‹ La civilisation pharaoniqueChapitre 35 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L I^s prêtres d'Aman et les Bubastes (vingt et unième et vingt-deuxième dynasties).

A cet émiettement de TEmpire, venaient se greffer partout les séditions de la canaille des grandes villes; leur premier effet fut de livrer le pays aux étrangers.

Tandis que les esclaves affranchis troublaient Thèbes de leurs révoltes, que les ouvriers désertaient les chantiers pour piller les nécropoles; que lanarchie était partout, sans une main assez ferme pour châtier les perturbateurs, un État formidable s'était constitué sur les rives du Tigre, le royaume d'Ashshour.

Affaiblie par les guerres de Thotmès III, au lendemain de la toute-puissance babylonienne, la Chaldée n*avait cessé de déchoir au bénéfice de TAssyrie, dont les prêtres-rois, Ishmidagan, Shamshiramau, Iriamtouk avaient eu pour successeurs, vers le quinzième siècle avant notre ère, une dynastie de rois autonomes : Ashthour-niràri, Naboudagan, Ashshoubelnshishou. Sous leur règne, Ashshour avait commencé à

eiercer une action prépondérante sur les bords de TEuphrate. Un siècle plus tard, vers 1270, Tougoultininip entrait à Babylone en maître (1), et dès lors, la Cfaaldée, devenue province tributaire, ne fut plus administrée que par un prince, vassal du monarque assyrien.

Cette conquête de la Chaldée entraînait avec elle une longue suite de guerres sanglantes, qui aboutis* saient non seulement à la soumission de tous les pays du bassin du Tigre et de TEuphrate, mais encore, de la Mésopotamie, de la Comagène et de la vallée de rOronte, pour finir à Gargamisch. Les Khéta avaient à peu près disparu de la scène du monde. Ils ne formaient plus qu'une confédération de douze petits royaumes, éparpillés sur le cours du fleuve, et dans les plaines du IVaharinà, dont les principaux étaient ceux de Patin (2), de Khaloupou et de Kadesh, bien déchue cependant de son ancienne splendeur (3). Tougoultipalesherra n'eut aucune peine à les réduire. Il franchit ensuite le Liban, pénétra en Syrie, et s'avança jusqu'aux villes du littoral. Pendant ce temps, un autre État, plus rapproché de l'Egypte, s'était fondé. Les Hébreux, entrés au pays de Canaan, étaient parvenus, malgré leurs querelles intestines, à fonder le royaume d'Israël, qui touchait à son apogée, avec les règnes de David et de Salomon.

Sans doute, cette élévation soudaine de deux puis-

(1) Rawlinson, Thefioe^eat Monarchies.

(2) ScHRADKR, Keilinschriften und Geschichtfurschung : Delitisch Wo log dos Parodies?

(3) Samuel, XXXIV.

yGoogk

sances nouvelles ne menaçait pas encore directement l'indépendance de l'Egypte. Mais, les provinces d'Asie étaient perdues, et les Pharaons ne devaient, désormais, que bien rarement intervenir, à la faveur de circonstances fortuites, dans les guerres dont leurs anciennes vassallés allaient être le théâtre désormais. Le centre de sa propre vie s'était lui-même déplacé. Seuls, les souverains de la dix-huitième dynastie, avaient été assez puissants, pour conserver à Thèbes son rang de capitale, et y résider d'une façon constante. Avec l'incertitude de la fin de la dix-neuvième, et surtout de la vingtième, le besoin pour le roi, d'être proche de la Syrie, à la moindre alerte, se fit impérieusement sentir. Ramsès II, même au temps de sa grandeur, demeura le plus souvent à sa ville de I*a Ramsès-âa-nakht ou à Tanis, qu'il fit rebâtir. Sous Ramsès III, la nécessité était devenue plus grande et plus impérieuse encore, et Thèbes, capitale nominative, presque entièrement abandonnée, déchut rapidement. Par contre, les villes de Basse-Egypte, Sais, Bubaste, Xoïs, Tanis s'ouvrirent à une vie nouvelle, sans approcher jamais de celle de Thèbes, sous les grands rois.

L'avènement de Her-Hor et de Sa-Amen avait partagé l'Egypte en deux royaumes; mais le maître de Tanis se trouvait, pour ces raisons, de beaucoup plus puissant que son rival thébain. L'absorption de celui-ci n'était qu'une question de temps ; elle arriva à brève échéance. Piankhi et Pinedjem I", successeurs de Her- Hor, gardèrent à grand peine leur intégrité. A la mort de ce dernier, le roi tanite, Aroen-m-Api, s'empara de

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Thèbes; et son fils, Pinedjem II, réunit de nouveau les deux moitiés de TEmpire sous son sceptre. Après lui cependant, ses fils, HasahertaetHenkheper Ra, grands prêtres d'Amon, ne furent reconnus que par la Hante- Egypte, tandis que d^autres prêtres d'Amon, dont Thistoire est encore inconnue, formèrent une nouvelle maison collatérale, à Tanis.

Au milieu de ces compétitions, il ne pouvait être question, pour Tun ou Fautre vainqueur, de songera reprendre, à Textérieur, la tradition des expéditions aventureuses. Quand les Assyriens, maîtres de la vallée de rOronte, avancèrent sous Kadesh, les Pharaons, loin de revendiquer leurs droits, s'empressèrent d'envoyer des présents au conquérant. Dans la liste que nous a laissée Tougoulhpalesherra, figurent, entre autres, des crocodiles et des hippopotames, qui, inconnus sur les bords du Tigre et de TEuphrate, excitèrent la curiosité la plus vive. Seul, le dernier roi tanite, Hor Peseankhanou n se crut, en raison du mariage de ses filles avec Salomon et Hadad Tldumeen, autorisé à intervenir contre Guezer. La turbulence de la populace augmentant, la fidélité de Tannée indigène devenait incertaine. Pour avoir raison de Tune et de l'autre, le Pharaon s'arrêta au seul parti à prendre, avoir recours à des mercenaires étrangers. Tout alla bien d'abord. La canaille, sentant une main ferme, ne troubla plus la tranquillité publique. L'on ne revit plus de grèves dans la vallée du Nil ; plus de doléances présentées sur un ton plus ou moins menaçant. Hais du remède même, allait sortir un mal nouveau; l'insécurité du souverain. Cette garde étrangère n'était point reciiitée parmi

