PAPIER. — CACHET
Il est certain que le savoir- vivre révèle sa présence ou son absence dans les détails les plus futiles, et que sur la sinaple inspection d'une lettre^ en examinant seulement la façon adoptée pour la plier, la cacheter, la formule précédant la signature, on peut porter un jugement exempt d'erreurs sur Téducation^ l'instruction , le tact, et même le caractère de la personne qui a écrit cette lettre.
On ne cacheté pas l'enveloppe (elle est obligatoire) d'une lettre avec un gros pain à cacheter, ni avec un petit morceau de papier gommé qui encadre les timbres d'affranchissement; ce dernier procédé est tout à fait irrégulier : il doit être condamné au point de vue de l'étiquette qui préside à la correspondance.
parce qu^il implique, soit des habitudes de désordre, soit des habitudes de parcimonie exagérée; car, pour employer ce papier gommé, il faut se trouver dépourvu de cire à cacheter, ou d'enveloppes à extrémité gommée, ou bien enfin s'imposer des économies parfaitement inutiles, les enveloppes à extrémité gommée ne coûtant pas plus cher que les autres.
On place le mot Madame ou Monsieur en vedette, c'est-à-dire à gauche, vers le bord supérieur de la page , lorsqu'on écrit à une personne avec laquelle on n a point de relations familières; on observera la même étiquette pour les personnes âgées , pour celles qui occupent une position supérieure, pour les ecclésiastiques et les religieuses, et, dans les trois derniers cas, on joindra au mot Monsieur le titre ou la désignation de la fonction ; ainsi Ton écrira en vedette : Monsieur le maire, — Monsieur le sous-préfet, etc., si Ton s'adresse aux fonctionnaires pour une affaire qui les concerne : si au contraire la lettre est purement privée, on ne mettra le titre que sur l'adresse ; mais on écrira toujours en vedette : Monsieur
le curé, — Monsieur l'abbé y — Madame la 5upérieure, et l'on répétera les mêmes mots dans la formule terminative^ pour la rendre aussi respectueuse que possible.
C'est principalement au sujet de ces formules que l'on m'interroge; il est difficile d'indiquer, non pas la formule en elle-même, mais tous les cas particuliers qui peuvent en modifier le sens plus ou moins révérencieux, plus ou moins familier; les combinaisons qui se présentent sont innombrables, et le savoir-vivre ne peut se démontrer par des règles positives comme l'arithmétique ou la grammaire. Mais, avec le secours de la réflexion , on peut s'apprendre à soi-même ce qui ne peut être enseigné par un autre.
Il n'est pas de cas, il n'en peut exister, quelle que soit la position de la personne qui écrit, ou celle de la personne à laquelle on écrit, où il soit permis de méconnaître les formules de politesse; lors même que l'on se trouverait dans la dure nécessité d'écrire à une personne que Ton n'estime pas , on peut rester scrupuleusement poli, en s'entourant de froideur.
L^ étiquette qui préside à la correspondance impose des formules plus superlatives pour l'écriture que celles ayant dans la conversation un cours de convention ; ainsi, en prenant congé d'une personne, on ne l'assurera pas que Ton éprouve pour elle une considération respectueusCy mais on le lui écrira en terminant une lettre, sans avoir à redouter d'être accusé d'exagération ou de servilité. Personne n'attache une très-grande importance à ces formules , et de là vient le conseil de ne rien pren* dre au pied de la lellre. C'est justement en raison de Tadoption universelle de ces termes , de leur signification anîiulée, ou tout au moins amoindrie par l'usage constant qui en est fait, c'est précisément parce que nul ne s'en dispense , qu'il est fort incivil de les supprimer ; ainsi, toute terminaison trop brève sera peu polie.
Je vous salue est protecteur, sec, inadmissible par conséquent; toute personne bien élevée évitera cette formule, et lui substituera celle-ci, dans tous les cas identiques, s'aglt-il d'écrire à son cordonnier ; Veuillez recevoir mes compliments. Cela ne lui fera pas perdre
S'iO LA CIVILITÉ
son rang; au contraire, car Temploi de ces mots prouvera de l'urbanilé, et, par conséquent, une bonne éducation.
