CHAPITRE II
AGRICULTURE, MÉTIERS, COMMERCE ET FINANCES. VIE SOCIALE ET INTELLECTUELLE (l).
La prospérité de la Serbie s'était beaucoup accrue depuis l'époque des Croisades. Aux Byzantins, comme on peut le lire dans Pachymeras et Gregoras, le pays paraissait toujours pauvre et peu confortable, rude et désolé. Au contraire, le Français Guillaume Adam (i332) loue la richesse et la beauté du paysage du regnum Rascie^ rempli de grandes forêts, de prairies, de montagnes, de plaines et de vallées, agréablement arrosé par les eaux des sources ou des rivières, riche en céréales, en vins, en huile et en viande, possédant cinq mines d'or et de nombreuses mines d'argent, qui fournissent de l'argent mêlé à de l'or ; en résumé, tout ce qu'il produit est de qualité exquise. Comparée à ses voisins, à la Bulgarie périodiquement ébranlée par les invasions des Tartares de la Russie méridionale, à l'Empire byzantin dont la décadence ne pouvait être arrêtée, la Serbie, surtout de 1282 à i355, était un pays riche. De sa richesse nationale qui appartient surtout au roi, à la noblesse et à l'Eglise, les bestiaux étaient le principal élément. L'agriculture avait gagné de valeur depuis 1180 par l'acquisition de territoires moins élevés et plus fertiles, mais elle souffrait, comme le montre la situation des paysans, du manque de bras. La renaissance de l'exploitation des mines était une nouveauté à laquelle se rattachait un commerce en rapide essor. Le capital, placé en bétail, en propriétés, en richesses minières et en pierres précieuses, était peu mobile, et le commerce était rendu plus difficile "par la défectuosité des
(1) Bibliographie et références ; voir dans mon Etat et Société dans la Serbie du Moyen- Age, 2" et 3^ parties.
Bosnie seulement, la vengeance du sang était admise pour les nobles, même après la conclusion de la paix, et ce fut là une des causes des interminables querelles intérieures de ce pays, encore au xv<= siècle. Bien que les crimes de meurtres et de blessures fussent réservés à la juridiction du roi. les souverains n'étaient pas assez puissants pour abolir ce vieux droit coutumier. Le Code du tsar Etienne ne mentionne ni n'interdit la vengeance du sang ; les trois exemples les plus anciens connus par des documents appartiennent précisément à l'époque des tsars Etienne et Uros (i). De même que la vendetta subsiste encore en Corse et en Sardaigne, la vengeance du sang, comme au Moyen-Age, n'est pas encore éteinte en Herzégovine, dans la contrée de Cattaro et en Albanie ; dans l'idée de ces divers pays, l'obligation de la vengeance ne disparaît nullement par la condamnation du coupable. Au xv^ siècle, le cérémonial de l'expiation {mir) est bien connu. En premier lieu, un armistice [vjera] devrait être conclu, semblable à la bessa des Albanais de nos jours. Le tribunal arbitral, tout semblable à \q. porota^ se composait de 24 membres assermentés [kmeti, dobriljudv., 12 de chaque parti. Tout d'abord, on faisait le compte des morts et des blessés. Un meurtre d'un côté en compensait un de l'autre. Pour le reste, on évaluait le prix du sang, et on le répartissait sur les coupables ou sur leur contrée. Les blessures donnaient lieu aussi à des rentes par annuités ou viagères, payables en vaches, moutons, poules ou farine. Trois moyens servaient, comme aujourd'hui encore, a affermir la paix : parrainage (humsîvo), fraternité élective (I, 142) et mariages réciproques. La paix définitive était conclue par un serment sur l'Evangile et par le « baiser de paix » fraternel.
(1) Ib.,U, 17.
voies de communication et les monopoles. La supériorité des Dalmates, due à leur plus grande richesse en capitaux et à leur alerte esprit d'entreprise, était sensible partout à l'intérieur, même loin des côtes. Le caractère précaire de la propriété privée, si éloigné de la stabilité traditionnelle des institutions juridiques de l'empire grec, était très nuisible à l'essor du pays.
