V. Les monuments de la décadence
La vieille Egypte était morte; le règne de la maison de Mendès, qui pendant soixante ans venait d'occuper le trône, avait été son dernier sursaut d'agonie. Désormais, une autre civilisation allait fleurir sur les bords du Nil, brillante par certains côtés, mais qui ne fut plus l'expression de la pensée du pays ; une civilisation, où les croyances d'autrefois, les vieilles formules littéraires et artistiques, les cérémonies consacrées du culte des vivants et des morts demeurèrent encore en usage, tandis qu'à côté d'elle, s'épanouissait celle de la Grèce ptolémaïque, mi-partie hellénique, mi-partie orientale, avec comme un reflet particulier du milieu ambiant. Cette civilisation hétéroclite, où deux mondes se coudoyaient sans se mêler, allait durer jusqu'à la chute de Cléopàtre, détrônée par César; et se sumvre, elle aussi, sous la domination romaine, jusqu'à ce que celle-ci eût disparu à son tour.
A vrai dire, d'ailleui-s, cette période de décadence appartient plus à l'histoire générale de l'Orient, à celle de l'Assyrie, des Sargonides et de la Perse achéménide, qu'à celle de l'Egypte. L'histoire d'un peuple finit, alors que commence celle de sa populace; et la puissance pharaonique s'était éteinte, à l'heure où, sous les Ramessides, s'était affirmé la turbulence de celleci. Le pouvoir passé en ses mains, c'en fut fait de la
civilisation d'abord, puis du pays, à brève échéance^ Les émeutiers, qui sous la vingtième dynastie avaient pillé les greniers de TEtat et des temples, les assassins d'Ouaheb-Ra, les esclaves affranchis, qui, à leur gré, faisaient et défaisaient les monarques, avaient été les plus sûrs alliés des Assyriens puis des Perses; et conscients ou inconscients, avaient travaillé pour eux. Fauteurs du désordre et de la désolation du pays, ce fut sur les autres qu'en retomba la conséquence, sur ceux qui autrefois avaient fait TÉgypte grande et prospère, sur cette aristocratie qui Tavait créée de toutes pièces, qui avait conquis TAsie et rÉthiopie, qui les avaient colonisées; sur ces seigneurs, à la cour desquels étaient nés la littérature et Tart. Quant à la canaille, du jour où elle sentit la ferme main de Sargon, de Cambyse et des Plolémées, elle rentra prudemment dans Tordre, pour ne recommencer à s'agiter que vers la fin du règne des empereurs romains.
Au cours de cette période de décadence, la littérature et l'art restèrent stationnaires, ne produisant que des monuments de médiocre importance, où se lit l'incertitude du temps, et l'insuffisance des ressources d'un pays, appauvri et épuisé. Par instant, lorsqu'une famille princière arrive à conserver quelques années la couronne, une renaissance partielle s'opère, si l'on peut appliquer ce mot au reverdissement de la vieille souche littéraire et artistique. Les ruines accumulées par les invasions sont réparées; de nouvelles fondations s'élèvent. Mais dans l'un ou l'autre cas, l'œuvre n'est qu'une imitation plus ou moins habile des modèles anciens. Aucun thème original n'apparaît; au-*
cune idée individuelle ne se fait jour, même dans la formule antique. Les productions les plus parfaites ne sont que de bonnes copies, exécutées par d'habiles praticiens.
La pensée étant absente, la littérature ne créa rien^ ou retomba dans des redites; seule l'hérédité du constructeur survécut chez le Pharaon. Chaque période de reprise en possession de TÉgypte par ellemême; chaque règne, d'un peu longue durée, voyait s'élever de nouveaux sanctuaires. Sous les prêtres d'Amon, Sa-Amen remettait en état le temple, qui dans le voisinage du Sphinx sei*vait de chapelle fu« néraire à Hent-sen, la fille de Khéops. Ses successeurs embellissaient Tanis, leur résidence, dont la splendeur égalait celle de Thèbes, tant par l'importance des édifices, que par la richesse de leurs œuvres d'art, à la facture près. A leur tour, les Bubastes reprenaient la tradition de leurs devanciers, et travaillaient à la restauration des basiliques de la dix-huitième dynastie. Sheshonq faisait graver sur les murs de Karnak sa campagne de Syrie, la conquête de la Palestine, la prise de Jérusalem. Osorkon I", Takelot I*% Osorkon III, Sheshonq II, jetaient au devant du pylône, alors en construction, une cour immense, entourée de portiques, dont la décoration ne fut jamais terminée; mais où une inscription relative à l'observation d'une éclipse est restée fameuse dans le monde savant. Avec les Éthiopiens, Shabaka, Shabatoka, Taharka, Memphis renaît de ses cendres ; Bubaste est agrandie et peuplée de chapelles; Thèbes, où réside la reine Amenertas, en partie rebâtie ; le temple d'Amon
générateur et celui d'Amon le Journalier sont réparés. Dans ce dernier sanctuaire, Taharka entreprend de construire, au devant de Thypostyle de Séti I" et de Ramsès H, un hypostyle plus grand encore. Mais les colonnes géantes qu'il érige ont un tel écartement, qu'elles ne peuvent recevoir les architraves destinées à porter la couverture; et restent debout, comme un témoignage de la grandeur et de la puissance des conceptions du souverain. Shabatoka cherche à terminer Tœuvre de ses devanciers; pour se procurer les bras nécessaires, il abolit la peine de mort, pour la remplacer par celle des travaux publics. Au sanctuaire de Louxor, il s'approprie les quelques espaces lisses, restés sur les murs extérieurs. Les Saïtes, après avoir reconquis rÉgypte sur les Sargonides, en réparent les niines. Memphis, assiégée et pillée, croulait de