VIII. Mena et les dynasties thinifes
Les souverains thinites prennent une réalité mieux précisée, quoique bien peu nous soit connu de leur histoire. De même qu'à l'époque antérieure, nous ne sommes documentés que par les tombeaux. Thini était une localité de Haute-Egypte, proche voisine d'Abydos. Ce fut le berceau de la première royauté pharaonique. Listes hiéroglyphiques et tables chronologiques des Grecs sont d'accord sur ce point. On a bien essayé de reconstituer des dynasties préhistoriques ; elles semblent jusqu'ici fort incertaines. Les Pharaons ont toujours nommé leurs ancêtres; des souverains de la dix-neuvième dynastie, tel Ramsès, ont tenu à se réclamer de fous ceux qui les avaient précédés; ils n'ont jamais parlé de rois antérieurs à Menés.
Et ce n'était pas un simple trait d'orgueil pourtant, que de se réclamer de ses devanciers au trône; cela touchait an dogme même. L*aube de Thistoire est toujours Tavènement d*Horus et de ses compagnons. Chaque roi est lui-même un Horus; un successeur d'Horus; son intronisation, c^est l'accession au trône d'Horus, s'asseoir sur le trône d'Horus, c'est prendre possession des couronnes de Haute et de Basse-Egypte ; c'est du même coup devenir un dieu. Quand Ramsès ou tout autre souverain dresse la liste de ses aïeux il établit ainsi sa filiation divine. S'il ne mentionne point de souverain avant Menés, c'est qu'il n'y en avait pas eu : c'est que les chefs horiens avaient régné sur le pays, chacun à la tête de son clan, dans la province où celui-ci s'était établi. C'est que l'Egypte, en un mot, s'était trouvée constituée par une sorte de féodalité de petits États, sans doute en guerre le plus souvent les uns contre les autres. On a soutenu l'hypothèse que les Horiens se partageaient en deux groupes distincts, les Suivants d'Horus et les Suivants de Set, d'après les bannières qu'on voit surmontées de l'épervier et du chacal; que les Suivants d'Horus avaient enfin soumis leurs rivaux, et réuni les deux moitiés de l'Egypte, qu'ainsi s'était faite cette unité de la monarchie thinite dont se réclament toujours les Pharaons. Cela semble assez probable. En admettant cette explication, l'histoire proprement dite commence avec Mena ou Menés.
Quelles raisons le poussèrent à venir en Basse- Egypte, fonder à la pointe du Delta la ville de Men- Nefer, la Bonne Demeure, — Memphis? Rien jusqu'ici
ne rétablit de façon logique. Toujours est-il, que Thini continua, comme au temps de la féodalité des conquérants horiens, à demeurer sa capitale; il en avait été sans doute le prince, et Memphis jouait le rôle de métropole des provinces du nord, qu'il avait soumises à son autorité.
Hérodote raconte, avec sa loquacité ordinaire, qu'au préalable, il avait fallu au roi combler un bras du Nil, coulant au pied de la montagne Libyque, et border le cours du fleuve d'une digue solide, capable de résister à l'inondation (1). Cette fois, le récit du voyageur grec est conforme à la vraisemblance; une chaussée antique, qui mettait Memphis à l'abri des eaui, subsiste encore, et les ruines de la vieille capitale ont disparu sous le limon déposé par la crue, qui, de place en place, avait fini par faire brèche. Quoi qu'il en soit, les Égyptiens eux-mêmes ont reconnu Menés comme fondateur de la dynastie memphite, et les stèles, connues sous le nom de Table des Ancêtres, nous ont conservé son nom.
De ses successeurs, qui pendant environ deux centcinquante ans, au dire de Manéthon, auraient occupé le trône, nous ne savons que peu de chose, les monuments ayant disparu, et le chronologiste grec restant seul à nous renseigner. Selon lui. Téta, fils de Mena, aurait doté Memphis de somptueux palais, et composé des traités d'anatomie; Ata, bâti une pyramide; Hesepti, travaillé aux ouvrages de médecine, qu'on croit reconnaître dans le papyrus médical de Berlin.
(i) HiaoooTK, II, xcix.
