XIV. Les monuments de la vingtième dynastie
A voir les monuments officiels de la littérature et de Tart, rien ne laisserait soupçonner Tétat précaire de ces règnes. A consulter les Annales de Ramsès III, on se croirait encore aux jours de la prospérité. A Thèbes des édifices partout s*élèvent, où la pureté du style s'altère, il est vrai, mais où le récit des victoires des souverains conserve le tour de phrase pompeux des historiographes de la grande époque.
C'est d'abord la campagne de Tan V, contre les Libyens, a Ils furent épouvantés, comme des chèvres attaquées par un taureau qui bat du pied, frappe de la corne et ébranle les montagnes, en se ruant sur qui l'approche » . Puis le bulletin de la bataille livrée près de Péluse, aux confédérés syriens et troyens. a Les embouchures du fleuve étaient comme un mur puissant de galères, de vaisseaux et de navires de toutes sortes, garnis de la proue à la poupe de vaillants bras armés. Les soldats de l'infanterie, toute l'élite de l'armée égyptienne était comme des lions rugissant sur la montagne; la cavalerie de chars, choisie parmi la plus légère, était guidée par des officiers sûrs d'eux. Les chevaux frémissaient de tous leurs membres, et bru laient de fouler aux pieds les nations. Pour moi, — c'est Ramsès qui parle, — j'étais comme Menthou, le belliqueux. Je me dressai devant eux; ils virent l'effort de mes mains. Moi, le roi Ramsès, j'ai agi comme un
héros qui connaît sa valeur, et qui étend son bras sur son peuple, au jour de la mêlée. Ceux qui ont violé nos frontières ne moissonneront plus la terre; le temps de leur âme est mesuré pour Téternité. Ceux qui étaient sur le rivage, je les culbutai au bord de Teau, massacrés comme des charniers; je chavirai leurs vaisseaux ; leurs biens tombèrent à Teau (I). r> Enfin, c'est le récit de Tan XI, lors du retour ofiensif des Libyens, a Leur âme s'était dit, pour la seconde fois, qu'ils passeraient leur vie dans les nomes de rÉgypte; et qu'ils en laboureraient la plaine, comme leur propre territoire. La mort vint sur eux, car ils étaient accourus, de leurs propres pieds, dans la fournaise qui consume la corruption, sous le feu de la vaillance du roi, qui sévit comme Baal, au haut des cieux. Tous ses membres sont investis de force victorieuse. De sa droite, il saisit les multitudes; sa gauche s'étend sur ceux qui sont devant lui, semblable à des flèches, contre eux, pour les détruire. Son glaive est tranchant, comme celui de son père, Menthou. Kapour, qui était venu pour exiger l'hommage, jeta ses armes et ses troupes agii*ent comme lui : il éleva au ciel un cri suppliant, et son fils éleva les bras comme lui. Mais voilà, que se dressa près de lui le dieu qui connaît les plus secrètes pensées. Sa Majesté tomba sur sa tête, comme une montagne de granit. Elle les écrasa, et pétrit la terre de leur sang, comme de l'eau; leur armée fut massacrée; massacrés furent leurs soldats. On s'empara d'eux; on les frappa, les bras attachés,
(1) E. DR RouG^, Notice sur quelques textes hiéroglyphiques.
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pareils à des oiseaux, entassés au fond d'une barque, sous les pieds de Sa Majesté. Le roi était semblable à Henthou ; ses pieds victorieux pesèrent sur la tète de Fennemi. Les chefs qui étaient devant lui furent frappés et tenus dans son poing. Ses pensées étaient joyeuses, car des exploits étaient accomplis, m
Mais, à côté de cette littérature officielle, une autre nous montre Fétat d'âme inquiet de TÉgypte. Ce sont ces poésies, comparées tout à Theure aux odes d'Horace. Au lieu de cette plénitude heureuse du siècle de Ramsès II, on y sent comme une tristesse, un doute, une souffrance encore vagues, mais qui vont se préciser. L'un des morceaux les plus connus, le Chant du Harpiste j était célèbre sous Ramsès III; voici quelques passages (1) :
tt C'est une fatalité parfaite, que tandis qu'un corps se détruit, d'autres restent, en sa place, depuis le temps des ancêtres. Les dieux qui ont été auparavant, et qui reposent dans leur tombe; les momies et les mânes aussi, qui sont ensevelies dans leurs tombes, quand on construit des demeures ; ils n'y ont plus leur place; qu'a-t-on fait d'eux? J'ai entendu les paroles d'Imhoiep, que l'on chante en des chants, dont le nombre est considérable. Que sont aujourd'hui leurs places? Leur enclos est détruit; leurs places ne sont plus, comme s'ils n'avaient jamais existé. Personne n'y vient, qui célèbre leurs qualités, qui décide notre cœur à nous hâter, vers le lieu où ils sont allés. Tu
(1) Ces textes étaient gravés dans les tombeaux au fond d'une petite salle très retirée.
