IV. Les systèmes religieux de la période historique
Mais, si telles étaient les légendes primitives, transmises par la tradition, Técole sacerdotale qui s'en était emparée, en avait fait autant d'interprétations d'un mythe panthéiste extrêmement complexe. Pour elle, le dieu n'est déjà plus un être déGni, revêtu d'une forme déterminée. C'est la puissance mystérieuse qui gouverne toutes choses, la force rénovatrice qui anime l'univers. Dans un pays tel que l'Egypte, où les phénomènes climatériques se reproduisent avec une régularité parfaite ; où le cours du soleil est toujours égal ; où l'inondation revient périodiquement à jour fixe, il ne pouvait en être autrement. Aussi, toute la philosophie du mythe tend-elle à symboliser la reproduction des espèces; le mystère des journalières renaissances. Plus que tout autre, le soleil était apte à l'exprimer. Ce fut donc lui qui, au détriment des divinités élémentaires, fut choisi.
Amon, Aten, Horus, Ra, Khepra, Toum, ne furent plus des personnalités distinctes, ayant chacun leurs attributs; ils s'unirent pour figurer la marche diurne du soleil, les phases des enfantements de l'existence. Ra ne fut plus que l'essence de vie cachée; la force vivificatrice ; Aten — le disque, — que l'habitation de cette essence; Shou, que la lumière émanée; Horus, que l'apparition de l'astre au matin; Toum, que sa
disparition au soir sur l'horizon du couchant. Pareillement, la légende d'Osiris interprétée par les collèges thébains devint celle de la mort et de la résurrection du soleil; qui, né au matin, à TOrient, triomphe à midi, et s'engloutit au soir dans Tombrede TOccident. Dans ce système, la lutte de TÉtre bon contre son frère Set devient celle de la clarté contre les ténèbres ; cellesci remportent, comme le dieu pei*vers; et la dispersion des membres d'Osiris est Timage de ce crépuscule, si particulier à TEgypte, que longtemps après le coucher du soleil, de longs reflets rouges irradient encore le ciel. Isis, c'est la région inconnue, où le Dieu a reprend ses membres; tu Horus, « vengeur de son père », le nouveau soleil, qu'a procréé cette union.
Ce fut vers le mystère de cet inconnu que se porta tout d'abord l'effort des premières écoles théologiques. Aussi, étaient-elles pai^venues, sans trop de peine, à se le figurer dans ses moindres détails. Ce soleil qui disparaissait sur un horizon, pour reparaître sur un autre, devait forcément parcourir des régions ignorées; éclairer un autre monde; et cet autre monde, quel pouvait-il être, sinon celui des morts, puisqu'il était celui de l'astre expiré. Le phénomène était d'autant plus sensible, qu'en raison de la configuration de la vallée du Nil, l'Egyptien distinguait nettement, quelle que fut la ville qu'il habitât, les chaînes des montagnes arabiques et libyqucs, sur les crêtes desquelles, le disque surgissait et s'abaissait. Vaincu au soir, Osiris, considéré comme l'une des manifestations de Ra, qui a brillé tout le jour, prend alors le nom i'Osirts-Khent'Amenti, Osiris dans la région de l'Ouest.
C'est le soleil nocturne, le soleil du monde infei*nal, traversant les espaces de Tau-delà, pour renaître au matin, sous le nom de son fils, Horus.
V. Le dogme funéraire^ et les croyancet relatives à la vie future.
Le problème du devenir de Tbomme se trouvait posé du même coup, ce qui doublait Tintérét attaché à sa solution heureuse. De même que sur la terre rÉgyptien, les habitants du pays céleste naviguent sur leur fleuve, le Nou (1). Mais au soir, ce Nil d'en haut s'engouffre, en cataractes, dans les passes de la chaîne occidentale des montagnes du ciel. Toutefois, les rapides sont navigables; et l'escadre divine s'y engage; elle parvient ainsi, après de longs circuits, à l'Hémisphère inférieur, le monde invisible, a la Voie mystérieuse d'où nul n'est jamais revenu y> . Mais cette région, où pouvait-elle être située? Longtemps, on a pensé que l'Egyptien l'imaginait souterraine; que le soleil passait sous la vallée; décrivait en un mot un
(1) L'on verra plus loin que le système cosmique des Egyptiens comprenait trois cieux : le ciel supérieur, patrie des dieux; le ciel intermédiaire» séjour des doubles, où s* opèrent les revivîfications des espèces et le ciel inférieur, celui du monde habité. Cette théorie a été reprise par les gnostiques de FEcole d'Alexandrie, et se trouve exposée dans les systèmes de Basilide et Valentin.
cercle indiscontinu. Des textes fort précis prouvent qu'il n'en était pas ainsi. La montagne d'Occident marquait la limite du monde; et le fleuve, après s'y être frayé un passage, tournait brusquement pour descendre, de même que le Nil, vers le Nord. La floUe sainte en suivait le cours, serrant la rive occidentale. Douze heures durant, elle y naviguait ainsi. A la sixième, elle virait de bord, mettait à la voile, et revenait sur ses pas, en longeant la côte orientale; gagnait le pied de a l'autre montagne n , où l'Horus vengeur remontait vers l'horizon. Cette vie de chaque jour, cette éclipse de chaque soir, ce voyage de chaque nuit symbolisaient la vie divine, et par assimilation la vie humaine. Toutes leâ traditions se rattachant à la mort et à la résurrection d'Osiris y trouvaient leur place ; et pour avoir soufiert l'Etre Bon devint naturellement le protecteur et le guide des trépassés.