Parfois les formules employées ne représentent rien du tout, ou même représentent une idée opposée à celle que Ton veut exprimer; Il phrase suivante est de ce nombre : Recevez rassurance de mes sentiments distingués; cela signifie que la personne qui a écrit a des senlù menls distingués, et qu'elle nous en assure. Tant mieux pour elle. Mais que nous importe à nous, à qui elle écrit? Cela ne peut être accepté comme une formule courtoise pour la personne à laquelle on écrit. Il faut donc éviter cette phrase, et la remplacer, suivant roccuppence^ par Tune des phrases suivantes :
Veuillez agréer ou recevoir ( le premier verbe est plus poli) V assurance de ma considélation.
Veuillez accepter les témoignages de mon respect; cette formule est surtout convenable envers les personnes âgées, ou très-supérieures , vis-à-vis des religieuses et des ecclésiastiques^ et, dans ces deux derniers cas^ on écrira même: de mon profond respect.
Veuillez recevoir l'assurance des sentiments (T estime que je vous porte; cette dernière rédaction est un peu surannée; elle a de plus le tort d'impliquer un doute sur un sujet que l'on affirme trop, et qui ne saurait être mis en suspicion.
Recevez V assurance des sentiments jqueje vous dois; rédaction un peu ironique, pouvant servir pour l'un des cas où l'on veut conserver Vapparrence de la politesse vis-à-vis d'une personne que l'on n'estime pas. Toute équivoque disparait si l'on substitue le mot agréez au motrecevez; le yerhe agréer suppose une déférence qui exclut tout sens ironique.
Lorsqu'une lettre adressée aune femme est écrite par un homme, celui-ci ne peut se dis penser d'insérer le mot respect dansla. formule terminât! ve; il ne saurait y avoir d'exceptioa à cette règle que dans le cas où Thomme qui écrit serait infiniment plus âgé que la femme à laquelle s'adresse la lettre ; dans cette circonstance il peut adopter une formule plus familière, etquasi paternelle. Un jeune homme^ un homme encore jeune, présentera au bas de sa lettre les témoignages ou ïassurance de son
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respect ou de ses sentiments respectueux à toutes les femmes jeunes ou vieilles auxquelles il écrira.
Il ne saurait être question d^indiquer ici des formules autres que celles employées entre personnes étrangères; les liens de parenté^ d'amitié^ de familiarité^ ou même les simples {dations qui se créent par quelques rapports plus ou moins fréquents, impliquent Tusage de termes moins cérémonieux; mais ces différentes subdivisions se fractionnent encore à rinûni, et il me serait impossible de prévoir et d'indiquer toutes les circonstances dans lesquelles la familiarité, laffection, labienveil* lance, doivent se combiner à doses égales ou inégales pour inspirer une lettre et sa formule linale. Je ne tenterai pas même de m'occuper des phrases qui doivent être adressées à des parents ou bien à de vrais amis. Chacune des personnes qui lit ces lignes doit aisément trou* ver en elle-même les sentiments qu'elle veut exprimer, et pourvu que la forme employée soit simple, naturelle et conforme aux sentiments affectueux que l'on éprouve, il n'y a pas à redouter un manque de savoir-vivre. Lors-
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qu'il s'agit des personnes avec lesquelles on entretient des rapports un peu superficiels, il faut choisir et adopter des phrases qui représentent aussi exactement que possible la sympathie plus ou moins tempérée qui nous lie à elles; il y aurait un manque de savoir-vivre dans remploi de termes trop familiers ou trop cérémonieux.
Veuillez recevoir mes compliments les plus empressés; ou mes compliments les plus affectueux; la première rédaction est pluscérénjonieuse, et convient aux relations trop récentes pour avoir le caractère d'une amitié même mondaine, c'est à-dire ayant plus de superficie que de profondeur. Les compliments affectueux ne peuvent s'offrir et s'échanger que dans le cas où une certaine similitude d'âge et une certaine fréquence dans les rapports ont banni toute étiquette trop rigoureuse. Par ces deux exemples on peut juger aisément des différences qui doiventétre observées selon chaque degré d'intimité. Ainsi les compliments affectueux seraient déplacés vis-à-vis d'une personne compassée^ maintenant obstinément une réserve qui résiste même à l'intimité; ils
seraient déplacés aussi si on lesadressaità une l^ersonne que Ton connaît peu, que l'on rencontre depuis peu de temps, parce que l'on n'est pas certain, dans ces deux cas, soit qu'elle mérite T affection, soit qu'elle attache du prix à Taffection qu'on lui témoignerait.
