‹ La civilisation serbe au moyen âgeChapitre 4 sur 13 · IV. — Les villes · texte numérisé non relu

IV. — Les villes

Les villes de la Serbie étaient en partie d'anciennes cités d'origine romaine ou grecque, en partie de nouveaux organismes qui s'étaient formés depuis le xiii^ siècle dans les centres commerciaux et miniers, mais qui n'ont jamais atteint le degré de développement des nombreuses communes fondées en Hongrie et en Croatie après la grande invasion mongole. Les municipes romains des côtes possédaient, depuis l'antiquité,

[1) Glasnik, XXIX (1871), 173. Spomenik, XXXI (1898), 5.

une grande autonomie avec un territoire exactement délimité, des Assemblées générales de la commune [communitas, universitas, en serbe opcina] qui lentement se transformèrent en un « Grand Conseil » aristocratique, un droit municipal particulier et des fonctionnaires et juges librement choisis et investis pour un an (I, iSy). Le grand essor de i25o à i35o fut suivi d'une rapide décadence, accélérée par le conflit aigu, surtout à Cattaro et à Antivari, de la noblesse urbaine et des non-nobles. Dans chaque ville, le roi de Serbie était représenté par un cornes (en serbe kne:{) nommé par lui, et qui était soit un citoyen indigène, soit un étranger, comme par exemple le Vénitien Marco Pollano, cojnesde Dulcigno en 1280. Parmi les villes de l'archevêché d'Antivari, on cite des statuts municipaux à Drivasto, Dulcigno et Antivari, mais, jusqu'ici, on n'a trouvé aucun manuscrit de ces textes (i). A Scutari, la rriajorité des citoyens était albanaise. Plus antique, et composée en partie d'éléments romains était la population de Drivasto (en vieux serbe Drivost), à une altitude élevée (aujourd'hui village de Drisdi), à 10 km. à l'est de Scutari, avec la cathédrale de St. -Georges et un château-fort carré encore plus élevé. Les habitants de Dulcigno (en langue romane Dolchin, vieux serbe Locin, Ulocin) à côté de la construction des navires et de la navigation, pratiquaient par moments la piraterie. Au xni^ siècle, il y eut dans leur ville une petite cour ; Georges, fils du roi Vlkan, y résida d'abord, ensuite Marie « domina Ulcinir » sœur de la reine Hélène. Antivari (serbe Bar, albanais Tivari) dépassait en importance toutes ces cités; elle était située à 5 kil. de la mer, sur une colline, entre des forêts d'oliviers et des vignobles, au pied des montagnes du Sutorman et du Rumija, Au xiii'' siècle, le comte, les anciens et les citoyens (seniores et populus) se réunirent dans l'église de St. -Pierre ;

(1) Voir mon ouvrage, « État et Société » I, 61. Les Statuta et ordinationes ecclesiae cathedralies Drivastenis inédits, de i464, cités par Sufflay, /. c. 41, no 9, ne contiennent sans doute que des documents ecclésiastiques.

cette réunion se transforma au xiv= siècle en un « Grand Conseil (majus et générale consilium). Dans la commune régnaientles familles Bazan, Boris, Goliebo, Nale, Procle, Rugi, Samoili, Zare fen serbe Zareticj, etc., dont on voit encore les armes parmi les ruines de la vieille ville d'Antivari, sur les murs des maisons de pierre et sur les pierres tombales des églises en ruines. Budua (serbe Budva) était plutôt un châteaufort qu'une ville, de vieille origine illyrique (Bovdon des Grecs), appelée aussi, au moyen-âge, « le vieux château-fort », (en serbe Starigrad, en latin Civitas antiqua] petit village dans les rochers, avec environ 800 habitants et une cathédrale de St. -Jean-Baptiste. Les citoyens, aux noms slaves et albanais sans traces romanes, étaient des gens simples, viticulteurs et planteurs d'oliviers, tailleurs de pierre, ouvriers en bois de pécher; mais ils avaient, comme les Dulcignotes, la réputation de faire, à l'occasion, de la piraterie. Leur statut, conservé dans une rédaction italienne, date du temps du tsar Etienne, le misser lo imperador (i). Le représentant de l'empereur, le comte, à son entrée en fonctions, prêtait publiquement, au son des cloches de la cathédrale, serment au statut, obtenait, s'il voulait habiter dans la ville, une demeure, et tirait des revenus des amendes et des droits de marché et de port. Les autorités locales étaient les trois juges, les deux capitaines, et d'autres fonctionnaires élus par le grand conseil de Budua.