Il y a toujours eu surabondance d'hommes dans les montagnes de Serbie (I, lo). Depuis la fin du xii« siècle, l'ancienne zone frontière entre les Serbes et les Byzantins, d'une largeur de quatre journées de voyage, avait été l'objet d'une colonisation intensive dans le territoire naturellement riche que bornent d'un côté Prizren, Lipljan et Nis, et de l'autre la montagne serbe (1.274). Le rapide développement des villages de la région apparaît à la comparaison des deux chartes de Decani (i.33o sq.), dont l'intervalle n'est que de six ans. Le peuplement, non seulement du bassin de Prizren et de Pec, mais aussi du Champ des Merles, était beaucoup plus dense au xiv*^ siècle, les villages infiniment plus nombreux et plus grands qu'à présent. Il en était de même de la plaine de Scutari. Au contraire, à l'ouest, la grande presqu'île de Stagno ne comptait pas seulement 3oo maisons hors de la ville de Stagno, lorsque les Ragusains en prirent possession en i333 (maintenant elle a 17.000 habitants). De même, les villages de la Zupa de Canali, vers 1420, étaient, en comparaison de ce qu'ils sont aujourd'hui, petits et insignifiants, avec peu de maisons. L'avance des Serbes en Macédoine amena une migration des régions montagneuses qui s'étendit fort au sud, y portant des souvenirs de la lointaine patrie. Le « Kaisar » Grégoire, fils de Branko Mladenovic, fonda (i36i) au bord du lac d'Ochrid une église de « La Mère de Dieu de Zachlumie » Geotôkou tî^ç ZaxXouji.T)Ttocraç, qui forme aujourd'hui les ruines du couvent de Zaum. Jusqu'en 1430, on trouve en Thessalie et en Epire des descendants de nobles serbes. De plus, il y eut une forte émigration des montagnes de l'Ouest vers le littoral de l'Adriatique, où on trouvait dans les riches villes, un travail facile, et peu de corvées et de
charges. A Raguse, personne, ni patricien, ni paysan ne payait d'impôts; la commune couvrait ses dépenses par le revenu des douanes et le monopole du sel, parfois par des contributions extraordinaires. A Cattaro, le nouvel habitant de la ville [habitator) n'avait qu'à se faire, à son installation, inscrire par le notaire. La concentration urbaine dans les villes du littoral fut aidée par le séjour momentané de jeunes gens qui entraient au service des nobles, des marchands, des artisans, comme domestiques, courriers, matelots, commis ou apprentis; les jeunes filles étaient domestiques, et, dans les maisons nobles, à la fin de leur service, recevaient une dot pour se marier. Toutes ces conditions se modifièrent à partir de l'établissement des Turcs en Macédoine ; le centre de la presqu'île près de Prizren et de Pec redevint un pays frontière en décadence, et la population commença à se retirer vers le nord et Touest.
La possession de biens immobiliers était en Serbie, la plupart du temps, incertaine et peu durable, les établissements mêmes très instables. On peut observer comment au cours du Moyen-Age les grandes donations solennellement faites aux couvents s'éparpillent. Quand un noble mourait, mais surtout lorsqu'il prenait la fuite après une infraction quelconque, les villages d'alentour ou toute la Zupa avaient l'habitude de piller sa maison et ses biens, abus que le tsar Etienne s'efforça de supprimer par des peines sévères. Les chartes font voir la facilité avec laquelle un château ou un village se transformait en un lieu désert [seliste^ en byzantin -iraXaioxwptov) et la rapidité de l'arrivée de nouveaux habitants. Ces dépeuplements périodiques étaient l'effet des guerres intérieures, de la vengeance du sang, du brigandage, quelquefois d'épidémies ou de disettes.
L — L'agriculture.
Dans les forêts, on distinguait la haute futaie [gora] et le taillis [lug, diibrava, stima). Il y avait, en outre, les basses forêts des communes rurales, qui servaient de pâturages. Les forêts encloses (zebel) servaient, elles aussi, de temps en temps,
— Sodé quartiers d'hiver pour les troupeaux. A cause des glands employés à l'engrais des porcs, les forêts de chênes étaient très appréciées. Au xiii« et au xv^ siècle, comme aujourd'hui encore, le littoral recevait les longs bois pour la construction des navires de Croatie (par Zengg), de Bosnie (par la plaine de la Narenta) et d'Albanie (par la Bojana et le Drim). De la haute futaie de la province de Ursinje (aujourd'hui Zubci), on amenait des planches à Raguse, à Canali et dans les bouches de Cattaro. Le bois flexible pour les tonneaux, les flèches et les balistes venait du Popovo polje, et de la contrée des Ceklici, dans le Monténégro occidental. Nemanja (ii86j permit aux Ragusains d'abattre des arbres sur son territoire sans payer de dîme, et ses successeurs en firent autant pour les Saxons. Mais sous Etienne Dusan, on commença à protéger les forêts et les pâturages; le droit de libre défrichage fût retiré aux Saxons, et il fut défendu aux villages du couvent de Prizren de « labourer les pâturages de la montagne ». Aux produits du taillis appartenaient le sumac [piijevina^ bas latin acotanum), précieux pour la teinture jaune et noire; les branches et les fleurs du fustet [rhuscoîinus^ çouç, en serbe rnj). La pêche était depuis bien longtemps importante sur le Danube, dans les lacs de Plav, de Scutari, d'Ochrid et de Prespa et dans les rivières d'Albanie. On exportait d'Albanie l'anguille et les œufs de poissons salés (en italien bottarga)^ du lac de Scutari, la sarache des Ragusains [Alburnus scoran\a, aujourd'hui en serbe ukljeve, en italien scoran^e). La chasse était abondante, à l'ours, au loup, au cerf, au chevreuil, au chamois, au sanglier, au lièvre, au lynx, à la martre et au renard. L'élevage du bétail se faisait par transhumance. Seul, celui des porcs était fixé en tout temps dans la forêt de chênes et de hêtres; il était jadis très important dans l'empire byzantin, en Bulgarie et en Serbie, et il le reste encore aujourd'hui dans la Sumadija et en Hongrie, dans la forêt de Bakony. La charte du couvent de Banjska parle d'un « camp [staniste] des porcs royaux », et le Code d'Etienne Dusan, des « porcs du roi » (svinje careve) et de leurs porchers [svinjari). Les petits chevaux élevés en troupeaux dans les pâtu-