es en bonne santé, ton cœur se révoltera contre les honneurs funèbres. Suis ton cœur, tant que tu existes. Qu'il y ait toujours des essences et des parfums pour tes cheveux ; des étoffes de lin souple pour tes membres; des guirlandes et des lotus pour les épaules et la gorge de ta maîtresse chérie; qu'il y ait des chants et de la musique devant toi, pour t'aider à oublier tes maux. Ne songe qu'aux plaisirs, jusqu'à ce que vienne le jour où il faudra aborder la terre qui aime le silence. Ne laisse pas aller ton cœur à l'ennui. Suis ton désir et ton bonheur, aussi longtemps que tu seras sur terre. N'use pas ton cœur en chagrin, jusqu'à ce jour où il faut s'en aller. tt Ne t'arrête point de boire, de manger, de t'enivrer, de te liver à l'amour, de faire Un jour heureux, de suivre ton cœur, jour et nuit. Qu'est-ce que les années, si nombreuses fussent-elles, qu'on passe sur cette terre? L'Occident est une terre de sommeil et de ténèbres lourdes; une place où restent ceux qui y sont, dormant en leur forme de momies; ils ne s'éveilleront pas, pourvoir leurs frères. Fais un jour heureux! Suis en tout ton cœur. »
« Les générations se sont succédé, depuis les temps des dieux, et celle d'aujourd'hui ira, à son tour, à sa place (c'est-à-dire disparaîtra). Ra se lève au matin, Toum se couche au pays de Manou. Les mâles engendrent et les femelles conçoivent, jusqu'au jour où il faut aborder à cette terre de silence, sans que cesse de battre le cœur du fils qui vous a aimé.
tt Fais un jour heureux, Nefer Hotep, prêtre sage aux mains pures! J'ai entendu tout ce qui est arrivé
aux ancêtres. Leurs murs sont détruits; leur place n'est plus; ils sont comme qui n'aurait jamais existé. Suis ton cœur résolument, aussi longtemps que tu es sur terre. Donne du pain, à qui n'en a pas, afin de gagner une bonne renommée. Regarde les dieux, qui ont été auparavant ! Leur viande d'offrande est déchiquetée, comme par une panthère; on salit de pous sière leurs pains d''offrande : leurs statues ne sont plus debout, dans le temple de Ra. Leurs gens mendient; on ne leur fait plus de présents. Mais Ro-ount (l'inondation) vient en sa saison. Fais un jour heureux, ôNeferHotep?
a Ne laisse pas aller ton cœur à l'ennemi, suis ton désir et ton bonheur, aussi longtemps que tu seras sur terre. N'use pas ton cœur en chagrin, jusqu'à ce que vienne le jour où l'on supplie, sans que le dieu, dont le cœur ne bat plus, écoute ceux qui crient vers lui. Les lamentations ne font point que l'homme au tombeau soit réjoui. Fais un jour heureux I Certes! personne ne peut emporter ses biens avec soi. Certes! il n'y a personne qui soit allé et qui soit revenu. Fais un jour heureux, ô Nefer Hotep.
tt Je ne sais plus où j'en suis depuis que je suis dans la vallée funèbre. Donnez-moi l'eau courante à boire, me disant : a N'écarte point ton vase à libation de u l'eau, et que la fraîcheur en calme ton cœur de sa douleur « . Celui dont le nom est la Mort complète vient j quand il a mandé tout le monde auprès de lui, ils viennent à lui, effarant leurs cœurs de sa crainte. Il n'est qui ose le regarder en face, parmi les dieux et les hommes; et les grands sont pour lui comme les
petits. Il n'épargne pas qui Taime; il enlève Tenfant à sa mère et aussi le vieillard; qui se rencontre sur sa route a peur, et tout le monde supplie devers lui. Mais lui, ne tourne pas sa face vers eux. On ne vient point le supplier, car il n'écoute point qui Timplore. Il ne sait point qui lui donne des présents. vous, qui venez à cette montagne funéraire, offrez des vapeurs d'encens, et récitez des chants heureux à toutes les fêtes de TAmenti. d
A cette désagrégation des vieilles croyances, à ce matérialisme qui perçait sous le découragement, une autre note faisait écho; l'indifférence aux gloires militaires d'autrefois; la répulsion pour les expéditions lointaines. La turbulence de la race, la prédilection innée de l'Egypte pour la vie civile, pour les fonctions bureaucratiques, qui sous la douzième dynastie se manifestaient dans la satire des métiers, son inclination vers la littérature et la philosophie, développées par le bien-être, préludaient maintenant aux rébellions et aux émeutes prochaines, par la raillerie de la discipline du soldat.