des prisonniers, comme au temps des victoires, alors que Ramsès H incorporait dans son armée les débris des bataillons phéniciens tombés entre ses mains; mais uniquement parmi les tribus libyennes, Maz et Mashaouash, fixées volontairement dans le Delta, ou qui avaient préféré y demeurer, après la défaite de Kapour. De race conquérante, TÉgypte avait appris à les combattre ce qu'on pouvait attendre d'elles. Dès la fin des Ramessides, les Maz avaient rempli les cadres de la gendarmerie et de la police, ou formé les garnisons des postes frontières, ainsi que Tescorte qui accompagnait partout le souverain. Quant aux Hashaouash, leur bravoure était légendaire; leur recrutement servit à constituer une garde d'élite, qui remplaça la garde indigène, et dont le commandement fut réservé à des princes libyens de sang royal. Aussi, pe uà peu|ces chefs des Mashaouash acquièrent-ils dans rÉtat une influence considérable; appuyant ou déposant à leur gré les Pharaons, jusqu'au jour où l'un d'eux, Sheshonq, finit par s'emparer du pouvoir.

Sheshong était originaire de Bubaste. Politique habile, il attendit la mort de Paseankhanou pour se proclamer roi des deux Égyptes. Son père, Namrout, généralissime des Mashaouash, était fils d'une princesse de sang royal, et ainsi, se justifiait son usurpation. A peine intronisé, il maria son fils, Osorkon, à la fille de Paseankhanou, et cette nouvelle alliance cimenta encore la légitimité de sa descendance. Puis, à la mort de Pinedjem III, qui régnait à Thèbes, il hérita de la charge de grand prêtre d'Amon. La famille de Pinedjem ne protesta point; et se retira à Napata,

en Ethiopie, où elle fonda un royaume indépendant.

Cet avènement de la vingt-deuxième dynastie rappelait, pour une heure, TÉgypteà sa tradition séculaire de conquêtes. L'instinct belliqueux de Sheshonq trouva vite dans les querelles des Hébreux prétexte à intervention. Après avoir accueilli auprès de lui Hadad riduméen et Jéroboam, il marcha contre la Judée, la mit à sac, et entra en Israël. Une fois encore, les bataillons égyptiens vinrent bivouaquer devant Mageddo.

Là devait toutefois s'arrêter l'expédition, et sous les successeurs de Sheshonq, Osorkon I", Takélot, Osorkon II, Sheshonq II, Takélot II, Sheshonq III, Pa-mamer-Amen, Sheshonq IV, des guerres civiles paralysèrent le mouvement de renaissance, dont la campagne de Judée s'annonçait comme la première étape Mis en garde contre les usurpations des prêtres d'Amon, les Bubastes eurent soin de choisir, comme chefs des collèges sacerdotaux, leurs proches parents. Le fils aîné du roi fut grand prêtre d'Amon et gouverneur de Thébaïde; de même qu'autrefois l'héritier présomptif était investi de la vice-royauté du pays de Koush. Chacun des autres était gouverneur de l'une des provinces où s'élevaient les villes saintes, Khmounou, Akhnensouten, Mendès, pendant que le Pharaon résidait à Bubaste ou à Memphis. A la longue, cette charge de gouverneur devint héréditaire. Et comme aux temps d'Ousortasen, une féodalité se forma, aussi turbulente, aussi indépendante que l'avait été son ainée; chaque prince ayant eu grand soin de s'entourer de M^ et de

Mashaouash ; et à la faveur de Tincertitude générale^ se taillant une royauté en miniature, et s'arrogeant les prérogatives d'un Pharaon. Après trente-sept ans de domination, si affaiblie était cette dynastie des Bubastes, que TEgypte comptait vingt principautés indépendantes, et quatre de ses princes s'octroyaient les insignes de la royauté.

II. Les Tanites et les Éthiopiens. — Vingt-troisième et vingt-cinquième dynasties.

Au milieu de cette anarchie, les Tanites avaient grandi, et à la mort de Sheshonq IV, son prince régnant, Pe-Sa-Bast, réunit le Delta sous son autorité, et remonta le Nil jusqu'à Thèbes. Son fils, OsorkonlII, et son petit-fils, Pa-Sa-Maut, gouvernèrent, tant bien que mal, les deux Égyptes, pendant un demi-siècle, trop occupés sur leur propre territoire, pour songer aux progrès faits en Syrie par les Assyriens. Après eux, la maison saïte, à son tour s'élève, Taatnakht et Bokenranef tentent de conquérir l'Empire sur les feudataires. Le Delta et la Moyenne-Egypte, jusqu'au Fayoum, sont emportés sans coup férir par Taafnakht ; tout semblait présager un succès définitif, quand les princes de la Moyenne-Egypte, Akhnensouten, Khnoumou, inquiets des progrès de la royauté, firent appel aux Éthiopiens.