Les compliments empressés, au contraire, malgré leur adjectif, qui ne saurait se prendre^u pied de la lettre, sembleraient un peu froids vis-à-vis d'une quasi-amie, d'une personne que Ton voit souvent, et qui inspire par conséquent et éprouve un intérêt plus caractérisé que celui d'une simple connaissance.
La physionomie des lettres a aussi sa signification particulière; elle indique dansses divers détails plus ou moins de soins, d'ordre, de netteté, de réflexion, et mérite par conséquent qu'on lui accorde quelque attentior.
Une lettre très-fiimilière peut seule être écrite en tous sens, c'est-à-dire sur les marges, en travers des lignes déjà tracées en dessous de lu signature ; une écriture ainsi surchargée devient fort difficile à déchiffrer, et , dans la ooriYspondance comme en toute autre circonst«>iiiH>, la politesse exige que l'on ait plus de
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souci des autres que de soi-même, et que Ton évite à autrui tous les ennuis petits ou grands; c'est pour la môme raison que l'on n'emploie plus dans la correspondance le papier transparent, plus léger à transporter sans doute^ mais beaucoup plus désagréable que le papier opaque, lorsqu'il s'agit de lire les ligues tracées sur ces feuilles transparentes. L'affranchissement des lettres étant désormais commandé par la civilité et l'équité, il est évident que toutes les mesures tendant à diminuer les frais d'affranchissement, que le papier jpe/wre, les lignes croisées et rapprochées représentent une économie, extrêmement modique du reste, dont on fait peser l'ennui sur la personne à laquelle on adresse une lettre indéchiffrable. On n'écrit plus aujourd'hui surdupapier ayant le grand format dit coquille, car il faut le partager pour lui donner les proportions voulues, et ces divisons ne sont pas toujours nettement faites; on n'écrit pas non plus sur le papier qui est trop mince, trop mou , car pour toutes ces raisons les caractères qui y sont tracés prennent une forme irrégulière et incorrecte. On emploie du papier ayant le format de la
lettre ou du billet que Ton veut écrire, et ou renferme dans une enveloppe carrée, proportionnée à la lettre que l'on plie en quatre.
On cachette, avec la cire, toute lettre un peu cérémonieuse, maisenayant soin de mettre cette cire en contact avec l'enveloppe seulement, non avec la lettre qui y est contenue, et qui, silon n'observait ce soin, ne pourrait en être extraite qu'en abandonnant un lambeau adhérant au cachet. Les enveloppes longues sont passées de mode.
Le papier le plus élégant en ce moment est le papier très-épais, peu collé, pas glacé, avec les enveloppes assorties. Hais si je note ce détail, cVst afin de n'omettre aucun des caract(>res delà physionomie des lettres, car il n'est nullement obligatoire.