toutes parts. Thèbes, incendiée, n'était plus qu'un monceau de décombres. De Tanis aux cataractes, la dévastation était partout. Psametik refit à Memphis, les propylées du temple de Phtah ; à Thèbes, il répara la basilique. En sculpture, une sorte de renaissance s'opère; une nouvelle école tente de rajeunir la formule consacrée de la statuaire; d'en assouplir et d'en accentuer le détail. L'on voit apparaître alors des images élégantes, un peu grêles, aux lignes sèches, aux modelés délicats, avec une mièvrerie charnelle des traits du visage, et une sensualité non moins marquée des contours. La gravure hiéroglyphique acquiert un degré de perfection et de finesse, auquel jusqu'alors n'était arrivé aucun artiste. Les matières les plus dures, les basaltes, les brèches, les diorites, les serpentines, sont parlicu-
lîèrement recherchées; et sous le ciseau, s'assouplisseut d'une façon merveilleuse, qui met en relief leur grain fin et leur poli. Ce n'est plus Tart rude et grandiose de TEmpire memphite, l'art solennel et absolu de la monarchie thébaine : comme un souffle de Tétat d'âme de l'Egypte d'alors y passe; on y reconnaît la décrépitude d'une civilisation vieille comme le monde; les colosses eux-mêmes sont atteints de langueur. Voyez la statue de la reine Aménéritis. lie front chargé d'une lourde perruque porte comme une empreinte de tristesse; pour le reste, le faire est souple et gracieux. Voyez la Touéris du naos de la reine Nitocris, fille de Psametik. Quel tour de force de difficulté vaincue, ne trahit pas cette image peu plaisante, fouillée en plein bloc de brèche verte ! Voyez le Psametik placé sous la protection de la vache symbolique d'Hathor. Le mouvement est obsei^vé, la composition est harmonieuse. Et quel fini, quelle entente des rapports et de l'effet, dans les lignes accusées de la silhouette de l'homme et de la bête, et dans les méplats de leurs contours. En même temps, une tendance au réalisme se manifeste, les traits caractéristiques du visage sont infiniment étudiés; le masque s'accuse en vérité et en joliesse. Malgré l'état d'abaissement du pays, le luxe subsiste encore, aussi intense qu'au temps de l'apogée thébaine. Ce que l'art a perdu de sa grandeur, s'y retrouve en raffinements; la faïence, la bijouterie, les petites figurines de matières précieuses, or, argent, lapis sont taillées avec une sûreté de main extraordinaire, qu'à aucune époque, l'artiste ancien ne surpassa.
Puis, à la veille de rinvasion perse et des horreurs de la campagne de Cambyse, c'est encore Ahmès U, rouvrant les chantiers des carrières de Troja, de Syène, de Rohannou; reprenant sans se décourager, la tâche un instant interrompue. Sa femme, la reine Ankhnas restaure de nouveau Thèbes. A Memphis, un temple dédié à Isis s'élève; à Sais, un temple de Neîth, précédé de propylées aux colonnes colossales, et d'avenues de sphinx. Les obélisques comptaient parmi les plus grands de l'Egypte; et le naos de granit rose, destiné à son sanctuaire, avait demandé trois ans de transport, et l'emploi de deux mille hommes. Il mesu* rait 11 mètres de haut, 7 mètres et demi de large, et 4 mètres de profondeur. Son poids était d'environ 500,000 kilogrammes. Nectanébo relève le sanctuaire de Nékheb à Élythia et celui d'Horus à Edfou. Et comme si cet effort d'espérance ne devait se lasser jamais, des ruines amoncelées par Cambyse, une moisson de monuments nouveaux germe, sous les dynasties mendésiennes et sébennytiques. Nefer-Ra I" restaure Thèbes; Hakha-Ra, Memphis; Pa-sa-maut et Taho ajoutent une nouvelle chapelle à la basilique d'Amon. Nectanébo II entreprend de restaurer les sanctuaires de l'ile de Philae, ruinés par les Éthiopiens. Il y bâtit un temple à Isis, — encore debout aujourd'hui, quoique noyé sous les eaux depuis l'établissement des réservoirs de la cataracte, — dont l'ampleur, les bonnes proportions, la délicatesse de certains détails sont de tous points dignes d'une meilleure époque. A Coptos, il répare le sanctuaire de Khem. Bubastes, SébcQnytos, Pithom, sont embellis et restaurés. Et de
même qu'à Tépoque saïte, la sculpture tend vers relancement, la finesse et l'élégance; la pierre dure est de préférence recherchée. Et telle est la sûreté de main de Tartiste, qu'il sait donner à son œuvre une ampleur telle, que n'était la souplesse de la facture, on pourrait confondre les monuments sortis de ses mains avec ceux des Thotmès et des Sétî.
De dogmatique, de philosophie, il ne pouvait être question ; les temps étaient trop incertains, pour laisser libre champ aux spéculations idéologiques. A vrai dire même, l'ancienne doctrine, si pieusement conservée par les collèges sacerdotaux, s'efiî'itait et se désagrégeait. Aussi, est-ce à cette date qu'il convient de classer toutes les légendes anthropomorphiques. Certes, le principe en était puisé à la source antique, mais l'être divin, si bien défini par les collèges sacerdotaux de Thèbes, était trop inaccessible à la foule; elle allait droit aux fables humanisées, aux amulettes, aux simulacres; peu lui importait la nature du dieu. Plus ce dieu se rapprochait d'elle, plus elle lui marquait de dévotion ; plus il était en honneur parmi elle. Dans cet effondrement des traditions, un culte pourtant reste particulièrement en honneur, celui d'Osiris. Un récit qui fait penser à une allusion au déluge, montre le dieu régnant seul sur la terre, que les eaux d'une inondation auront recouvertes, telle qu'elle avait été avant la création.