Les prêtres d'Amon, exilés en Ethiopie par Améno-

S5II LA CIVILISATIOV PHAIAONIQCK

phis IV, aa temps do culte d*Aten, j avaient fondé une colonie, dont la capitale, Napata, était rapidement devenue florissante. Adossée à une montagne, — la Montagne Sainte, — Dou ouabou, — elle était bâtie à Timage de Thèbes, et son sanctuaire était une copie de la basilique de Kamak. Les prêtres-rois avaient étendu rapidement leur autorité sur tout le pays compris entre les sources du Nil blanc et la frontière égyptienne, fixée à la seconde cataracte. Enhardis par la faiblesse des vingt-unième, vingt-deuxième et vingttroisième dynasties, ils venaient de descendre jusqu'à Abydos, la Sainte, dont ils s'étaient sans peine emparés. Piankhi-mer-Amen, le pontife régnant d'alors, appelé par Pe-Sa-Bast, roi de Akhnensouten et Namrout, roi de Khmounou, rassembla rapidement ses troupes de Thébaîde ; appela les contingents de Napata , et marcha au secours des deux princes. Sa flotte lancée en reconnaissance, rencontra au nord d'Abydos celle de Taafnakht, cinglant sur Thèbes, et la détruisit. Quelques jours après, le gros de Tescadrede Taafnakht était de même mis en déroute, après un combat opiniâtre; et désormais, maître du cours du Nil, Piankhi venait bloquer Khmounou. A l'arrivée de ses renforts, il l'emportait, après troisjours de siège. Akhnensouten lui ouvrait ses portes, et Pa-skhem-kheper-Ra se rendait sans combat. Les autres villes du Fayoûm et de la lisière du Delta suivaient leur exemple. Seule, Mcmphis résistait, et arrêtait le vainqueur.

Solidement fortifiée, solidement garnie de troupes d'élite, elle semblait devoir défier longtemps les cordons d'investissement, quand la flotte éthiopienne,

une fois encore, décida du siège, en forçant l'entrée du port et en brûlant les galères égyptiennes. A la faveur de cette diversion, les archers éthiopiens se coulèrent par les quais, jusqu'au cœur de la ville, et s'en rendirent maîtres. Après dix jours de combat, Piankhi exigeait la reddition de la place, sans condition. Il maintint toutefois Taafnakht au pouvoir, mais à titre de feudataire, et se rendit à Héliopolis, pour célébrer le sacrifice royal. « Il monta Fescalier qui conduisait au tabernacle, pour y voir le dieu, qui réside dans Habenben, lui-même. Il tira le verrou, ouvrit les battants, contempla son père, Ra, dans Habenben; ajusta la barque Hati, de Ra, la barque Sekti, de Shoû, puis ferma les battants, et les scella au sceau royal (1) . » Cette cérémonie équivalait à son sacre, comme sou-* verain*

La royauté d'Egypte était reconstituée, nominativement du moins, car chacun des roitelets du Fayoum et du Delta conservait l'indépendance de grand vassal, comme au temps desOusortasen et des Amen-m-hat. La fin de l'Empire imitait l'origine, et cela surtout dans ses révoltes et ses rébellions. Cette unité d'ailleurs ne dura que la vie de Piankhi ; lui mort, Bokenranef, fils de Taafnakht, reconquérait le Delta et la Moyenne-Egypte sur l'Ethiopien Kasto, qui avait succédé à Piankhi, on ne sait de quelle manière. Ce Kasto, en mourant, laissait deux enfants; un fils Shabaka, le Sébacon de la Bible; et une fille, la princesseAménéritis. Shabaka eut vite fait de recouvrer les principautés perdues des États

(i) E. DB RouG^, Chrestomaihie égyptienne

de Piankhi; Bokenranef, fait prisonnier dans Sais, fat brûlé comme rebelle (I), et les princes du Delta, ren-* très dans Tobéissance, s'abstinrent pour un temps de troubler le repos de leur seigneur.

Cette renaissance passagère devait forcément avoir son contre-coup à l'étranger; Hébreux et Phéniciens, menacés par TAssyrie, cherchaient ramîtiéde TEgypte. Moshea envoya une ambassade, et de riches présents à Shabaka, espérant obtenir son intervention contre Salmanazar. Le Pharaon, flatté, affecta de considérer cette démarche comme Thommage d'un vassal, et s'ap^ prêtait à venir en aide aux Juifs, quand l'armée assy^ rienne, entrant en Israël, assiégea Samarie, tandis que Hoshea tombait en complète disgrâce. Si prompte fut cette campagne, que Shabaka n'eut point le temps de s'interposer et jugea même imprudent de venir en aide à son allié. Il se borna à guerroyer dans les tribus de Syrie; mais, cette fois encore, le flot envahisseur devait épargner l'Egypte. Salmanazar, au sortir d'Israël, se jeta en Phénicie, et vint se heurter aux murailles de Tyr, qui résistèrent victorieusement à un siège de près de deux ans (722). La mort du roi seule y mit fin, et rendit du même coup confiance à l'Empire. Et quand, sept ans plus tard, Sharoukin — Sargon — qui avait succédé à Shennakerib revint à la charge, Shabaka se décida à prêter main-forte aux princes syriens confédérés. Mal lui en prenait, car à peine avait-il rejoint, à Gaza, les troupes de Hannon, que Sargon fondait sur la Palestine. La bataille décisive s'enga-

(i) E, DB BouQi, Inscription historique de Pianki-mer-Amon.

geait à Raphia et les légions égyptiennes écrasées, Hannon fait prisonnier, le Pharaon en était réduit à s'enfuir seul à travers le désert. Tanis, Bubaste, Akhnensouten, Sais reprenaient alors leur indépendance. Et Shabaka, réfugié à Thèbes, y mourait, deux ans après, ne laissant à son successeur Shabatoka, que la Thébaïde et quelques lambeaux des nomes voisins.