Il no faut pas croire que tout ce qui vient (l\Mro indiqué soit tout à fait puéril et indigne ilallonlion. Si le savoir- vivre proscrit le papier luiiioo et mou, c'est parce que celui-ci se froisse sous la main et devient incommode pour le ilrstinatairede la lettre; si la politesse condauiho les pages surchargées d'écriture, c'est ptuvo que Ton peut éprouver quelque fatigue
en les lisant. Si la civilité exige qu'un cachet soit soigneusement appliqué^ c'est afin d'éviter les lacunes qui se produisent dans la lettre lorsqu'une partie de celle-ci adhère à la cire et se déchire lorsqu'on la déplie. Enfin , il n'est point de prescription du savoir-vivre, même la plus futile en apparence, qui n'émane du désir d'éviter à autrui une contrariété quelconque. Ces détails feront peut-être naître quelques sourires; on y trouvera des minuties puériles... on dira peut-être que tout cela ne mérite pas d'arrêter la pensée. ..... Je crois que
l'on se trompe toujours lorsqu'on veut choisir dans la science du savoir-vivre quelques lois auxquelles on consent à se soumettre, et que Ton rejette certaines autres lois^ en les taxant d'inutiles. En agissant de la sorte, il est hors de doute que Ion s'affranchit surtout des obligations qui coûtent le plus, et l'on fait par conséquent tort à son prochain d'une foule de soins et d'attentions qui ont leur prix , malgré leur puérilité. Je suis et demeurerai toujours fort incrédule au sujet du savoir-vivre et*de la générosité de ceux qui s'affranchissent même d'un petit nombre des devoirs que la
politesse nous impose. La politesse n'admet ni intermittence, ni choix dans l'application de ses prescriptions ; elle veut être révélée dans toutes les circonstances, et ne saurait être abandonnée ou reprise selon que le commande le caprice ou l'intérêt personnel; et, comme tout se tient ici-bas, comme on remonte rapidement des effets aux causes lorsqu'on a quelque expérience , on peut dire , en recevant une lettre tracée en caractères incohérents, sans souci de la netteté, sans aucun des signes extérieurs auxquels on reconnaît Tordre et le soin, que la personne dont cette lettre émane est étrangère au savoir-vivre. Celui-ci peut se résumer en quelques mots dans toutes les circonstances de la vie : il nous enseigne à nous imposer des peines et des sacrifices , afin de les épargner à autrui.
LA TIMIDITE, CONSIDEREE DANS SES RAPPORTS AVEC LA CIVILITÉ. — LE CARACTÈRE OPPOSÉ A LA TIMIDITÉ. — SYMPTÔMES AUXQUELS ON RE- CONNAIT LES PERSONNES BIEN ÉLEVÉES. — LES CARACTÈRES VANITEUX.
Ce n'est pas toujours par suite d'une volonté bien arrêtée, d'uQ dessein préconçu, que l'on se montre incivil ; des causes bien diverses donnent parfois un résultat identique. Ainsi la réserve , lorsqu'elle est excessive , lorsqu'elle dépasse les limites que la dignité peut lui assigner raisonnablement , se trouve aisément confondue avec la hauteur; en réalité, elle a souvent une origine tout opposée, puisqu'elle procède fréquemment de la timidité. Mais la timidité elle-même n'est pas toujours ce quun vain peuple pense , car, en l'analysant avec soin > on y découvre une trèsforte dose de présomption.
La timidité, plus excusable chez une jeune fille dénuée d'expérience que chez une femme^ a pourtant chez Tune et chez l'autre une même origine : elle est la conséquence de la crainte exagérée de commettre quelque acte ridicule, et naît par conséquent de la persuasion intime que l'on attire tous les regards et que Ton fixe l'attention de toutes les personnes que Ton rencontre. Si l'on avait plus de modestie , on, aurait moins de timidité; si l'on était persuadée que l'on peut passer inaperçue, on craindrait moins d'attirer l'attention ; si l'on pensait moins à soi, en un mot, on penserait davantage aux autres, et tout le monde y gagnerait.
La timidité n'est en effet autre chose qu'une constante préoccupation de soi-même. Pour une maltresse de maison , qui ne peut s'acquitter consciencieusement de ses fonctions^ si elle ne réussit à perdre de vue ses prétentions et ses inclinations, la timidité^ qui est une sorte de paralysie morale et intellectuelle^ constitue un véritable fléau ; elle doit s'en corriger à tout prix, sous peine de remplie trèsimparfaitement sa mission. Si elle est timide^
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elle ne saura pas parler à propos à une personne délaissée , la replacer dans le courant de la conversation, s'occuper discrèlement, mais activement, de tous ses hôtes, veiller au bien-être de toutes les personnes rassemblées autour d'elle.
Tout le monde reconnaît les inconvénients de cette infirmité, mais on s'y abandonne sans essayer de la combattre, parce que l'on trouve plus aisé de la déclarer incurable. Aucun défaut n'est incurable pour ceux qui ont la ferme volonté de se corriger; et, si l'on veut bien continuer la lecture de ces lignes, on verra que le remède proposé n'est point difficile à appliquer.
