‹ La civilité non puérile, mais honnèteChapitre 10 sur 23 · USAGES ET CARACTERES · texte numérisé non relu

USAGES ET CARACTERES

« L'on peut définir l'esprit de politesse, l'on ne peut en fixer la pratique, i» a dit la Bruyère.

Il est sans doute malaisé d'indiquer la conduite à tenir dans toutes les« circonstances, pour se montrer toujours parfaitement poli ; mais, outre que Ton peut en tout cas marquer les coutumes établies pour l'époque présente, en définissant l'esprit de politesse, en essayant d'analyser son origine et d'éclairer son but, on donne en réalité, pour tous les temps et tous les pays, une sorte àHndicateur , qui renferme une solution pour toutes les questions embarrassantes.

La meilleure règle, et la plus infaillible, est d'habituer son esprit à s'interroger avec sincérité, à se demander sans cesse quelle serait la conduite que l'on voudrait voir tenir aux autres

vis-à-vis de soi, et à se conformer avec soin à cette mesure^ qui estjuste^ en donnant aux autres, en fait de politesse, de soins et d'égards, exactement ce que l'on voudrait en recevoir.

Ainsi, Ton voit certaines jeunes femmes arriver dans un salon^et^avautd^accorder un salut à la maîtresse de la maison, s'occuper tout d'abord d'une amie qu'elles rencontrent dans ce salon. Il est certain qu'il leur semblerait fort déplaisant d'être, à leur tour, traitées avec tant de légèreté, et ce retour, qu'elles omettent de faire sur elles-mêmes, les aurait justement préservées de faire une incivilité. La première personne que l'on doive aborder dans un cer- * cle, quel qu'il soit, est la maltresse de la maison . A part un salut collectif, adressé à toutes les personnes qui composent la compagnie, on ne doit avoir d'yeux et d*oreilles que pour celle qui la préside de droit; c'est d'elle qu'il faut d'abord s'occuper, en lui adressant les questions classiques relatives à sa santé, à celle de son mari, dont on demandera des nouvelles s'il ne se trouve pas dans le salon ; mais on ne dira pas : Comment va Monsieur (ou Madame) î on fera toujours suivre l'un ou l'autre de ces interroga-

tiens du nom de famille , sous peine de parler un langage de mauvais goût. Le bon goût, en effet, exige la précision unie à la concision, et le mot isolé de Madame ou de Monsieur communique à la question un caractère vague , qui est presque comique. En revanche , on ne prononcera pas le nom de famille d'une personne lorsqu'on lui parle, mais uniquement lorsqu'on parle d'elle. Il serait extrêmement impoli de dire : Comment vous portez-vous, monsieur ou madame D***? Cette façon de s'exprimer représente une familiarité blessante; elle était autrefois employée par les grands seigneurs vis-à-vis de leurs fournisseurs ; aujourd'hui, elle doit être absolument exclue du langage, car, d'une part, nos inférieurs d'aujourd'hui peuvent être nos supérieurs demain , et, d'un autre côté, chacun se reconnaissant solidaire dans toutes les questions qui touchent à la dignitéhumaine, on ne peut plus humilier ceux qui se trouvent sur un degré social inférieur à celui que l'on occupe sans s'abaisser soimême.

La mode des robes extrêmement longues a impose l'usage de relever ces robes sur des

jupons assez courts. Il n'est pas convenable de se présenter dans un salon dans ce costume de rue : il faut donc j ou se décider à rendre à la robe que Ton porte sa longueur naturelle dans chaque visite que Ton fait , ou bien relever cette robe à la main ; cela est incommode , j'en conviens, mais c'est justement pour cette raison qu'il serait incivil de s'en dispenser. Les femmes qui , pour s'éviter ce léger ennui , se montrent ainsicourt-vêtueSy ne se présenteraient très-certainement pas de cette façon chez des personnes qui , toute proportion gardée , leur sembleraient occuper une position sociale supérieure à la leur. Cette mesure suffit pour indiquer la conduite que l'on doit suivre. A part la famille, lesamis intimes, qui ne peu vent avoir lieu de supposer le dessein de les traiter avec impolitesse , il faut marquer à tous ceux que Ton connaît les égards que l'on témoignerait à ses supérieurs. La politesse ne saurait se scinder sans se détruire : on n'est plus poli, du moment où Ton choisit les personnes avec lesquelles on veut être poli. En ce cas, on peut même affirmer qu' une incivilité générale serait moins blessante qu'une politesse partielle , car