Cattaro eut sous la domination serbe (de 1186 à iSji) de grands privilèges et exerça une influence considérable sur la Serbie (I, 226). Les Cattariotes n'étaient pas seulement les maîtres de tous les marchés de terre ferme, mais ils servaient aussi le roi à la Chambre des Finances et dans les douanes, et entreprenaient pour lui des voyages diplomatiques à l'étranger. Dans les rues étroites de la ville, qui comptait environ six cents cinquante maisons de bois et de pierre, florissaient de nombreuses industries; orfèvreries d'or et d'argent, armurerie, tannerie, fabrication de chaussures et de vêtements, cirerie, pêche,

(1) Publié par Ljubid, Mon. hist.jur., t. III

construction de navires. Malgré la rivalité commerciale des deux villes voisines, il y avait une forte émigration de Cattaro vers Raguse, sans réciprocité. Les plus puissantes familles de la ville, au xiv^ siècle, étaient les Buchia, puis les Bolizza (à l'origine Buvaliça, en serbe : Bivolicic, de bivol, bubaliis, buffle), les Drago, Basilio, Bizanti, Caliero, Catena, Dabro, Jacogna, Mecsa, Pasquali, Pima, Primuti, Vrachien, etc.; il n'en reste plus aucune à Cattaro. Le représentant du roi [domimis cornes ex mandaîo domini nostri excellentissitni régis Rascie) est, au xin^ siècle, régulièrement nommé dans tous les documents; mais, au xiv^, il ne réside plus en permanence dans la ville, qu'administrent seuls les trois juges annuels, avec les douze membres du « petit Conseil » [minus consilium). Les bourgeois étaient appelés par le son des cloches aux assemblées populaires [arengo] sur la place de la cathédrale de St.-Tryphon. Lorsqu'en i36i la constitution fut changée dans le sens aristocratique, le « grand Conseil » composé de patriciens, qui siégeait dans la salle du palais municipal, remplaça l'ancienne assemblée populaire, et le gouvernement passa entre les mains d'un nouveau Sénat, {consilium rogatorium) de quinze membres. Les habitants étaient organisés en « confréries » dans l'association aristocratique de la Ste. -Croix, et les corporations démocratiques des métiers, l'antique corporation des gens de mer [fraternitas marinatorium) ^ aujourd'hui Marinera, subsiste encore. Le territoire de la ville comprenait Perasto, Dobrota, et le terrain fort peuplé et très bâti qui va à l'orient de Cattaro jusqu'à la baie de Teodo. Le roi Etienne Uros II et sa mère Hélène offrirent à la ville la fertile Zupa de Grbalj sur la route de Budua. Les rapports de la commune et du roi sont connus par le statut, écrit en latin, dont les articles datés commencent à i3oi (i). Caractéristiques sont les sévères prescriptions, sanc-

(1) L'édition des Statuta civitatis Cathari, Venise, 1616, est très rare. Une partie du texte d'après un manuscrit, de la bibliothèque de St. -Marc dans Novakovic, Zakouski spomenici. Une édition critique, sur la base de tous les documents recueillis, serait bien désirable.

tionnées de lourdes amendes, contre les citoyens de la ville qui oseraient, en qualité de fermiers des douanes ou de la gabelle du roi ou de fonctionnaires de la chambre royale, user de leur situation au détriment de la commune ou au dam de certains de leurs concitoyens.

Les villes du royaume byzantin n'avaient point semblable autonomie, mais tout au plus une justice municipale ayant à sa tête le gouverneur xecpaXrj et des Juges irpàxxop) pris parmi les principaux de la cité [xéyaq éitixpaTEeÇrjç;. ii:. Des privilèges conférés par le roi Etienne aux villes grecques conquises dont il est fait mention dans son code, nous n'avons plus que la traduction d'une charte à l'évéque, au clergé et aux nobles de Kroja, qui confirme l'exemption d'impôts et la possession du territoire, avec les vignes et les olivettes et les pâturages d'hiver pour les troupeaux Ii343) [2]. La plus grande des villes d'ori- 1 gine grecque en possession des Serbes était Skopje, avec un château-fort, des murailles aux portes et tours nombreuses, des églises, des palais et des fermes. D'après les noms de familles, j (Lipsiotes, Skopiotes, Apokaukos, Skropolites, etc.), la plupart | des bourgeois étaient Grecs ; d'ailleurs, il s'en faut de beaucoup que les sympathies pour Byzance y aient disparu (3). Stip possédait une ville basse rurale appelée amborije iè|i.ir6ptov) avec cinquante fermes de tenanciers du couvent de Chilandar. Berrhoea (en serbe : Ber) Seres (en serbe : Seri étaient de type tout à fait grec, ainsi que Servia, sur la route de Thessalie, et d'autres.