Il faut bien l'avouer : la timidité chez les jeunes filles et chez les femmes n'est pas le défaut le plus répandu de notre temps ; on pourrait, avec plus de justice, leur reprocher de verser dans l'ornière opposée. L'assurance arrogante, le ton tranchant, les discours cavaliers, les allures militaires, composent la physionomie principale des femmes à notre époque. Certaines excentricités de leur costume ne sont autre chose que l'aveu involon-
taire, le témoignage visible, logique et forcé de leurs tendances particulières; les femmes^ aujourd'hui, semblent travei'ser la vie avec des bottes, une canne à la main , un plumet sur loreille , — et le poing sur la hanche.
Comme on n^est pas moins incivil par excès d'assurance que par excès de timidité, et que, dans ce cas, Fincivilité est encore bien plus déplaisante, on doit être persuadé, avant même que je réclame le bénéfice de cette persuasion y que je n^ai point le dessein d'engager les femmes timides à se jeter dans les façons cavalières et militaires adoptées par les merveilleuses du jour. Il y a toujours , entre deux partis extrêmes, un troisième parti plus sage à prendre, et je voudrais prémunir nos lectrices contre les inconvénients attachés à la timidité, sans courir le risque de leur communiquer des défauts, moins féminins encore, et particulièrement désagréables et condamnables. Si cependant il se trouvait parmi elles quelques femmes atteintes de la maladie actuelle...., si...., non, je ne veux pas, je ne peux pas admettre cela..., mais enfin, pour prévoir même l'impossible , je donnerai un
remède qui pourrait s'appliquer aux deux maladies opposées ; seulement , je serai écoutée par une seule catégorie de mes malades. On naît timide, on devient arrogante. Dans lé premier cas, on peut vouloir essayer de réagir contre son infirmité; dans le second, on l'a choisie, méditée, on l'a accommodée à sa taille; on s'y complaît comme dans un vêtement que l'on suppose être seyant, et, comme l'arrogance compte parmi ses origines une notoire insuffisance d'intelligence, elle est à peu près incorrigible. Il n'en est pas de même de la timidité; il y a sans doute de la présomption parmi les éléments dont elle se compose, mais non pas de la présomption à l'état agressif. Cette présomption est latente, passive, tandis que l'autre est arrivée à l'état aigu. Aux personnes timides, souhaitant de bonne foi leur guérison , on peut indiquer un remède infaillible c'est de penser uniquement aux autres, en toutes circonstances, et de s'oublier elles-mêmes. Du moment où elles se résoudront à admettre que l'on ne s'occupe pas principalement de leurs faits et gestes, qu'on ne leur accorde pas une attention spé-
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ciale, elles retrouveront la liberté de leurs pensées et de leurs actions; elles pourront être naturelles et atteindre un degré suffisant d^assurance , si elles consentent à se dépouiller de cette dose d'amour-propre qui leur persuade que toutes leurs paroles sont commentées,, en leur faisant craindre d'être blâmées. Ainsi donc y de quelque façon qu'on analyse les défauts grands ou petits de l'humanité , quelle que soit la voie que l'on parcourt dans cette étude y on arrive toujours à un but identique : pour remplir ses devoirs , tous ses devoirs , il faut sans cesse se souvenir que notre religion blâme ceux qui se préfèrent à leur prochain.
En dehors même du rôle de maltresse de maison , une personne timide constitue un fardeau pour les personnes qui la reçoivent; elle n'a aucune initiative, et, par son hésitation y ses craintes exagérées, elle impose l'obligation de s'occuper d'elle dans les circonstances les plus puériles. Il faut exercer sur elle une surveillance assidue, une tutelle continuelle ^ essayer de deviner ses goûts, de faire cesser son mutisme; en un mot, employer â son profit tout le temps que Ton doit donnera tous
ses hôtes , et délaisser ceux-ci pour se vouer exclusivement à apprivoiser la personne timide. Cela est incommode pour une maltresse de maison; donc la timidité est incivile, et il faut absolument s'en corriger, si Ton veut vivre avec ses semblables.
Pour consoler celles de nos lectrices qui seraient en proie à cette infirmité morale, nous allons leur présenter Tesquisse du caractère opposé, qui est bien plus choquant et côtoie sans cesse le ridicule, inconvénient dont la timidité est au moins exempte.