celle- ci dénote^ non l'ignorance , non la rudesse du caractère y mais la bassesse dés sentiments , Fabsence de toute délicatesse, qui s'affirment par le soin même que l'on apporte à indiquer d'une façon évidente les intermittences de la politesse. Avant d'abandonner le chapitre du costume , je demanderai aux femmes de vouloir bien se conduire dans la maison de Dieu avec la déférence qu'elles observeraient dans le salon d'un supérieur, et par conséquent de ne point se présenter à l'église avec une robe relevée sur un jupon aux couleurs tranchantes découvrant des bottes^ et composant un costume trop cavalier pour ne pas attirer l'attention d'une façon qui est un peu inconvenante partout, quoique sanctionnée par la mode, mais qui , dans un semblable lieu , serait franchement et décidément condamnable.

Les personnes qui sont extrêmement satisfaites d'elles-mêmes, de leur position , de leur intelligence, de leurs relations, de leurs talents, qui se reconnaissent enfin une supériorité remarquable dans toutes les circonstances de la vie, auront plus à faire que toutes les autres pour se montrer polies; il est même à redouter

qu'elles ne puissent y parvenir, car cette disposition particulière, se traduisantpar un contentement exubérant, a pour origine une sottise native , et pour compagne fidèle une vanité aveugle. Elles ne peuvent se corriger, par cela même qu'elles se jugent infaillibles et parfaites. Elles apprendront sans doute par imitation quelques-unes des formules delà politesse, mais elles les appliquefront machinalement, parce qu'elles n'en auront pas pénétré l'esprit , qui se compose principalement de modestie, de charité et de dévouement. Ce qu'il y a de plus désagréable dans les relations que l'on entretient avec ces personnes si bien persuadées de leur propre mérite , c'est qu'il faut absolument adopter près d'elles le rôle d'admirateur, qui les confirme dans une opinion erronée et abaisse à ses propres yeux celui qui l'accepte, ou bien prendre le parti de la lutte, s'observer, se redresser, veillersurses paroles et ses actions, afin que les unes et les autres soient d'accord pour défendre la dignité contre les entreprises de cette soi-disant supériorité, qui nous met à toute heure le pistolet sur la gorge, en réclamant l'admiration et les applaudissements. 11

•en toute circonstance le calme le plus complet, une sorte d'indifférence aisée, qui ne se laisse éblouir par aucune splendeur, qui accepte tout ce qui se présente sans surprise, sans empressement , sans laisser voir enfin les véritables impressions qui se produisent en nous.

tt Ce n^est autre chose que de la fausseté, » s'écrieront sans doute quelques esprits farouches qui préfèrent montrer franchement leurs défauts, plutôt que devouloir prendre la peine de les voiler, s'ils ne peuvent réussir à les corriger. Non ; il ne s'agit pas uniquement de cacher sa véritable nature , mais de la modifier lorsqu'elle pourrait être déplaisante , et enfin de la protéger contre les interprétations malignes. Il ne faut pas se le dissimuler, en effet; le monde n'est point peuplé d'êtres bienveillants, et l'on doit, par prudence , fortifier les côtés faibles , qui pourraient être attaqués par la moquerie.

En parlant trop haut, en gesticulant avec emportement, on risque de gêner ceux qui Se trouvent autour de nous; dès lors la politesse a raison de condamner ces excès.

