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XI. Les monuments de Thèbes

Au lendemain de la guerre de deux cents ans, les souverains de la dix-huitième dynastie, Ahmès, Aménophis P' eurent assez à faire de réparer les ruines amoncelées, depuis l'invasion des Pasteurs, et de remettre en état les grands ouvrages d'utilité publique. Le temps nécessaire à de nouvelles fondations leur manqua. Avec Thotmès I" et la conquête de l'Asie, la situation change. Le trésor d'Amon, épuisé par les luttes soutenues, s'enrichit des dépouilles rapportées de Syrie. C'est par Amon que le Pharaon a triomphé, c'est à lui que l'holocauste du butin est offert. Une fièvre de construction s'empare de l'Egypte. Et pendant

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cinq siècles, la Vallée et le Delta se couvrent de monuments ; les prisonniers faits sont employés comme manœuvres sur les divers chantiers ouverts, et quand le nombre fait défaut, la population entière d'une ville amorréhenne ou hittite est emmenée en esclavage, afin de pourvoir aux besoins du moment. A Napata, à Soleb, à Amada, à Éléphantine, à Ombos, à Esneh, à Elythyia, à Coptos, à Denderah, à Abydos, à Memphis, à Héliopolis, dans toutes les villes de la Basse'* Egypte, des sanctuaires s'élèvent. Seule Tanis, la capitale des Hyksôs, démantelée par Ahmès est oubliée systématiquement.

Thèbes devait être particulièrement dotée par les rois qui étaient issus d'elle. Capitale de province, jusqu'à cette heure, l'art s'y était peu développé. Les temples des Ousortasen et des Amen-m-Hat tombaient en ruines. Quelques hypogées n'étaient décorés que de peintures rudimentaires et d'inscriptions empruntées au Livre des Morts, Thotmès I" entreprit de l'agrandir et de la rendre somptueuse. Le sanctuaire primitif fui conservé, mais entouré de nouvelles chapelles, et précédé d'un hypostyle, d'une cour et de trois pylônes, échelonnés progressivement. Hatasou y érigea des obélisques, Thotmès III les reposoirs nécessaires aux processions, Aménophis III, un nouveau pylône, complétant l'ensemble de cette succession de constructions et se raccordant au mur d'enceinte, de manière à englober le lac et les bosquets sacrés.

Les règnes d'Hatasou et d'Aménophis III virent s'élever les deux chefs-d'œuvre les plus parfaits qui nous soient restés de l'architecture égyptienne, l'hémi-

spéos de la reine et le sanctuaire d'Amon générateur, désignés communément, le premier, sous le nom de temple de Deïr-el-Bahari ; le second, sous celui de temple de Louxor, de même que la basilique des Ousortasen, restaurée par la dix-huitième dynastie, est connue sous celui de temple de Karnak.

L'hémi-spéos de la reine est la basilique funéraire de sa tombe, retrouvée seulement ces années dernières. Bâtie en amphithéâtre, sur les déclivités des pentes libyques, elle était la réplique d'un vieux temple élevé par Mentou-Hotep et comme lui était précédée de pylônes, flanqués de sphinx, d'obélisques et de colosses royaux. Deux cours s'ouvraient derrière eux, entourées de portiques à pilastres carrés ou à seize pans, coiffés de chapiteaux hathoriques. Hathor était la grande déesse de ce sanctuaire, en sa qualité de reine du Douaout. D'une cour à l'autre, on accédait par des rampes douces, ménagées de telle sorte, que les terrasses de la première affleuraient l'aire de la seconde. Sur les murs, des bas-reliefs peints rappellent l'expédition de la souveraine au pays de Punt. C'est le départ des bataillons égyptiens pour la « Terre des Dieux n , l'arrivée de l'escadre dans les eaux du Ouad-jour^ — la mer Rouge, — où se jouent des poissons et des crustacés, admirablement observés et rendus, les bâtiments au mouillage, près d'une côte boisée, où, à travers la frondaison des palmiers, on aperçoit les toits pointus des huttes indigènes; entrevue des envoyés égyptiens avec les chefs du pays ; l'embarquement des dîmes offertes à la reine, le « chargement des navires, avec les merveilles du pays de Pount,

en toutes espèces d'excellent bois du pays de Ta-nouter; de morceaux de kami, d*ana; des sycomores qui produisent Xana vert ; de Tébène, de Tivoire, de l'or, de Tagathe, du pays des Amou, des arbrisseaux tashep$, des arbrisseaux à parfum ahemy des singes aniy des singes kqfoit, des lévriers tasen, des peaux de panthères du Midi D . Puis c'est la procession triomphale du retour, au milieu de laquelle on remarque les porteurs d'animaux et d'oiseaux aux pelages et plumages multicolores. Là finit le monde extérieur; au delà, c'est le palais divin. La décoration se fait religieuse et prend un caractère funèbre. Et tout au fond du monument, l'hypogée, creusé dans la roche, se couvre de voûtes à encorbellement en ogive, lui prêtant un caractère sépulcral. Rien ne saurait rendre l'élégance des proportions de ce monument, Tharmonie de son ordonnance, les perfections de ses sculptures, la délicatesse des coloris. A Louxor, le temple d'Amon générateur est un pur chef-d'œuvre, tant par la sveltesse de ses colonnes, la pureté de son hypostyle, que par le fini de tous les détails archi tectoniques. La cour a près de deux cents mètres de profondeur, l'hypostyle compte trente-deux colonnes. Au sanctuaire, les cantons du mystère de Maut, la déesse mère, montrent d'incomparables tableaux. Entre autres compositions, l'une a trait à la naissance d'Aménophis III, où l'on croirait trouver l'ancêtre de la légende de Zeus et d'Alchmène. Le Pharaon était pour l'Egypte le fils du soleil, le descendant légitime de Ra. Pour mettre les réalités de la vie d*accord avec cette croyance, les théologiens imaginèrent qu'Amon prenait les traits du roi, pour se