Les personnes infatuées d'elles-mêmes, persuadées de la supériorité de leur jugement, de leur esprit, de leurs talents, sont toujours absolument dénuées de tact et sujettes , par conséquent, à commettre de lourdes bévues.
Fermement convaincues que le premier rôle ne saurait être mieux rempli que par elles; persuadées qu'elles usent d'un droit légitime lorsqu'elles s'en emparent, on peut reconnaître leurs intentions et les sentiments qui les animent dès qu'elles entrent dans un salon . Leur entrée est une irruption ; leur aplomb démontre leur parfait contentement d'elles-
mêmes. Sans avoir égard à la vieillesse , à la priorité , ou même à l'égalité qui , dans une réunion y doit régner entre personnes du même tge, on les voit s'emparer des meilleures places par ruse , ou même par force ; les moyens leur importent peu, le but seul les préoccupe. Il faut paraître, il faut se mettre en vue , il faut poser enfin , quelle que soit la spécialité à laquelle on s'est voué. A peine
assis, on entrevoit une place plus agréable
on essaye d'en déloger le possesseur. Un homme atteint d*infatuation mentale ne ménagera pas même les femmes , non pas même les vieilles femmes; et, si elles viennent à quitter leur fauteuil, il s'y installera promptement, parce qu'il s'y trouvera plus commodément placé. Absolument dépourvus de cette politesse naturelle ou acquise qui nous enseigne à voiler nos prétentions, à lutter avec notre égoïsme , à nous oublier enfin pour penser à autrui , les malotrus dont je parle n'ont jamais compris qu'il ne doit pas y avoir de soli dans une réunion, et que tous les esprits, tous les goûts, doivent s'y asteindre à une règle générale , pour former un tuHi harmo-
nieux. Une réunion n'est point pour eux un honnête délassement de Tesprit dans lequel chacun paye son écot et échange quelques sacrifices d'amour-propre contre les sacrifices analogues de ses compagnons ; ils sont fermement persuadés que toute réunion ne peut avoir, au contraire, d'autre but que celui de satisfaire leur vanité, en leur fournissant Toccasion de jouer un rôle , de se mettre en évidence, et d'obtenir une admiration qui, du reste, ne saurait leur faire défaut dès qu'ils se présentent pour la recueillir. Le moindre de leurs caprices est chose sacrée à leurs yeux , et doit l'être pour tout le monde ; ils agiront avec une indiscrétion perpétuelle; parmi les rafraîchissements qu'on leur offrira, ils n'en trouveront aucun qui soit à leur convenance, et désireront justement celui qu'on ne leur présente pas ; ils le demanderont avec instance; ils obligeront la maltresse de la maison à tout quitter pour s'en occuper. S'il y a quelque inadvertance dans le service , ou s'il s'y produit quelque accident, ils le remarqueront et le signaleront avec affectation. Quelle que soit la longanimité, l'abnégatioii , la sur-
veillance des personnes chez lesquelles ils se trouvent , les malotrus réussiront bien vite à les lasser^ sans réussir à se contenter euxmêmes. La règle commune ne saurait en effet leur suffire^ puisquUls sont, selon eux^ des êtres privilégiés^ et se trouvent par conséquent investis de droits particuliers. Du moment où le culte qui leur est dû subit une infraction quelconque , ils se trouvent lésés , et se retirent mécontents. Les malotrus ne savent pas causer; ils se bornent à contredire tout ce que Ton dit devant eux , et à donner des démentis formels y lorsqu'ils se trouvent en présence d'adversaires trop faibles ou trop polis pour leur répondre sur le même ton; «en général , ils sont ipoins prodigues de démentis lorsqu'ils ont affaire à des hommes. Us touchent A tout^ ils déplient tous les papiers^ ils feuillettent tous les livres^ ils enlèvent les maîtres de maison à leurs devoirs envers les autres hôtes, pour les employer à chercher au fond de leurs armoires un objet ou un livre dont ils ont particulièrement envie, et enfin se montrent en toute circonstance aussi désagréables, aussi incommodes que possible. Il
n'y a pas de parti pris chez eux ; ils n'agissent pas de cette façon pour déplaire à ceux qui les reçoivent; leur conduite, toujours gênante, et parfois inconvenante , n'a d'autre origine qu'un égoïsme porté jusqu'à une sorte de déimence, et excité par une vanité démesurée^ Les malotrus n'approuveraient pas chez les autres la conduite qu'ils tiennent eux-mêmes; mais ils pensent de bonne foi qu'elle leur est permise, et ils ne supposent pas que, venant d'eux, les prétentions puissent jamais être trouvées incommodes ou ridicules.