L'étonnementimplique toujours l'ignorance,

et indiquerait ainsi une brèche ouverte aux railleries. Il n'est point nécessaire^ pour éviter cet inconvénient^ de tomber dans Texcès opposé. Tout excès conduit au ridicule. Si Ton est disposé à sourire aux naïves manifestations d'étonnement trop fréquemment répétées^ on éprouve une dédaigneuse pitié vis-à-vis des gens qui se croiraient perdus de réputation s'ils semblaient surpris d'un événement quelconque , qui veulent être au fait de tout ce qui se passe j qui prétendent connaître les faits mieux que les témoins oculaires^ et s^empressent^ pour établir leur suprématie^d'adresser des démentis à tous ceux qui parlent. Ce n'est point Fétonnement lui-même qui doit être évité, mais bien sa fréquente répétition, et surtout sa bruyante manifestation. On peut ignorer l'incident qui fait l'objet de la conversation , — et, dans ce cas, il sera de meilleur goût d'avouer naturellement son ignorance, en cherchant à la dissiper, que de repousser les explications pour paraître suffisamment instruit ; — > mais il faut cependant savoir mettre une sourdine à son étonnement, et , en tout cas , s'instruire de façon à ne pas éprouver dans le cours de la

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conversation ces surprises qui se trahissent par des exclamations et des interjections.

Ce n'est point de la fausseté non plus que de garder pour soi le secret de ses préférences; en les avouant, on les imposerait aux personnes polies, on lèverait un tribut onéreux sur leurs dispositions bienveillantes. Ni préférences ni antipathies hautement avouées, telle est la règle que nous commande, non pas la fausseté, mais la civilité , car il s'agit moins de flatter ceux que nous rencontrons, que d'éviter de les blesser.

Quant à nos goûts particuliers, qu'il faut éviter en certains cas de faire connaître dans toute leur intensité, c^est uniquement au point de vue d'une prudence de bon goût que l'on devra s'observer; c'est d'ailleurs une bonne habitude à prendre que celle de savoir dominer ses penchants , car l'on n'est point destiné à rencontrer sur sa route des personnes toujours disposées à ne point les heurter. En agissant différemment, on prête le flanc à la moquerie , qui est toujours à l'affût de nos faiblesses pour y puiser sa pâture. 11 est plus digne, d'ailleurs, de savoir se passer de tout et de n'être l'esclave

d'aucune passion, si innocente qu'elle puisse être. Là encore il y a bien des nuances à observer. On n'est point forcé de rester sur la défensive vis-à-vis de tous ceux que Ton connaît ; il est, Dieu merci I quelques bonnes âmes, simples, bienveillantes, des intelligences capables d'indulgence et d'aménité, vis-à-vis desquelles on peut désarmer ; mais il serait imprudent de conformer sa conduite à ces exceptions et de régler ses habitudes sur ces rapports charmants autant -que rares. Savoir se défendre, savoir aussi reconnaître les cas particuliers où l'on peut se dispenser de cette fatigue, comprendre qu'il serait injuste d'appliquer une règle uniforme de méfiance , mais en même temps que l'on ne pourrait, sans s'exposer à de rudes mécomptes, s'attendre à une bienveillance générale ; avoir, en un mot, le don de l'observation %t l'intuition du degré de confiance que l'on peut accorder, tout cela est le résultat d'une longue expérience ou de facultés précieuses et exceptionnelles. Mais comme les lois sociales, pas plus que les lois civiles, ne peuvent être faites en vue des exceptions, il a bien fallu organiser une sorte de pied de

guerre, grâce auquel on réussit à se défendre contre les agressions et l'esprit de moquerie qui se rencontrent souvent dans la société.

C'est dans ce but que la civilité nous commande des égards constants pour nos compagnons de salon, tandis que notre dignité nous conseille d'entourer ces égards d'une réserve de bon goût, afin de ne jamais les rendre fatigants pour ceux qui en sont l'objet, et dé parvenir du même coup à établir que notre politesse provient, non d'un sentiment d'infériorité, mais uniquement du désir de manifester la bienveillance , qui est naturelle à toute àme un peu élevée.