La guerre contre TAssyrie se poursuivait cependant, avec des alternatives de défaites et d'incertitudes. A la mort de Sargon, en 705, Shennacherib lui succéda. Une révolte d'Ekron entraîna le soulèvement de Juda; Ëzéchias rechercha, lui aussi, Tappui de TÉgypte ; et les princes confédérés du Delta vinrent à son secours. La rencontre eut lieu sur le territoire de Dan, à Altakou, et cette fois encore, le sort des armes fut contraire aux Égyptiens, qui essuyèrent une défaite complète. Pourtant,, ils se reformaient rapidement à Péluse, et revenaient à la charge, au printemps suivant. Le nouveau monarque éthiopien, qui avait remplacé Shabatoka, Taharka, avait su reconquérir la suprématie sur le Delta ; les contingents du Haut-Nil arrivaient en renforts à la Judée. Shennacherib marcha à leur rencontre, mais en chemin, la peste détruisit son armée, et le roi assyrien rentra à Ninive, entouré à peine de quelques officiers, a II arriva cette nuit-là, que Tange de Jahveh sortit, et tua cent quatre-vingt-cinq mille hommes de Tarmée des Assyriens; et quand on fut levé d'un bon matin, voilà, c'étaient des corps morts. Et Shenna*

(1) Josui, t. XIX, p. 44.

cherib, roi des Assyriens, leva son camp et s'en retourna à IVinive (1). »

La mort surprit Shennacherib avant qu'il eût le le temps de réparer cet échec. Quelques années plus tard, son fils Asarliaddon assemblait une nouvelle armée, marchait sur Péluse, et pénétrait dans le Delta. Cette fois, la défaite était si complète, que Taharka courait s'enfermer à Napata, abandonnant les deux Égyptes. Hemphis se rendait à merci ; Thèbes était de fond en comble pillée. Les trésors des dieux et des déesses, le mobilier des temples, les parures sacerdotales, en un mot tout ce qui restait des richesses amassées pendant dix siècles de conquêtes était emporté en Assyrie, et offert en hommage à son dieu Mardouk. C'en était fait pour toujours de l'indé* pendance de la Éerre bénie d'Amon, qui ne devait sortir du joug pesant des Assyriens, que pour passer sous celui des Perses; puis des Macédoniens et des Romains.

III. Les Assyriens en Egypte et la dynastie saite (vingt-quatrième et vingt-sixième dynasties).

Maître du pays, Asarhaddon l'organisa en province assyrienne, confirma dans leurs privilèges les petits princes, leur imposa un tribut, et les réunit en confé* dération, sous l'autorité de Niko I", roi de Sais. Cette

(1) Rois, t. XIX, p. 20.

distinction lui venait de ce que, dès la première heure, il avait non seulement accueilli les vainqueurs, mais contracté avec eux alliance. Dépossédée par les Éthiopiens, la maison de Sais n'avait supporté leur suzeraineté qu'à grand'peine, et l'occasion se présentant de reprendre le rang auquel elle s'était élevée, elle n^avait pas un instant hésité à se joindre à l'envahisseur. Pour plus de sûreté néanmoins, Asarhaddon plaça dans les citadelles de la vallée du Nil des garnisons assyriennes, et, rentrant dans ses États, fit graver des stèles de triomphe, à côté de celles que Ramsès II y avait dressées, huit siècles auparavant. Trois ans plus tard (660), il tombait gravement malade, Taharka reprenait l'ofiensive ; dispersait les Assyriens devant Memphis, et emportait la ville, malgré une résistance opiniâtre. Mais, l'année suivante, le vieux roi mourait; et son fils Ahshourbanipal se mettait en marche, à son tour, vers le Delta. Taharka battu rétrogradait d'abord à Memphis, puis à Thèbes, et une seconde fois jusqu'à Napata, mais à peine le conquérant avait-il quitté le pays, que les princes du Delta se coalisaient, et offraient à l'Éthiopien de le rétablir sur le trône. Cette fois Sais, Mendès, Tanis furent saccagées par leurs gouverneurs étrangers. Ashshourbanipal manda Niko, le revêtit des insignes du pouvoir, lui accorda pour son filsPsametik la principauté d'Athribis, et le lança sur l'Egypte (666) . Les circonstances étalent d'autant plus propices à cette entreprise, que Taharka venait de mourir. Niko s'empara de Memphis ; mais un gendre de Taharka, Ourdamani, reconnu pour roi par Thèbes, entra aussitôt en campagne, et enleva

S64 LA CIVILISATION PHAfiAONIQUE

d'assaut la place. Niko fait prisonnier fut exécuté; son fils Psametik s'enfuit en Syrie auprès d'Ashshourbanipal. Celui-ci résolut d'en finir, une fois pour toutes, avec cette turbulence de l'Egypte. Ourdamani battu se réfugia à Thèbes, mais celle-ci, à son tour, fut emportée (665) et de fond en comble mise à sac. La population entière partit en esclavage. «L'or, l'argent, les métaux précieux, les pierreries, tous les trésors des palais « furent transportés à Ninive, où Ashshourbanipal fit ériger deux obélisques, arrachés à l'un des temples d'Amon (1). Puis le pays, de nouveau remis aux vingt princes feudataires, reçut des garnisons assyriennes, à tous les points stratégiques de la Vallée et du Delta.

Quelque rigoureux que se fit le châtiment, l'efiet n'en fut que de courte durée. Ashshourbanipal à peine hors d'Egypte, Tonouatamen, successeur d'Ourda* mani, envahit la Thébaïde, où il est acclamé par les prêtres d'Amon; défait les princes confédérés, sous Memphis, et les reçoit à soumission. Cependant, la maison de Sais, elle non plus, n'abdiquait point ses prétentions au trône. Le fils de Niko, Psametik I", d'abord fidèle aux Assyriens, voyant l'empire d'Ashshourbanipal à son déclin, aux prises avec d'inextricables difficultés du côté de l'Asie, reprenait bientôt l'ofiensive. Défait par l'armée des princes, il se réfugiait dans les marais du Delta. Là, il rencontrait des bandes de mercenaires ioniens et cariens, jetés par les hasards de la mer sur la côte égyptienne, les

(1) E. DB RouGÉ, Mélanges d'archéologie égyptienne. .