substituer à lui, s'unir à la reine et procréer Théritier du trône. Tout est traduit, commenté, d'une façon à la fois naïve et complexe par Tartiste égyptien. C'est d'abord Isis, déléguant, par des passes magiques, sa personnalité à la reine; puis c'est Amon, conduit à la demeure du Double de celle-ci, par Thot. Au tableau suivant, c'est la scène de la conception, à laquelle Seikhet et Ouadjit, génératrices du soleil, président. Puis, Amon va trouver Khnoum, le créateur des formes, et lui ordonne de modeler le corps de son fils. Un dernier bas-relief montre le dieu à l'œuvre, pendant que Hator pétrit le Double de l'enfant à naître, et lui tire son horoscope. « Tu seras roi de la double terre, les peuples étrangers seront sous ta terreur, n

Lorsque à la mort d'Aménophis III le trône avait passé à son fils Aménophis IV (Khou-n-Aten) , l'impulsion artistique ne s'était point ralentie, malgré les querelles religieuses. La capitale de l'empire transportée à Khout-n-Aten (Tel-el-Amarna) , une nouvelle école y avait fleuri. Nous ne pouvons que fort imparfaitement la juger aujourd'hui, la réaction qui se produisit, à l'avènement de la dix-neuvième dynastie, ayant eu pour conséquence la destruction de la ville et la profanation de ses tombes. Ce qu'il en reste, nous permet d'affirmer qu'elle fut particulièrement impulsive, et s'attacha au réalisme du rendu. Les modelés sont plus souples, les traits plus fouillés, les accessoires accusés, avec plus de minutie. C'est le panneau retraçant les cérémonies du mariage d'Aï, avec l'aînée des filles de Khou-n-Aten; la vue panoramique du pali^is du souverain, s^\ii^ £trchitectures élégantes, dans

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lesquelles perce une recherche de perspective; des défilés de personnages, habilement groupés. Des fouilles récentes ont mis le pavement du palais royal à jour. Il prouve d*un luxe raffiné, en même temps que d*une éducation esthétique complète. C*est un stuc léger, peint à la détrempe, représentant des marais poissonneux, on s'ébattent des crocodiles et des vols d'oiseaux. L'emploi des draperies molles, des étoffes souples, venues d'Asie, modifie l'aspect habituel des personnages. Les poses sont moins hiératiques, les costumes plus compliqués. Sans doute, l'école qui produisît ces œuvres n'innova rien, mais rajeunit et assouplit la formule ancienne. Elle n'y introduisit point de thèmes venus d'Orient, ainsi qu'on l'a souvent répété. Elle copia seulement certaines modes d'origine peut-être étrangère, celle des robes longues, par exemple, adoptée au lieu du pagne court par le Pharaon, après la conquête des provinces du Naharina.

L'avènement de la branche cadette remit toutes choses en place, et dès le règne de Hor-în-Heb, les travaux de Thèbes furent repris, au point où ils avaient été laissés. Avec Seti, de nouveaux chefsd'œuvre, dignes rivaux de ceux du temps de la reine Hat-as-ou et d'Aménophis III, de toutes parts surgissent. C'est la chapelle funéraire du roi, bâtie auprès de la montagne sainte, à Abydos et à Thèbes; l'hypostyle de la basilique d'Amon. La première est un temple immense, avec pronaos à sept nefs, précédant chacune un sanctuaire, consacré à l'une des manifestations du Dieu-Unique. Le naos d'Osiris y prend naturels