Quant au voile discret que nous devons jeter sur nos véritables impressions, ce n'est pas non plus la fausseté qui nous inspire cette précaution. 11 ne faut pas oublier, en effet , que nos meilleurs sentiments peuvent, en certains cas , constituer, par comparaison , une amëre et violente critique, qui se produirait d'une façon inconvenante au milieu d'une réunion composée d'étrangers. Les femmes ne peuvent remplir ce rôle de justicier qui les mettrait trop en vue; elles sont exposées chaque jour è

entendre émettre devant elles, dans les questions littéraires, morales ou même politiques, des opinions qui sont en contradiction avec ce qui est beau, bien et juste. Quelle que soit l'indignation qu'elles peuvent éprouver, elles^ doivent savoir voiler leurs impressions ; c'est dans rintimité seulement, au milieu de leur famille et d'un petit nombre d'amis, qu'il leur est permis de dire leur pensée ; il serait du plus mauvais goût d'entendre une femme , et même un homme, interpeller un individu étranger, ou qui leur est peu connu, fût-ce pour combattre des opinions qui seraient condamnables. Cette réserve ne doit pas cependant dicter un acquiescement qui serait opposé à la vérité, car la fausseté commencerait à celte limite ; le bon goût impose le silence jusqu'au moment où Ton serait directement interpellé.

Dans ce cas unique, on pourra dire en peu de mots que Ton ne partage pas les opinions qui ont été émises, mais l'on s'abstiendra de toute controverse, qui serait à la fois inutile et nuisible, car on la verrait indubitablement dégé•^ nérer en une discussion violente et quelquefois grossière.

Beaucoup de causes se réunissent à notre époque pour changer brusquement les existences , et l'on peut dire qu'en aucun temps la roue de la fortune n'a tourné avec autant de vitesse. Ceux qu'elle abaisse n'ont guère besoin de conseils, car l'adversité est une institutrice rude sans doute, mais infaillible, qui sait donner instantanément à ses élèves toutes les vertus qui leur faisaient défaut. Ceux qui s'élèvent, au contraire, sont sujets à un vertige sous l'empire duquel ils agissent, en se mettant trop souvent en désaccord avec la civilité ; à ce titre, ils appartiennent à notre domaine , et il ne sera pas inutile de s'occuper d'eux.

Une grande fortune ou bien une grande position ne sauraient donner à ceux qui les possèdent aucun mérite personnel, et Ton ne peut les honorer pour ce seul fait, s'ils ne sont pas honorables par eux-mêmes; mais il arrive parfois que Tun de ces événements qualifiés heureux survenant dans l'existence d'une personne qui, par son caractère ou son intelligence , se trouve au-dessous du niveau de sa fortune, change totalement ses habitudes, et transforme la politesse en froideur hautaine,

NON PLëRILE, mais HONNÊTE. 277

la bonté en roideur inflexible, la bienveillance en indifférence nullement déguisée. Ces gens subitement élevés par la fortune, étaient de petites gens, de petits esprits, des caractères faibles et vaniteux; ils ne comprennent pas même qu'ils s'amoindrissent en se roidissant , que le brusque changement survenu en eux est le témoignage d'instincts peu élevés, que les qualités qu'on leur connaissait étaient factices, et qu'il n'y a plus rien en eux, si ce n'est une pauvre vanité digne de pitié.. Ils ne savent pas que, pour n'être pas inférieur à sa position , il faut savoir lui être supérieur, se garder des éblouissements, lorsqu'on veut se préserver du ridicule, et qu'enfin la morgue n'a pas plus de rapport avec la dignité que les honneurs avec la véritable grandeur.

N'oublions jamais que cette véritable grandeur réside en nous, et non pas dans les accidents de la fortune; évitons de nous montrer hautains vis-à-vis de ceux que le sort n'a point encore favorisés; sachons ne point changer en mal , lorsque les événenients survenus dans notre existence y introduisent des changements avantageux; et si la bonlé, la délits

catesse^ la noblesse de notre cœur ne peuvent suffire à nous préserver de ces périls , ayons au moins assez d^ esprit pour craindre le ridicule et pour éviter de lui donner prise en nous montrant nous-mèines éblouis de nos succès.

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