.enrôlait à son service, s'assurait Tappui du roi de Lydie, Gygès, et du vice-roi révolté de Babylone Shamashshoumoukin; rentrait en campagne, battait les confédérés devant Memphis, et les réduisait enfin à un yasselage rigoureux. Ashshourbanipal, immobilisé par la révolte de Babylone, ne put intervenir; TÉgypte, pour lui, était définitivement perdue^ Restait pour Psametik à justifier son usurpation. Shabaka avait autrefois fait de sa sœur, Aménéritis, la régente de Thèbes. De Tunion de la princesse avec Tun des princes de la famille des Piankhi était née une fille, la princesse Shapenap, laquelle restait seule à détenir les droits St la couronne. Psametik Tépousa; et dès lors, put s'affirmer comme le seul roi légal (1). Vers 655, (651 $elon la version grecque) (2), les Assyriens étaient complètement expulsés, et Tempire pharaonique, pour la dernière fois, reconstitué, des cataractes à la mer. Certes, la tâche était lourde à Psametik, d'assumer la réorganisation de ce royaume, où tout n'était que ruines, accumulées depuis près de deux siècles. Memphis avait été maintes fois prise et saccagée; Thèbes, deux fois incendiée et msée; pas une bourgade n'avait échappé à la rapacité des Assyriens. L'entretien des canaux d'irrigation négligé, la stérilité du sol était venue» changeant en désert la moitié de la plaipe fertile, La population, décimée par les guerres et les massacres, était à peine suffisante à assurer la culture

(i) E. DE RouGÉ, Notice sur quelfjues textes hiéroglyphiques publiés par M. Greene.

(2) E. db'RougA, Etude sur les textes géographiques du temple d'Edfou.

de ce qui restait de sol. Psametik pourvût à tout cepen* dant, répara les ruines, fit mettre les canaux en état, et les territoires en culture. Trois dangers menaçaient la frontière; Tinvasion assyrienne à Test; un retour ofiensif des Ethiopiens au sud ; la fondation de Cyrène» par les Grecs, en Libye, à Touest. Daphné, qui avait remplacé Tan tique Zarou, dans Tisthme sinaîtique, fut fortifiée selon les règles les plus savantes de la stratégie d'alors, et mise en état de défense. Éléphantine, couverte par d'importantes garnisons d'élite; puis la Nubie, une fois reconquise, la frontière fut reportée, comme autrefois, à Semneh. Méréa enfin, semblablement pourvue, suffit à maintenir en respect la Libye* L'intégrité de l'État ainsi assurée, Psametik passait en Syrie, et soumettait la Palestine, dont la capitale^ Ashdod, commandait les routes menant au Delta. Là devait se borner toutefois la conquête, qu'un fait politique imprévu venait entraver à sa première étape, l'exode des Mashaouash, que le Pharaon ne sut ni prévenir, ni conjurer.

Lors de la prise de Samarie, par Sargon, nombre de Juifs s'étaient réfugiés en Egypte. Pour contre-balancer l'importance de leurs établissements, Psametik attira, autant qu'il le put, les mercenaires grecs. Il concéda aux Ioniens et aux Cariens les terres de la branche pélusiaque du Nil ; aux Milésiens, celles de la branche bolbitienne; et telle était encore la renommée de la richesse du pays, que de toutes parts accoururent les colons. Mais, si l'Egypte avait pu aisément supporter le contact des étrangers de race orientale, Sémites, Phéniciens, Assyriens, l'abime politique et religieux

qui la séparait de l'Hcllade lui rendait son peuple odieux ; elle lui marqua sa répulsion avec la dernière violence. Pour elle, le Grec était un être impur, à Tintelligence inférieure, avec lequel on ne pouvait être en contact sans se souiller et se dégrader. Les gens du peuple refusèrent de manger avec lui, les gens de race le considérèrent comme un enfant, dont les ancêtres n'étaient que des esclaves, encore bar bares, quelques siècles seulement auparavant.

Or, Psametik, intronisé par ses mercenaires cariens et ioniens, n'avait pu faire autrement que de les admettre dans sa garde, ce qui leur donnait le pqste d'honneur, à Taile droite de l'armée. Dépossédés du rang qu'ils occupaient depuis l'avènement de la vingtdeuxième dynastie, lesMashaouash, plutôt que d'accepter l'affront, résolurent de s'expatrier. Au nombre de deux cent cinquante mille, ils émigrèrent en Ethiopie, où^ accueillis par les rois de Napata, ils se fixèrent au confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu»

Cet exode arrêtait Psametik dans sa marche sur la Syrie. Son armée désorganisée, il dut assister à l'agonie de l'empire assyrien, à la naissance de l'empire mède, sans pouvoir profiter de la situation. Son fils Niko II lui succéda en 611. A son arrivée au trône, il trouvait les troupes reformées et une flotte de trières en construction. Jaloux avant tout, de s'assurer la suprématie maritime dans la Méditerranée et la mer Rouge, il lança sur cette dernière une escadre, à la recherché de terres nouvelles. Le plus clair de cette croisière de trois ans fut, qu'à son insu, elle doubla le Cap de Bonne-Espérance ; ce dont nous préjugeons par

ce fait, que la seconde année du voyage, les matelots furent épouvantés de voir le soleil se lever du côté opposé à celui auquel ils avaient coutume de le voir apparaître jusque-là. En même temps, Tarmée se mettait en marche vers TAssyrie. Naboukoudouroussour, vieilli et assailli de trois côtés à la fois, n'était plus à craindre. Au printemps de 608, les bataillons égyptiens rentraient en Syrie, dépassaient Ashdod, et s'engageaient dans les gorges du Carmel. Un ennemi imprévu s'y dressa soudain, Josias, que Niko croyait immobilisé à Jérusalem, alors qu'il s'avançait à sa rencontre. L'action s'engagea devant Mageddo, à la« place même où, dix siècles plus tôt, Thotmès II( avait écrasé les Khéta. Les Juifs furent mis en déroute, Josias périt dans la mêlée, et Niko continua sa marche. Il arriva sous les murs de Kadesh, entra àGargamisch, et pénétra sur le territoire d'Ashour. Au retour, il s'arrêta à Amath, pour recevoir l'hommage des prii^^es de Syrie. A la .mort de Josias, son fils Jokhaz lui avait succédé. Niko le destitua, le remplaça par son frère Eliakim (Joïakim) et imposa la Judée de cent talents d'argent et un talent d'or.