lement un développement considérable, les salles du mystère l'entourent et dans chacune d'elles se déroulent des compositions d'une ampleur, d'une sûreté de touche, d'une délicatesse d'exécution, que rien ne saurait égaler. A Thèbes, un nouvel hypostyle se dresse au devant du pylône d'Aménophis III; il mesure cent mètres de front, sur cinquante de profondeur, et son plafond repose sur une forêt de cent trente-six colonnes. Au milieu, la grande nef, plus élevée que les bas-côtés, est portée par une colonnade géante, s'élevant à vingt et un mètres de haut. Et les sculptures encore accusent une maîtrise d'art, arrivée à sa plénitude. Ici, ce sont des bas-reliefs immenses, où le souverain préside aux divines cérémonies du rituel. Là, de fines sculptures, où les personnages mis en scène ont la grandeur nature à peine. A l'extérieur, ce sont les grandes pages des annales saintes du règne du roi. Le Pharaon lancé à la poursuite des Shasou; le siège de Kanàan ; la victoire sur les Roten-nou ; les ambassadeurs des vaincus venant demander la paix ; l'abatage des cèdres du Liban, qui seront envoyés en Egypte, pour servir à la fabrication du mobilier des temples; l'assaut de la citadelle de Ninouaï; la soumission des princes de Khar; le défilé des prisonniers; le passage du Nil à Zarou; le retour en Egypte; la rentrée triomphale à Thèbes ; le sacrifice des prisonniers devant le temple d'Amon. C'est encore la guerre aux pays des Khéta; Seti chargeant l'ennemi sous Kadesh ; ici, debout sur son char, armé du glaive; là, poursuivant à coup de flèches les fuyards,

Hamsès II fi|t le continiiateur de l'œuvre com*

mencée par son père, tant à Abydos qu'à Thèbes. Il termina la décoration des deux édifices, et couvrit les pans de murs disponibles des épisodes de ses campagnes contre les Khéta. Peu de Pharaons d*ailleurs furent constructeurs à son égal; pas une ville ne fut par lui oubliée. A Abou-Simbel, en Nubie, un spéos géant perpétua le souvenir de ses victoires sur les Syriens et les Ethiopiens. Les colosses, hauts de seize mètres, taillés à même la roche, le représentent assis sur le trône des deux Égyptes. Sur les murs est gravé tout entier le poème de Pentaour, dont de nombreux tableaux forment Tillustration. A Thèbes, il agrandit le sanctuaire d'Amon générateur, bâti par Aménophis III ; étendit au-devant une cour et un grand pylône, où le chant du poète fut de nouveau transcrit et interprété par Timage. Le camp égyptien, établi en vue de Kadesh, couvre Tune des tours; sur l'autre, c'est la bataille livrée sous les murs de la ville, les confédérés culbutés dans TOronte. Dans les cours, une autre composition montre la consécration du temple, le défilé des enfants royaux, s'avançant à la porte majeure, suivis des prêtres et des sacrificateurs. Plus loin, sous une colonnade, commencée sous Hor-m-Heb, c'est la procession de la barque d'Amon générateur, remorquée dans un décor, figurant le fleuve céleste, par des pontifes, entourés de musiciens, de convulsionnaires, de danseurs en armes, de chantres, conduits par un 'maître de chapelle. Les chars et l'infanterie de la garde royale l'escortent, suivis par les porteurs de bannières, les Recluses d'Amon, les joueurs de cithare et de castagnettes, }es préposés aux offrandes et les officiers du palais.

Sur l'autre rive du Nil, s'élevait, en même temps, le Ramesseum, la chapelle funéraire de Ramsès II, alors que sa tombe se creusait dans la montagne. Là encore, le poème de Pentaour se déroulait sur les murailles, et d'immenses tableaux retraçaient, tour à tour, les épisodes de la campagne contre les Khéta. L'hypostyle a une pureté de lignes, une harmonie de proportions, qui ne le cèdent en rien aux monuments de Séti ou des rois des précédents règnes. Le faire des bas-reliefs a la grâce hautaine des sculptures de Karnak et d'Abydos. Voyez Tehnemi en déroute sur rOronte, le Pharaon écrasant les vaincus. Garbatoûsa, Técuyer de Khétasar, et Khalapsar, Thistoriographe, viennent de tomber sous ses flèches. Voici Mizraïm, le frère du prince vaincu, qui a réussi à traverser le fleuve à la nage; voici le prince d'Alep, retiré à demi noyé, et tenu la tète en bas, pour lui faire rendre Teau qu'il a avalée. Tout cela, sous des dehors figés, est plein de vie et d'observation. Voyez les bataillons en ligne sur la rive, prêts à soutenir la rentrée des fuyards. Voyez surtout le mouvement de Ramsès, guidant son attelage. C'est une figure surhumaine. On comprend qu'il lui suffise de paraître, pour triompher.

Encore une fois, l'esthétique des grands monuments d'alors reste l'apogée de l'art de l'Egypte. Que l'artiste interprète les victoires d'Hatasou, de Thotmès, de Séti ou de Ramsès; qu'il fixe en de gigantesques fresques le souvenir des batailles gagnées, des incidents qui les ont précédées ou suivies; qu'il dresse au seuil des sanctuaires l'image colossale du souverain; qu'il

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peigne, en de véritables miniatures, la vie journalière de rÉgyptien, au fond des hypogées, il est maître de sa facture, et compose, comme en se jouant, des tableaux, dont la difficulté d'exécution est d'autant plus grande, que la perspective en est bannie, et que le symbolisme y conserve la meilleure part. Quant à Tarchitecte, il touche à Textrême atteinte de la perfection, tant par la philosophie des impressions évoquées, que par Félégance des formes ; et cela, à un tel degré d'intensité, qu'aucun art ne l'a surpassé jamais.

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