Avant d'appartenir à notre monde, déjà Thomme avait vécu ailleurs, de même que le dieu, et devait retourner y vivre. Son séjour terrestre n'était qu'une transformation, un kheper, — un Devenir — de cette vie, dont chacun des instants correspondait à l'une des phases de la vie d*un jour d'Osiris. La naissance de l'individu, c'était le lever du soleil à l'Orient; son existence, la course diurne de l'astre; sa mort, la disparition du dieu dans l'ombre du soir. Après cette mort, l'homme s'identifiait à Osiris. Comme lui, il s'enfonçait dans la nuit, où il devait renaître à une autre aurore, de même que THorus à un autre matin.
Cette manière de comprendre la création avait
déterminé celle dont le croyant se figurait la composition de son être. Elle est fort complexe, mais très logique, quoi qu'on en ait dit.
La première question qu'il s'était posée avait été celle-ci : Comment la vie se manifeste-t-elle sur terre? Et pour rester fidèle à sa doctrine de renouvellements quotidiens, il s'était arrêté à un système panthéiste, où le soleil joue encore le rôle principal. C'est toujours Ra, le principe mystérieux, le dieu (Nouter, floraison perpétuelle), qui, caché dans le disque, répand cette vie dans le monde. Une chaîne sans fin relie la terre à ce foyer. Les atomes de l'existence universelle parviennent sur celle-ci, en suivant la chaîne descendante; animant la créature, homme, animal ou végétal; et, à la mort de cet être, remontent, toujoui*s vivants, par la chaîne ascendante, à leur source, d'où Ra les renvoie ici-bas, en des corps nouveaux. Cette théorie cosmique est, à peu de chose près, celle reprise bien des siècles plus tard, par les Grecs, affiliés à la secte pythagoricienne, puis adaptée à la formule de l'enseignement alexandrin.
Grefiîée sur le mythe solaire d'Osiris, elle compliquait encore la nature humaine. L'Egyptien n'a pas seulement un corps et une âme; à côté du corps, se place le Double, le Ma, l'essence psychique, projection colorée de l'individu, second exemplaire de lui-même; forme impalpable et aérienne; plus qu'ombre et moins que réalité. Cet être mystérieux naissait en même temps que l'être terrestre; et s'envolait, aussitôt, à a la Demeure des Doubles, » le ciel intermédiaire, dont Hathor était la grande déesse^ et du fond de sa retraite, gou-
f vernait Tindividu. Celui-ci ne pensait et n^agiséait tifs que selon Tinfluence mystérieuse que lui transmettait le Double, tant et si bien, que Tètre humain, finit par n'être plus considéré que comme un support de la personnalité, auquel seul Tacte est dévolu.
En outre de ces deux éléments, Tàme, ou pour mieux dire les âmes, car à maints passages des textes il est aisé de reconnaître un dédoublement, le ba et le rekhi, — lepneuma des philosophes alexandrins, — sont Tessence spirituelle de la créature; et à côté de cette àme, se place le principe vital, le khou — le lumineux, — qui représente la parcelle de flamme, venue du disque, par la chaîne descendante, pour animer le corps.
Aucun de ces éléments n'était intimement lié Tun à Tautre, et ne subsistait par lui-même ; à la mort ils se séparaient. Le khoUj Tatôme vital, remontait au foyer solaire, le disque, et était pour toujours séparé de Tètre. L'âme, le ba^ que Ton voit figurée dans les peintures sous la forme d'une hirondelle à tête humaine, instruite par diverses formules magiques, protégée par toute une armure de talismans, s'envolait vers a l'autre terre» , la région bien heureuse du monde d'au delà. Le corps, préservé par l'embaumement, devait attendre, à l'abri de la décomposition, la fin des pérégrinations du bûj ainsi identifié à Osiris, ei comme lui, parcourant le dédale funèbre, afin de se réunir à lui, à l'aurore d'une autre existence, de même qu'Osiris avait ((.rassemblé ses membres )>, pour ressusciter : Le Double enfin, le khOy quittait son séjour céleste, pour venir habiter auprès de la momie, dans la solitude de la tombe. Pareil au Dieu Bon, il devait vivre dans la
demeure de l'Occident, dans l'au delà du désert libyque, d'une vie semblable à celle dont Thomme avait, sur terre, vécu. Et comme le défunt devait, toujours à l'exemple d'Osiris, pénétrer d'abord dans l'horizon, l'idée vint, tout naturellement, de creuser la sépulture dans la montagne de l'Ouest, d'y déposer le corps et de supposer que l'essence qui l'avait habité continuait à exister, dans le royaume mystérieux de VAmenti.