Cette reconstitution de l'empire égyptien était plus éphémère encore que la précédente. Trois ans plus tard — 605 — Naboupaloussour lançait sur la Syrie çon fils Naboukoudouroussour, la rencontre avait lieu devant Gargamisch, et les Égyptiens étaient taillés en pièces, tt Leurs guerriers sont écrasés, ils courent, ils fuient sans tourner la tête. Ah ! le plus agile n'échappera pas. Là, au noixi, sur les bords de l'Euphrate, ils tombent. Ce jour est pour le Seigneur

un jour de vengeance, ou il frappa ses ennemis. L'épée doit être rassasiée, abreuvée de leur sang. Car le Sei-* gneur veut avoir son hécatombe au pays du nord, sur TEuphrate. Et maintenant monte vers Galaad, et cherche le heaume, vierge fille de TÉgypte. C'est en vain que tu multiplies les remèdes; pour toi, n'existe plus rien qui puisse panser tes hlessures. Les nations ont appris ta honte, et la terre est remplie de ton cri (1). »

Naboukoudouroussour était déjà à Peluse, quand la mort de son père le rappela sur TEuphrate, et sauva le pays d'une invasion certaine. Niko ne se découragea pas. Il équipa une nouvelle armée et fréta une nouvelle escadre. Mais la mort vint le surprendre, — 595 — , et son fils, Psametik II, fut couronné, quoique encore enfant. Aucun événement ne se produisit sous le nouveau roi qui, en 589, expirait, avant d'atteindre à l'âge d'homme. Son successeur, Ouaheb-Ra, eut un début de règne heureux. Tyr, Jérusalem, la Phénicie s'étant soulevées, il jugea le moment opportun de leur venir en aide. Naboukoudouroussour, qui venait de mettre la Judée à feu et à sang, leva en hâte le siège d'Azekah, à l'annonce de l'approche de l'armée égyptienne; marcha à sa rencontre et l'obligea à se replier. Sans plus s'occuper d'elle, il acheva de réduire la Judée. Libre de ce côté, il poussa droit vers le Delta. Un échec sérieux l'y attendait. Une escadre, organisée en hâte par Ouaheb-Ra, coula la flotte phénicienne de Naboukoudouroussour, s'empara de Sidon

(1) Jérémie, t. XLVI, p. 5, 6, 10, 12.

et des principales places de la côte (I). Mais tandis que le Pharaon triomphait de ce côté, un autre danger le menaçait à Touest; les Libyens, assaillis par les Grecs de Cyrenaique imploraient sa protection. Ouaheb-Ra crut devoir accéder à leur requête. N'osant employer ses mercenaires cariens et ioniens à combattre leurs frères, il lança contre Cyrène une armée égyptienne qui, taillée en pièces, rentra en désordre dans le Delta. L'événement en lui-même n'avait rien d'extraordinaire; mais la faveur dont jouissaient les Grecs auprès du Pharaon lui avait valu la haine de la populace. A la nouvelle de cette défaite, un soulèvement éclata. L'on accusa Ouaheb-Ra de trahison, et l'on feignit de croire qu'il avait envoyé les troupes nationale à la mort, pour se débarrasser d'elles. Le roi essaya bien de résister, il délégua auprès des rebelles un général sorti du rang, nommé Ahmès, espérant que ce choix d'un homme du peuple, envoyé en parlementaire, serait de nature à lui ramener la foule. Parti comme ambassadeur, Ahmès fut acclamé pas les émeutiers, qui le proclamèrent souverain. Il se mit aussitôt à leur tête, écrasa en vue de Memphis 30,000 mercenaires restés fidèles, et fit prisonnier son maître. La canaille réclama à grands cris son supplice, Ahmès jugeant prudent de ne point prendre la responsabilité de cette mort, se contenta de le livrer à la foule, qui le massacra sur place, et s'empressa de légitimer son usurpation, en épousant une princesse

(1) E. Rbnan, Mission de Phénicie; E. db RougA, Mémoire sur les monuments égyptiens de Phénicie retrouvés par M, Renan.

de sang royal, la reine Ankhnas-Neferab Ra, fille de Shapenap et de Psametik I".

IV. Les Perses et la dynastie mendésienne (vingt-neuvième dynastie).

C'était Tinstant où FAssyrie se décomposait, oii Kyros (Cyrus) se taillait un empire sur ses ruines, sur celles de la Médie et des provinces méditerranéennes — 545; 539 — , Ahmès jugea le moment opportun de faire cause commune avec Krœsos (Crésus) de Lydie, que Talliance de Lacédémone et de la Chaldée semblait devoir faire triompher. La Lydie détruite par Kyros, il se retira prudemment; et protégé par Téloignement, régna, en paix quelques années. Une sorte de trêve, conclue avec la Perse, Ahmès rétablit sa suzeraineté sur Chypre, et travailla à la prospérité du pays. Il remit le service des irrigations en état; rouvrit les carrières abandonnées; fut un instant roi constructeur; et Thèbes, résidence favorite de la reine Ankhnas, renaquit de ses cendres. Mais cet état de paix et de prospérité mécontentait ceux-là mêmes, qui avaient élevé Ahmès au pouvoir. Une fois intronisé, celui-ci s'était rendu vite compte du danger qu'il y a à s'appuyer sur la populace; et, plus que son prédécesseur, Ouaheb-Ra s'était fait le protecteur des Grecs. Il fit alliance avec les Doriens de Cyrène ; augmenta le nombre des mercenaires; entra en relations avec l'Hel-

lade; dota magnifiquement ses sanctuaires. Le tempifl de Delphes, celui de Cyrëne, celui de Minerve à Lyn< dos, celui de JunonSamienne reçurent des statues, des parures, des pierreries ; une ville, Naucratis, fut con-' cédée aux colons Grecs, sur la branche canopique du Nil. Eginètes, Samiens, Milésiens y accoururent en foules. Les Milésiens établirent des comptoirs à Abydos ; les Samiens dans la Grande-Oasis. Aussi, à la disparition de Kyros, si forte était l'agitation populaire, qu'il se résignait à la guerre. Mais sa mort, survenue au cours des préparatifs de Texpédition, ce fut son fils, Psametik II, que Kambousio (Cambyse) trouva devant lui.