« Pourquoi dis-tu que l'officier est plus heureux que le scribe? Arrive, que je te peigne le sort de l'officier d'infanterie, et l'étendue de ses misères! On l'amène tout enfant, pour l'enfermer dans la caserne; une plaie qui le coupe se forme sur son ventre; une plaie d'usure est sur son œil; une plaie de déchirure est sur ses deux sourcils; sa tète est fendue et couverte de pus (I). Il est brisé par la violence. Arrive que je te
(1) Plaies produites par le port du casque et de la cuirasse.
dise ses marches, vers la Syrie; ses expéditions en pays lointains! Son pain et son eau sont sur ses épaules, comme le faix d'un âne; les jointures de son échine sont brisées; il boit d'une eau corrompue, puis, il retourne à sa garde. Atteint-il Tennemi, il est comme une oie qui tremble, car il n'a plus de valeur en tous ses membres. Finit-il par rentrer en Egypte, il est comme le bâton qu'a mangé le ver. Est-il malade, Talitement le saisit-il, il est emmené sur un âne; ses vêtements, les voleurs les enlèvent; ses domestiques se sauvent. Voilà pour le fantassin.
tt Le cavalier n'est pas beaucoup mieux traité. Arrive que je te dise les devoirs fatigants de Tofficier de chars. Lorsqu'il est placé à l'école, par son père et sa mère; sur cinq esclaves qu'il possède, il en donne deux. Après qu'on l'a dressé, il part pour choisir un attelage dans les écuries de Sa Majesté. A peine a-t-il pris les bonnes cavales, il se réjouit à grand bruit. Pour arriver avec elles à son bourg, il se met au galop, mais n'est bon qu'à galoper sur un bâton. Comme il ne connaît pas l'avenir qui l'attend, il lègue tous ses biens à son père et à sa mère, puis emmène son char, dont le timon pèse trois outen, tandis que le char pèse cinq outen (1). Aussi, lorsqu'il veut s'en aller au galop sur ce char, il est forcé de mettre pied à terre, et de le tirer. Il tombe sur un reptile, se jette dans les broussailles; ses jambes sont mordues par le reptile, son talon est percé par la morsure. Lorsqu'on vient, pour
(1) L'outen est une unité de poids. Le char est mal proportionné.
faire l'inspection de ses effets, sa misère est au comble. Il est allongé sur le sol, et frappé de cent coups (1). ^5 Les tableaux qui illustrent les récits des campagnes de Ramsès III procèdent directement de Técole du règne de Ramsès II. C'est le même sentiment de composition, la même entente dans le groupement des masses, la même facture ample, mais avec moins de vigueur et plus de gracilité. L'on y sent le raffinement de luxe, poussé jusqu'à la plus extrême limite; la recherche de l'ostentation.
Les frises du grand pylône de la chapelle royale mesurent vingt mètres de haut, sur à peu près autant de large. Elles retracent les luttes de l'an XI contre les Libyens. L'action est engagée à la frontière du Delta, Ramsès s'avance majestueux, renversant tout sur son passage. Ailleurs, il reçoit les princes vaincus, qui s'avancent en suppliants auprès de lui. Derrière lui, des scribes sont occupés à dénombrer des mains coupées sur les cadavres, et rapportées comme trophées; les prisonniers défilent en rangs serrés, les poignets liés derrière le dos, la corde au cou. Plus loin, c'est l'arrivée au temple d'Amon, Ramsès III suivi de sa maison militaire; le sacrifice des chefs ennemis. Debout, le Pharaon lève sa massue sur un groupe de barbares. Plus loin, une procession se déroule; composée de prêtres portant sur leurs épaules les coffrets renfermant le butin fait.