Sur l'ancien territoire serbe, les villes n'ont jamais pu se J développer complètement. Seules étaient de type urbain les communes possédant un marché, ouvertes, non fortifiées, consistant principalement en cabanes de planches (en serbe trej^ latin^orwm, mercatutn, burgus)et toujours situées au voisinage d'une forteresse qui pût, dans les temps troublés, servir de

(1) Charte de l'Empereur Andronikos à Janina : Acta graeca V. 1, 81 (1319).

(2) Arch. Slav. Phil. XXI (1899). % sq.

(3) Voir État et Société, I, 26, 6».

refuge à leurs habitants. Prizrcnet Rudnik elles-mêmes n'étaient regardées au xiv^ siècle que comme marchés. Il n'en allait pas autrement en Bosnie, où les plus grandes communes n'étaient que les villes basses [podgradje) des forteresses, telles Podvisoki ou Sub-Visoki, sous la forteresse de Visoki, ou Sub-Zvonik sous la « Tour du Clocher », Zvonik (aujourd'hui Zvornik) ; au xv^ siècle, ces grandes communes étaient appelées d'un terme magyar varos. Les trois personnages principaux d'un bourg serbe étaient le gouverneur ou Kepalija^ qui résidait dans la forteresse, le Krie^ ou Cornes Conde del mercado) et le Carinok ou Doanerhis, fermier des douanes, ces deux derniers d'ordinaire Dalmates. Les habitants du bourg (borghesani) formaient souvent une vraie mosaïque ethnographique. Saxons, Cattariotes, Antivariotes, Ragusains, Curzolains, Spalatins, gens de Zara, Vénitiens, Florentins, Albanais, Serbes, Valaques, Grecs, etc., chaque groupe avec ses droits spéciaux. L'origine de ces établissements fut la réunion des colonies des marchands avec les colonies de mineurs qui se développèrent rapidement depuis la fin du xiii® siècle. Les mineurs étaient des Allemands, arrivés de Hongrie, selon toute vraisemblance du territoire des soi-disant Saxons de Zips ; en Serbie, en Bosnie, et en Bulgarie, on ne les appelait que Saxons (Sasin, pluriel Sasi) et chez les Ragusains aussi Teotonoci ou Tedesche (i). On les trouve nommés pour la première fois dans un document sous le règne du roi Etienne Uros P"" (1243-1276), plus souvent sous Etienne Uros II Milutin (i 282-1321). Ils avaient un tribunal à eux 'Curia Teotonicorum; formé des purgàri 'bourgeois) sous la présidence d'un juge muni, pour insigne, d'un bâton [baculus iudicis régis j^ des notaires à eux (notarius Teotonicorum] et pour la comptabilité de la dîme des mines, les Urburarii.

Leur clergé était en majeure partie Catariote ou Albanais.

(1) Sur les Saxons, cf. mon article : « Voies commerciales et mines » ^.3 sq., Raguse dans l'Histoire du Commerce {Almanach de VAcadémie Impériale 1899) 27-29 avec note, 66 sq,, État de Société, I, 65 ïq.

Le privilège le plus important des Saxons était la liberté de défrichement des forêts et d'établissement de nouvelles colonies, après la découverte de gisements de minerais, jusqu'au moment où le code du tsar Etienne (i34g) vint restreindre ces droits. Le code minier des Saxons, découvert de nos jours et conservé dans une traduction turque (i), est plein d'expressions allemandes 12). Il est détaillé en i33 articles, mais le modèle en est inconnu, bien que dans Tensemble, le contenu réponde au « Code minier ^) allemand de Chemnitz, en 20 articles ^3j, et au « Droit des mines » de Kremnitz, en (26 articles) (4), Les mineurs proprement dits [laboratores fossariim) étaient appelés au xV^ siècle Valturchi. On reconnaît dans les documents les Saxons à leurs noms peu usuels dans le pays (Chanussius ou Jean, Martinus, etc..) Ils n'étaient pas nombreux, et se fon^ dirent bientôt par des mariages avec les autres catholiques des bourgs ; aux époques troublées, ils émigrèrent vers les villes dalmates et l'Italie, peut-être aussi retournèrent en Hongrie au temps des Turcs. On ne connaissait plus la langue allemande dans les mines vers 1600. L'exploitation des mines cessa entièrement au xvii« siècle. Les catholiques de Janjevo, bourg de quatre cents maisons environ, ne parlent plus que le serbocroate et exercent le métier de fondeurs de laiton ; ils sont le dernier reste de ces « Latins » ; mais ils ne sont les ancêtres

(1) Quatre codes miniers, et parmi eux le Code saxon (en turc Kanun-tâs) dont les textes remontent à une traduction serbe d'originaux allemands, ont été publiés d'après un manuscrit turc du Musée provincial de Sarajevo (de 1536 environ) en original et en serbocroate, par Fehim Spaho, Tiirski rudarski ^akoni [Coà.Q minier turc), Glasnikbos.XX XXV (1913) 133-194.