La nouvelle de l'imminence du choc entre les deux nations décida les clients de l'Empire, Polycrate de Samos, les Chypriotes, d'autres encore, à déserter la cause de Psametik, pour passer à Cambyse, avec armes et bagages. La bataille fut cependant longtemps indécise, tant les Cariens de la garde déployèrent d'opiniâtreté. Au soir enfin, les légions nationales étaient enfoncées, Psametik en fuite courait s'enfermer à Memphis; mais la place se rendait après quelques jours de siège, et le Pharaon était mis à mort sur Tordre de son vainqueur. Cette fois, c'en était fait pour toujours de l'indépendance de l'Egypte. Elle allait entrer sous une servitude plus dure que celle de Sargon, pour n'en sortir, à un ou deux soulèvements près, que pour passer sons celle des Macédoniens.

Maître de Memphis, Cambyse tenla de gagner ses nouveaux sujets, en se pliant à leurs mœurs, à leurs coutumes ; en adoptant le costume pharaonique ; bien

yGoogk

pins, en se faisant initier aux mystères des dieux (1). Pour se concilier le parti loyaliste, il fit brûler la momie d'Ahmès, et réparer les dégâts causés par ses soldats dans les temples. Mais bientôt, des revers subis, tant à la Grande Oasis d'Amon, qu'en Ethiopie, allaient changer cette clémence en d'horribles excès* L'armée lancée vers Cyrène, dans le désert, disparut sans qu'on sut de quelle façon précise. L'ËthiopiCi vainement attaquée parles Psametik, était alors floris-* santé. L'éloignement aidant, des légendes s'étaient répandues, qui la représentaient comme un autre Paradis. La vie humaine s'y prolongeait, bien audelà de ses habituelles limites; une source de vie y coulait, dont l'eau miraculeuse donnait au corps humain la perpétuelle jeunesse et la perpétuelle beauté. L*or y servait à tous les usages domestiques. Le malheur et la pauvretéy étaient également inconnus. Cambyse remonta le Nil jusqu'à Napata, et là, abandonna le fleuve, pour pousser droit sur Méroé, sans faire le circuit décrit par le* fleuve. En plein désert, les vivres manquèrent; la famine décima son armée, il dut battre en retraite, et rentra exténué à Memphis* La ville célébrait, en grande pompe, l'une de ses principales solennités religieuses; il crut qu'elle se réjouissait de ses revers. Il envoya les prêtres et les magistrats au supplice; viola les tombeaux des ancêtres; les mystères des temples ; et s'appliqua à heurter en tout le sentiment égyptien.

Sous les successeurs de Cambyse, l'Egypte forma

(1) E. DK RouGé, Mémoire sur la statue néophore du Vatican,

une salrapie, analogue à celles du reste de Tempire acliéménide ; et ce ne fut que soixante-quinze ans plus tard, vers 455, qu'avec rafiaiblissement de Fauforité d'Artaxerxès, au lendemain des guerres médiques, qu'un fils de Psametlk, dont le nom ne nous est parvenu que sous sa forme grécisante, Inaros, essaya de secouer le joug. Fait prisonnier et crucifié par ordre d'Amestris, mère d'Artaxei*xès, après une lutte coupée de succès et de défaites, son supplice ne découragea point un autre prince du sang royal, Amyrtée, qui continua la résistance, avec d'inégales chances. En 401 enfin, son petit-fils, qui, de même que lui, portait le nom d'Amyrlée, dernier rejeton de ]a famille saïte, reconquérait en partie l'Egypte, sur les Perses, et de ce fait, devenait le fondateur d'une nouvelle dynastie, la vingt huitième, laquelle prit fin avec lui, après un règne de six ans.

A sa disparition, la maison de Mendès se plaça à la tète de la confédération des princes du Delta et de la Thébaïde. Son chef, Néfer-Ra, poursuivit la guerre d'indépendance commencée, recrutant partout des alliances; en Syrie, en Grèce, enrôlant à grands frais les mercenaires et les officiers en renom. Un peu plus tard, en 391 Hakha-Ra, qui depuis deux ans avait remplacé Nefer-Ra sur le trône, se solidarisait à Évagoros, et uni aux Athéniens, le soutenait contre Artaxerxès. Mais bientôt, Chypre était réduite, Évagoros s'enfuyait à Salamine et la conjuration se dissolvait. L'affaire n'eut cependant pas de suites fâcheuses pour l'Egypte. Hakha-Ra mort en 383, ses deux successeurs immédiats, Pa-sa-Maut et Nefer-Ra II n'oc-

cupèrent chacun que six mois le trône. Mais, délivré de l'étranger, le pays était retombé dans Tanarchie ; les révolutions succédaient aux révoluiions. Au milieu de ce désordre, la maison de Sébennytos s'éleva, portée au pouvoir par le parti militaire. Son chef Nektanebo I", fut intronisé par ses soldats. C'était l'instant, où la Grèce pacifiée, l'Egypte allait se trouver, pour la seconde fois, en face de la Perse victorieuse. Nektanebo se montra à la hauteur de la situation. Il appela en hâte le plus fameux des généraux athéniens, Khabrias, et le chargea de mettre le Delta en état de défense. Toute la rive et les frontières asiatiques et libyennes furent couvertes de forts. Pendant ce temps, le grand roi concentrait ses forces à Ako, sur la côte syrienne. Au printemps de l'année 373, son armée, forte de deux cent mille hommes et vingt mille auxiliaires, appuyés par trois cents trières et deux cents galères à trente rames se mettait en marche. En même temps, il exigeait des Athéniens le rappel de Khabrias, et leur demandait de lui prêter un autre chef fameux, Iphicratès, pour le mettre à la tête de ses soldats grecs. Heureusement pour Nectanebo, la rivalité des chefs perses et hellènes paralysa les mouvements de cette formidable masse. Après diverses tentatives infructueuses, contre Péluse et Mendès, elle se retira, laissant l'Empire à lui-même, pour un quart de siècle.