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Enfin, sous Sam-Sou, petit-fils de Hesepti, des révolutions auraient éclaté, au milieu desquelles sa descendance se serait éteinte, en la personne de Kébou.
La seconde dynastie occupa le trône pendant trois cents ans; de même que la première elle était d'origine thinite, et son fondateur, Bataou-nouter-Biou, se rattachait, par un degré de parenté encore vague, à la famille de Menés. De cette période, nous ne savons rien non plus, sinon quelques détails, qui, au milieu des relations de Manéthon conservent une apparence véridique. Kakéou et Baî-nouterou auraient été avant tout des législateurs (1). Sous ce dernier, les conditions de filiation héréditaire et de succession au trône auraient été fixées; et le privilège dé transmission du pouvoir concédé aux femmes de sang royal. Ce décret, Tenvers en quelque sorte de la loi salique, n'était que la conséquence, lui aussi, des croyances établies, et complétait admirablement le système religieux de TÉgypte. Pour celle-ci, le Pharaon n'est pas seulement le maître du pays, le souverain qui a réuni sous son sceptre l'Empire d'Horus et celui de Set, le chef suprême, le grand pontife d'Osiris. C'est le successeur et le descendant des dynasties divines, manifestation vivante des dieux, le fils légitime du soleil; Sa-Ra (le fils de Ra). C'est l'intermédiaire direct entre le ciel et la terre, le ministre de son père, chargé de dispenser à l'univers l'existence. La chaîne des atomes de vie, émanés du disque, passe par ses
(1) E. DE RouGÉ, Recherches sur les monuments que Fon peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon,
mains, pour arriver dans celui-ci. C'est lui qui, agissant au lieu et place du dieu, les distribue aux quatre coins du monde; lui, qui, en accomplissant diverses cérémonies, assure la reproduction des espèces, et donne les souffles de vie à tous les êtres de la création ; lui encore, qui élève vers le firmament les atomes des existences dissoutes, pour les recevoir à leur retour et les répandre à nouveau, ici-bas.
Partant, il fallait prévoir le cas où la postérité màle de la maison au pouvoir viendrait à s'éteindre; assurer Tétemité de la lignée divine ; de là, Taptitude reconnue aux femmes à occuper le trône d'Egypte, à transmettre ce droit à leur descendance, et à légitimer l'hérédité du successeur. Aussi, que la filiation masculine d'un souverain vint à manquer, ou qu'un usurpateur vînt à s'emparer de la couronne, le premier soin du fondateur de la dynastie nouvelle fut de se rattacher à la dynastie divine, en s'unissant aux princesses de sang royal ou en les faisant épouser à ses fils.
Des derniers monarques de cette seconde monarchie, Neferkara, Neferkara-Sokar, Manéthon ne nous apprend rien, et faute de documents, nous sommes réduits à l'incertitude. La supposition la plus plausible est qu'ils eurent à lutter, sans cesse, contre des feudataires, indociles au joug. Certains de ces grands vassaux, plus puissants que le pharaon, fondèrent en Haute-Egypte des maisons éphémères, dont nous retrouvons la trace dans les tables de Sakkarah et d'Abydos. A la longue cependant, l'unification de
(1) R. DE RouGé, Notice sur quelques textes hiéroglyphiques^
rÉgypte se fit, les seigneurs féodaux rentrèrent dans Tobéissance, et à Tavènement de la troisième dynastie, Tempire mempliite, à peu près constitué, avait rangé sous son autorité tout le pays compris entre File d'Élephantine et la mer.
Cette troisième dynastie régna deux cent vingt ans; elle était memphite, mais c'est là encore tout ce qu'il nous est donné de connaître d'elle. Le fait, à lui seul, a son importance, puisqu'il nous montre que le centre religieux de l'Egypte se trouvait définitivement déplacé. Sans doute. Menés avait construit Memphis, mais il n'en avait point fait sa capitale. Originaire de Thini, il n'en restait pas moins, aux yeux de ses contemporains, le descendant immédiat des Shésou- Hor. L'avènement de Memphis rompit tout ce passé, et marqua le premier pas d'une évolution dogmatique et politique, qui allait s'affirmer aux périodes suivantes. Memphis devenue métropole de TÉgypte, Abydos, la Ville Sainte, déchut rapidement. Quelques passages de Manéthon tendent même à prouver que ce renouvellement de la vieille civilisation ne s'opéra point sans secousses. A l'en croire, les Libyens, soumis depuis Mena, se révoltèrent et menacèrent un instant l'intégrité de l'empire des nouveaux pharaons.
