dynastie, resta, à Tépoque historisque, le plus populaire d^entre tous les dieux-rois. Sa légende incarne Thistoire de TÉgypte ; son culte, le culte solaire et mortuaire tout entier. C'est rÉlre Bon, Oun-Nefer, le frère de Set, le dieu du mal. Très longtemps, les deux dieux s'étaient disputé la royauté du monde ; et Set, enfin vainqueur, avait mis son rival à mort, dépecé son corps, et semé ses débris sur les chemins. Isis et Nephthys, leurs sœurs, avaient alors parcouru, en pleurant, a la terre entière» ; réuni les lambeaux du cadavre divin, a rassemblé ses membres )> ; et Ra, le maître du ciel, touché de leur peine, avait ressuscité son fils, et Tavait rappelé à une autre existence, celle du soleil nocturne, qui éclaire le pays des trépassés. Set avait alors gouverné sans partage rÉgypte. Mais un fils posthume était né d'Osiris et d'Isis, Horus. Au fond d'une petite province de la Haute-Egypte, dont il était suzerain, il avait formé une armée ; et Tan 363 de son règne, déclaré la guerre à Set.
Des textes, fort nombreux, nous ont conservé le récit de cette mémorable campagne. Le dieu, accompagné de son premier ministre Thot, descend le Nil en barque, escorté de sa flotte; et appuyé sur la rive par son infanterie et ses chars. Il exécute des marches et contre-marches savantes; prend des villes d'assaut; livre des batailles rangées et remporte enfin sur son oncle une victoire décisive, dans les environs d'Hermopolis — Achemouneîn. —Ces avantages, toutefois, ne lui assurent point un définitif triomphe. La lutte s'éternise, et Seb, pris pour arbitre, partage l'Egypte en deux royaumes, dont il place la limite un peu au
sud de Memphis. Dans la suite des temps, cette division allait rester celle de Tempire pharaonique; avec ses ^ deux moitiés, placées, Tune au pouvoir des dieux mortuaires, l'autre, sous celui des dieux lumineux ; la moitié d'Horus et la moitié de Set; la Haute et la Basse Egypte, la montagne et la plaine; où l'antagonisme des principes de vie et de mort, de lumière et de ténèbres, de bien et de mal allait se répercuter indéfiniment.
Le reste du panthéon égyptien se trouvait apparenté à ces dynasties, par des alliances qui, plus tard, ne furent considérées par les théosophes, que comme les manifestations secondaires des personnes premières des triades. Quelques-unes de ces divinités, Hathor en particulier, conservaient leur origine étrangère et avaient été importées par les conquérants, soit sous la forme dogmatique où nous les retrouvons, soit plutôt rattachées à des cultes qui s'étaient modifiés, et fondus dans celui des divinités solaires. Hathor est appelée dans tous les textes la régente du pays de Pount, TArabie; et lorsque, sous les Thotmès de la dix-huitième dynastie, la reine Hatasou, eut lancé une expédition vers la patrie de la déesse, le butin rapporté, les parfums, les bois précieux, les plantes rares, la poudre d'or, fut attribué à son temple thébain.
Aussi, les collèges sacerdotaux avaient-ils fait de tt la Maîtresse du pays de Pount )) l'épouse d'Horus, le soleil vainqueur à l'Orient, et de leur fils, Horkhouti, le disque sur l'horizon, l'astre émergeant sur la montagne d'Arabie. Tout, en un mot, reliait la triade dont Hathor était la personnalité principale,
26 LA CIVlLlS/k-TION PHARAONIQDB
au pays o& elle s'était manifestée pour la première fois.
Dans cette théogonie, une place à part était réservée au Nil, qui ne recevait le titre de dieu que par déférence, et ne se rattachait à aucune triade. C'était plutôt un bon génie, THapi, — TApis de Tépoque gréco-romaine — personnifiant la fertilité de Tinondation.
L'Egypte ignorait la source de son fleuve sacré, bien que, maintes fois, ses armées y fussent remontées. Elle la plaçait à Syène — Assouen, — dans une caverne profonde, située au milieu de la cataracte, et la figurait surplombée de rochers. Un grand serpent l'enveloppait de ses anneaux, et sous la voûte, un être hermaphrodite se tenait agenouillé, la tête ceinte d'une tiare fleurie de lotus, portant à chaque main le vase servant aux libations divines. Dans le symbolisme, la forme animale consacrée est le bœuf. Sous la douzième dynastie, alors que tous les éléments du dogme, coordonnés par les Thébains, tendaient au monothéisme, l'hymne au Nil célébrait ainsi l'Hapi r
a Salut, ô Nil, ô toi qui t'es manifesté sur terre, et qui viens en paix, pour donner la vie à l'Egypte ! Dieu caché, qui amène les ténèbres, au jour où il te plaît de les amener, irrigateur des vergers, qu'a créés le soleil, pour donner la vie à tous les bestiaux I Tu abreuves la terre en tous lieux, voie du ciel qui descend. Dieu Seb, ami des pains, Dieu Phtah, qui illumine toute demeure, Seigneur des poissons, quand tu remontes sur les terres inondées ; aucun oiseau n'envahit plus les biens utiles ; créateur du blé, producteur
de Torge; il perpétue la durée des temples; repos des doigts est son travail, pour des millions de malheureux. S'il décroit dans le ciel, les hommes dépérissent. 11 fait ouvrir, pour les bestiaux, la terre entière, et grands et petits se reposent. Les hommes l'invoquent, lorsqu'il s'arrête; et alors, il devient semblable à Khnoum. Se lève-t-il, la terre est remplie d'allégresse; tout homme se réjouit, tout être organisé a sa nourriture; toute dent broie. Il apporte les provisions délicieuses; il crée toutes les bonnes choses, le seigneur des nourritures agréables et choisies. S'il y a des offrandes, c'est grâce à lui. Il fait pousser l'herbe pour les bestiaux; il prépare les sacrifices pour chaque dieu; l'encens est excellent qui vient par lui. Il se saisit des deux contrées, pour remplir les entrepôts; pour combler les greniers; pour préparer les biens des pauvres. Il germe pour combler tous les vœux, sans s'épuiser par là: il fait de sa vaillance un bouclier pour les malheureux. On ne le taille point dans la pierre des statues, sur lesquelles on place la double couronne. On ne le voit pas, nul service, nulle offrande n'arrive jusqu'à lui. On ne peut l'attirer dans les mystères; on ne sait le lieu où il est; on ne le trouve point par la force des livres sacrés. Point de demeure qui le contienne; point de guide qui pénètre en son cœur. Tu as réjoui les générations de tes enfants; on te rend hommage au sud; stables sont tes décrets, lorsqu'ils se manifestent par devant les sei*viteurs du nord. Il boit les pleurs de tous les yeux (I). n
(1) MâSPERo, Hymne au NiL
28 LA GIViLISATIOJtf PHARAONIQUE