Les rébellions des satrapes de Phrygie et de Cappadoce, Ariobarzane et Arpis, semblèrent fournir à Taho, qui, en 364, avait succédé à Nectanebo, l'occasion de tirer parti de la situation à son avantage. Il envahit la Syrie, aidé par Khabrias, que sa vie d'aventures avait

ramené près de lui. L'argent venant à manquer, pour les frais de la campagne, le Pharaon eut recours à la majoration de Tirnpôt sur la propriété bâtie. II établit des droits d'exportation sur les blés (une obole par ardeb), frappa d'une taxe d'un dixième la navigation, les fabriques et les métiers manuels. En outre, toutes les transactions avaient eu lieu jusqu'alors dans le pays par voie d'échanges. Les mercenaires grecs réclamant à grands cris d'être payés en espèces sonnantes, il fallait pourvoir à la frappe des métaux précieux. Tout cela valut au roi la haine de ses sujets, mais lui permit d'équiper une armée de cent mille hommes, et de former de nouvelles escadres. Puis, non content d'avoir Khabrias et l'alliance d'Athènes, Taho voulut avoir Agésilas et l'alliance de Sparte, et cette dernière combinaison ne fut pas sans lui causer des embarras. Agésilas, alors âgé de quatre-vingts ans, arriva à la tête de mille hoplites. Taho, laissant la régence à son beau-frère, partit se mettre lui-même à la tête de ses troupes, emmenant avec lui son neveu Nectanebo.

La guerre traînant en longueur, le mécontentement se mit dans les rangs des Egyptiens, et le beaufrère de Taho les encouragea à la révolte. II entra en correspondance avec son fils, Nectanebo, le poussa à ceindre la couronne, mais Khabrias refusa de se joindre à lui. Agésilas, moins scrupuleux, passa aux mutins, et Taho s'enfuit vers Artaxerxès, qui non seulement lui pardonna, mais lui confia le commandement de l'expédition contre les rebelles (361). Cette campagne, pas plus que les précédentes, n'eut de résultat. Taho mourut avant l'action décisive; Agé-

silas, dégoûté de TÉgypte et de ses intrigues, se retira à Cyrène ; et les discordes des généraux amenèrent la dislocation des contingents assemblés des deux côtés. L'année d'après, le vieil Artaxerxès disparaissait à son tour.

Artaxerxès IH Okhos qui lui succéda sentit la nécessité d'en finir avec ces incessantes interventions des Pharaons, toujours prêts à appuyer la rébellion, à quelque coin de ses états qu'elle éclatât. Sa première expédition échoua, bien qu'il eut pris le commandement de son armée. Artobazos souleva l'Asie Mineure ; les rois de Chypre suivirent le mouvement, qui s'étendit à la Phénicie. Celle-ci appela encore l'Egypte à son aide, qui lui dépêcha Mentor, à la tête de 4,000 hoplites, choisis entre les plus éprouvés. Mentor battit tour à tour Bélesys, satrape de Syrie, et Mazaeos, satrape de Cilicie; et ces deux échecs successifs furent particulièrement sensibles à Okhos. Il fit une levée en masse, réunit 300,000 Asiatiques, 10,000 Grecs et mit le siège devant Sidon. Tismès, choisi par les Phéniciens, comme chef de la conjuration, avait vécu jusque-là dans l'oisiveté, entouré de danseuses et de musiciennes. II s'empressa de se soumettre, pour obtenir la vie sauve, et se maintenir dans ses dignités. Sidon n'en opposa pas moins une résistance désespérée. La ville, à la veille d'être emportée, ses habitants se retirèrent dans leurs maisons et y mirent le feu. Toute la population périt ainsi au milieu des flammes. Et si grande avait été la richesse de la cité, qu'on taxa à haut prix l'autorisation d'extraire des cendres les débris d'or et d'argent qui y étaient ensevelis.

La Syrie soumise, Okhos se lança contre l'Egypte. Nectanebo l'attendait à Péluse; et malgré Tinfériorité numérique de ses troupes, qui ne comptaient que 60,000 Égyptiens, 20,000 Libyens et 20,000 Grecs, ne désespérait pas du succès. Il aurait peut-être repoussé TAchéménide, sans Tun de ces incidents imprévus, tels qu'on en voyait se produire au cours de ces guerres, où Taudace d'un soldat décidait de la bataille. Un Grec d'Argos, Nicostratos, qui servait paimi les mercenaires d'Okhos, était célèbre pour sa force prodigieuse, qui le faisait comparer à Hercule, dont il portait l'accoutrement; la massue et la peau de lion. Ce Nicostratos força des femmes égyptiennes à lui sei*vir de guides, se glissa avec quelques hommes sur les derrières de l'armée, et y défia la garnison de la cité la plus voisine. Elle eut le tort d'accepter le cartel, se porta à sa rencontre, fut mise en déroute, et la brèche ainsi faite dans la frontière, l'armée d'invasion s'y précipita. Les villes, craignant le sort de Sidon, ouvrirent leurs portes. Et, abandonné de tous, Nectanebo s'enfuit à Napata. Le vainqueur rasa les villes, jusqu'aux fondations, pilla les palais et les temples, massacra ce qui restait de l'aristocratie égyptienne, et fît égorger à loisir les partisans de la royauté. Les livres sacrés, les trésors des sanctuaires prirent le chemin de Persépolis, et le pays, reconstitué en satrapie, y demeure jusqu'au jour où Darius Codoman, battu au Granique, battu à Isos, battu à Arbelles par Alexandre, tomba dans sa fuite, sous le poignard d'un satrape, laissant l'Egypte, avec le reste de son empire, aux mains du Macédonien.

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