Du deuxième souverain de cette maison, Nebka, l'auteur grec nous dit seulement qu'il s'adonna aux sciences, perfectionna l'écriture et la taille des pierres, qu'il composa des traités de médecine; mais de ses successeurs jusqu'à Houni, rien ne nous est parvenu. Se-Ousor, Téti, Neferka-Ra, Nebka-Ra ne sont pour nous que les personnages d'une légende, dont les
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deax derniers héros Houni et Snéfrou nous sont seuls connus, par les inscriptions de leurs successeurs.
Les monuments mis récemment à jour, ont complété ' ces indications. Jusqu*aIors, la brique crue avait été seule employée à la construction des édifices; les Thinites s'en servent bien encore, mais font parallèlement usage de la pierre. Les figurations des scènes de la vie religieuse montrent la fondation des temples; et, de même que plus tard, jusqu'au temps des empereurs romains, le souverain est représenté marquant Tenceinte d'un sanctuaire, au moyen d'un boyau, en traçant des sillons sur le sol. Des serviteurs le suivent, versant du sable dans la trace de la houe, pour que l'empreinte ne court point risque d'être efiacée. Immédiatement derrière lui, se tient le porteur de l'emblème qu'on a nommé l'éventail. C'est le symbole du Double, appelé aussi l'Ombre; mais une ombre lumineuse. Ce Double ne se confond point avec celui représenté par les bras levés, décrivant le kha. Il y avait plusieurs Doubles, l'être humain pouvait en avoir jusqu'à quatorze, nombre correspondant à celui des lambeaux du corps d'Osiris, et s'ils venaient à disparaître, la personnalité était anéantie. L'Ombre suit partout le roi. Elle apparaît jusque derrière son char, sur les champs de bataille. La persitancedece symbole parait indiquer qu'il incarne le Double royal, en tant qu'émanation divine, car on ne le voit figurer ailleurs que près des barques sacrées, portées procession nellement.
Ces deux exemples suffisent à montrer que déjà les données fondamentales, qui persistèrent à travers toute l'histoire de l'Egypte étaient entièrement éla-
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borées. Les quatre étendards, surmontés des emblèmes sacrés des conquérants horiens sont portés devant ce roi. On y remarque toujours, au premier rang, Tépervier d^Horus, suivi du chacal, Ap Herou, « celui qui donne accès aux régions inconnues, celui qui ouvre le chemin. r> C'est la première manifestation d'un culte extérieur, qui prendra un développement si intense dans la suite. Déjà, aussi, le culte des morts est établi. Certaines terres sont mentionnées, comme propriétés affectées à Tentretien des chapelles des tombeaux ; les prêtres ont une hiérarchie parfaitement définie. A côté d'eux, une organisation administrative existe; des magasins reçoivent les redevances de ces fondations. Les diadèmes que ceint le pharaon, la couronne du sud et celle du nord sont identiques à ce qu'elles seront dans la suite. De fines sculptures ornent les palettes de schiste : c'est le roi frappant ses ennemis, ou poursuivant à la chasse les fauves et les animaux du désert. Là est le trait qui caractérise Tapport du conquérant. Les indigènes africains apparaissent habiles à modeler l'argile; les Horiens à tailler la pierre dure des vases en usage. Les Thinites donnent à ces œuvres primitives des revêtements d*art; ils représentent le côté intellectuel de la civilisation (1).
(1) Pktrik, Thé royal tombs of the earliest dynasties; J. dc Morgan, Recherches sur Us origines de l'Egypte; VAge de pierre et les métaux; Ethnographie préhistorique et Tombeau royal de Nagadah; Amxliiiiau, les Nouvelles fouilles d'Abydos; Edouard Navellk, La Religion des anciens Egyptiens,