Pour se montrer parfaitement civil dans les rapports que l'on entretient avec le monde, il faut donc éviter les deux excès opposés : la timidité, comme l'assurance arrogante, car la première est gênante, non-seulement pour soi, mais, ce qui est plus grave, pour les autres, tandis que la deuxième est à la fois blessante et grotesque. Une personne bien élevée, douée d'un jugement sain, ayant à la fois de la dignité et de la modestie, en possession d'un esprit bien équilibré, et par conséquent à l'abri des craintes puériles qui naissent de la timidité comme des prétentions ri-
dicules qui hanlent les cerveaux vaniteux^ sera partout en état de bien remplir sa mission^ quelle qu'elle soit. Chez elle comme chez les autres, elle saura s'effacer gracieusement, sans s'annuler complètement; dans sa maison^ elle cherchera surtout à contenter les hôtes qu'elle reçoit; lorsqu'elle se trouvera chez les autres, elle se montrera invariablement satisfaite des efforts tentés par la maltresse de la maison pour rendre son hospitalité agréable et confortable. Elle saura que certaines critiques, fussent-elles méritées , abaissent ceux qui les profèrent, et non ceux qui les supportent; les ricanements, les mines dédaigneuses, les railleries portant sur l'organisation du repas, ou sur la nature des divertissements auxquels on a été invité à prendre part, loin de prouver la délicatesse du goût et le raffinement des habitudes de ceux qui se hâtent de blâmer l'hospitalité qu'ils viennent de recevoir, dénotent au contraire la vulgarité de leurs sentiments. Si l'on est épicurien au point de ne pouvoir tolérer la médiocrité d'un diner, on refuse les dîners médiocres, au lieu de s'en moquer après les avoir acceptés. En tous cas,
lorsqu'une maîtresse de maison a fait de son mieux pour recevoir ses convives, lorsque la parcimonie ou la négligence n'ont point présidé à ses réceptions, elle peut être certaine que nul de ses convives, pourvu qu'il soit doué de bon sens, et réellement bien élevé, ne saurait éprouver la tentation de railler ses efforts.
Il est de mauvais goût de se montrer ouvertement mécontent d'autrui, comme desemontrer ouvertement content de soi-même. Certaines personnes sont fortement disposées à se croire infaillibles : tout ce qu'elles possèdent, tout ce qu'elles offrent, leur parait appartenir à un ordre supérieur; leur mobilier leur semble choisi avec un goût tout à fait extraordinaire; leur piano, fût-il hors de service, vaudra mieux que le piano neuf de leur voisine; leurs tableaux sont bien certainement des originaux déguisés; le vin le plus médiocre sera exquis, par cela seul qu'il a passé par leur cave, et elles ne se lasseront pas d'admirer et de faire admirer tout ce qui leur appartient, en dénigrant implicitement, ou même ostensiblement, tout ce qui ne leur ap-
partient pas. Ces gens là aussi se trompent, et tournent le dos au but qu^ils ambitionnent d^atteindre : leurs dispositions ne peuvent en effet provenir que d'un manque absolu de discernement, de Tespoîr de mettre en défaut le discernement d'autrui, ou d'une vanité déplacée. S'ils se trompent sur la nature des objets qu'ils possèdent, ils prouvent que la sottise et l'infatuation troublent leur jugement; s'ils ne s'y trompent pas, ils veulent tromper les autres; et enfin, si leurs prétentions sont justifiées, ils dénotent le désir d'humilier leur prochain. Ces trois mobiles ne sont pas de nature à attirer Tadmiration qu'ambitionnent len vaniteux, et ils devraient se souvenir, dans rintérêt même de leur principale passion, que l'on n'admire jamais ceux qui se prodiguent des louanges à eux-mêmes.