D'autres compositions rappellent les épisodes de la campagne de l'an VIII contre les peuples des îles. C'est
(1) Maspbro, Du genre épistolaire,
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la défaite des confédérés, la surprise de leur camp ; les femmes et les enfants s'enfuyant dans des chariots traînés par des bœufs que protège un gros de Teucriens; la bataille livrée sous les murs de Péluse; le combat naval dans la plaine du fort Ramsès. Du rivage, le Pharaon crible Tennemi de ses flèches, les galères égyptiennes abordent, et chavirent les galères phéniciennes. L'armée se remet en marche et le roi traverse des steppes, couvertes de hautes herbes, où il chasse le lion; puis, des districts marécageux, où il poursuit le buffle, à travers des fourrés de roseaux. Une autre fresque immense nous fait assister aux cérémonies du couronnement royal. Ramsès sort de son palais, dans une châsse, portée par douze chefs militaires; les officiers de sa maison Tentourent; les pages marchent à ses côtés, portant son sceptre, Tétui de son arc et les divers insignes du pouvoir. Les princes du sang, les premiers prophètes, les généraux suivent, à pied, rangés sur deux files. En tête, s'avance d'abord un corps de musique, avec tambour, trompette et fifre; précédant les chantres, conduits par le maître de chapelle, qui frappe dans ses mains, pour donner la mesure ; les conseillers d'État et les hauts dignitaires de la cour. Puis, isolé, dans un espace laissé libre, le prince héritier défile, à demi retourné vers son père, devant lequel il brûle l'encens. Le Pharaon arrive an temple; et une nouvelle procession s'assemble. Vingtdeux prêtres chargent sur leurs épaules la statue d'Amon générateur, debout sur son palanquin : c'est le Lever du Dieu. Le roi le précède; un taureau symbolise le Lever; un prêtre fait l'encens devant lui; un
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autre lit la prière consacrée , et tout le cortège se développe, composé d'officiants portant les divers emblèmes ou instruments du cuite et les statues des ancêtres de Ramsès, assistant au couronnement de leur descendant.
Le monument qui sert de cadre à ces tableaux, quoi*que fort alourdi, conserve encore une allure grandiose. Ce fut la basilique funéraire du souverain, dont la syringe se creuse dans la Vallée des Rois. Deux cours, précédées chacune de pylônes, et entourées de portiques, ont Fampleur des plus spacieux édifices. Seule la colonne est un peu courte, et donne à l'ensemble un aspect écrasé. Mais le sanctuaire est vaste, les cantons du mystère qui Tenvironnent ont un développement considérable; et lorsqu'on a passé condamnation au support, de sa lourdeur, on ne peut s'empêcher d'admirer la richesse de sa décoration.
-^Un détail architectonique est particulièrement remarquable, le Migdol Ramsès, que bien à tort, on a considéré souvent comme les ruines d'un palais pharaonique. Une fois encore, c'est au symbolisme du mythe d'Amon, qu'il faut demander la trace du rôle joué par lui.
Les Tothmès et les Aménophis, au cours de leurs campagnes de Syrie, s'étaient trouvés arrêtés maintes fois sous les murs de villes, dont les fortifications appartenaient à un type inconnu à l'Egypte. Les cités cananéennes et hittites, Ascalon, Dapour, Mérom, étaient ceintes d'épaisses murailles de pierre, flanquées de tours à créneaux. Kadesh, bâtie dans la plaine, possédait le double fossé rempli d'eau, que les
peintures de Ramsês II nous montrent. Pour s*ètre heurtés à ces forts d*arrét, les Egyptiens avaient appris à en connaître la valeur. Tothmès III en transporta le modèle dans la vallée du Nil; toute la frontière du Delta en fut couverte, et comme la chose était nouvelle pour rÉgyptien, le nom sémitique (magadilou, migdol) servit encore à les désigner.
Or, le temple de Ramsès III est, avant tout, la chapelle funéraire de la tombe du monarque. Le souverain doit s'y réclamer des actes susceptibles de lui valoir la faveur des dieux. Il retrace donc l'histoire de ses campagnes, montre les victoires remportées, les villes prises, les files de captifs ramenés, les sacrifices humains offerts par lui devant les effigies saintes. Bien plus, de sa basilique funéraire, il fait le sanctuaire de TAmon guerrier, celui qu'il invoque sous le nom de Menthou. Tout le butin fait en Syrie et en Libye, il l'apporte à son trésor; par l'écrasement des barbares la vérité du dieu triomphe. Tout le décor concourt à accentuer ce rôle davantage. Ce ne sont partout que défilés de prisonniers, égorgcments de victimes, villes enlevée^ d'assaut; butin transporté processionnellement par les diacres du trésor d'Amon. En élevant ainsi un migdol à l'avant de sa chapelle, Ramsès III entendait placer devant son Père l'image d'un de ces forts qu'il avait enlevés pour la plus grande gloire de ce père, et le lui consacrer. L'image, au lieu d'être peinte sur les murs, était dressée devant la porte du monument, comme on avait coutume d'y exposer les mains et les têtes des chefs ennemis.