(2) Termes allemands, — par exemple : htitman, [Huttenmantï). kilare [KeiUiane), lemlat {Lehetischaft), litloch [Lichtloch), marsait {Markscheide), mulloch {Mundloch), pruch [Bruch], Stolna, [Stollen), surf [Schurf), traibar [Treiber], vark ou kivark (Gewerk), ■{ol [Sohle), etc.

(3) Jûh. Kachelmann, Gesch. der ungarischen Bergstàdte, II, Schcmnitz, 1855, 187-192.

(4) Gustav Wenzel, Magyar ors^agixg bÀnyas:{atànak kritikai turténete {Histoire critique des mines hongroises), 275 sqq. Budapest, 1880, p.

que de la plus petite partie des colons, tandis que la majorité se compose d'Herzégovins et de Bosniaques immigrés il y a 200 ou 3oo ans (i).

Les années de i25o à i35o furent l'époque florissante du bourg de Brskovo (Brescoa), très fréquenté par des Ragusains et des Cattoriotes; il avait une Monnaie et une église de la Vierge Marie, desservie par les dominicains de Raguse ; il était situé près de Kolasin sur la Tara, aujourd'hui en ruines (2). Aux restes des ruines romaines (I, 41) se joignit le Rudnik, qui depuis 1295 avait rapidement prospéré, et dont les habitants trouvaient, aux époques guerrières des xiv« et xv^ siècles, un refuge dans la tour ou forteresse voisine d'Ostrvica ou Ostrovica, qui couronnait une pointe de rocher escarpée. Sur le Danube, il y avait deux vieilles villes épiscopales : Belgrade, également avec une colonie de Latins, et Branickvo.

L'importance des nombreux petits bourgs et villages groupés autour de la puissante montagne du Kopaonik de hopati^ creuser) variait selon le rendement du minerai. Dans la même région se trouve aussi Brveniek, avec une colonie de Caitariotes et une église du patron de la ville, saint Tryphon. Plus au sud était située Trepca, souvent nommée depuis i3o3, avec une église catholique de la Vierge. Habitée par des Saxons et des Dalmates, Trepca se dépeupla au xvii^ siècle et est maintenant un champ de ruines appelé Stari-Trg (le vieux marché), près du ruisseau de Trepca, dans le désert boisé à l'est de Mitrovica. La localité la plus importante était auxiv*^ et au xv^ siècles u la Montagne neuve », Novo Brdo, en latin Noviis Mons^ en italien Novo Monte ou Monte Novo^ Nyeiiberghe (ainsi dans

(1) Il y a encore de nombreuses traces des Saxons dans les noms de localités : les villages de Sase (les Saxons) près de Srebrnica, Studenica et Kratovo, un Sasin-polje (champs des Saxons) près de Plevlje, les ruisseaux Saska Reka (rivière saxonne) près de Majdanpek et Srebrnica, etc.

(2) Cette situation sur la carte de Rovinskij dans Sbornik de l'Académie russe (1888). Ljubomirk Kovacevic, Trg Brskovo glas (1891). Il n'est pas prouvé sûrement qu'il y ait eu là des mines.

Broquier; des Saxons, ainsi nommée depuis i326. Ses ruines sont situées dans la région des sources de la Morava orientale, à l'ouest de Vranja. Elles consistent en un château-fort carré, à 1.104 mètres d'altitude, avec de formidables murailles de pierre qui entourent aussi les ruines de l'église saxonne de Saint-Nicolas, et, à io3 mètres plus bas, les restes très dispersés de la ville basse, dans les vallées voisines où l'on vivait selon le statut municipal de Novo Brodo à l'abri des deux cas tels plus petits de Prizrenac et de Priljepac (i . Non loin à l'ouest, à la lisière orientale du champ des Merles, se trouvait la colonie latine des mines de Janjevo, nommée dans les documents depuis i3o3. Pristina apparaît dans la description de Cantacuzène comme un -simple village avec une ferme royale. Il y avait des foires annuelles à Pec, devant le couvent, sous la juridiction de l'archevêque serbe, et plus tard du patriarche. Prizren était animé par des marchands dalmates, grecs et indigènes, principalement à l'époque des foires annuelles, et protège par la forteresse haut perchée : il fut toujours possession ecclésiastique, primitivement de l'évêque de la ville, plus tard du couvent de l'Archange fondé parle tsar Etienne dans le voisinage immédiat. Les Dalmates avaient à Prizren deux chapelles, mais ce lieu naguère si florissantdéclina rapidem.ent après 1372. On trouve aussi des traces de colons saxons dans le nord-est de la Macédoine, près des mines de Kratovo.

Page 1