‹ La civilité non puérile, mais honnèteChapitre 11 sur 23 · GENS DANS LE MONDE · texte numérisé non relu

GENS DANS LE MONDE

Les jeunes filles se préoccupent outre mesure du rôle qu'elles doivent jouer dans le monde , des paroles qu^elles doivent avoir à prononcer) des devoirs que leur impose le sa« voir- vivre. Ce sentiment est bon en lui*mâme , mais son exagération fait manquer le but que Ton se propose. Le rôle des jeunes filles bien élevées est facile à remplir : il se résume en une simplicité modeste, qui leur fait éviter les ' mines, les rires retentissants, les conversations à voix trop basse ou trop élevée , en un mot tous les manèges destinés à attirer Fattention^ et par conséquent à exciter la malveillance et à éveiller la critique. Aujourd'hui , on rencontre, dans le monde fasbionable de Paris, un produit inconnu jusqu^ici , et qui appartient ex* clusivement à l'époque actuelle : c^est la jeune

fille lionne y écuyère et eanotière en été, chasseresse en automne , patineuse pendant l'hiver, dissertant à perte de vue sur les mérites du cheval vainqueur dans les courses^ bottée, éperonnée , se démontant le bras à force de secouer les mains de tous les gens qui Tentourent.

Ce type , s'il se propageait , ferait diparaltre complètement celui de la jeune fille gracieuse , adroite et sensée , qui est la joie et l'orgueil de la famille. Heureusement, le bon sens ne fait pas défaut à la race fi^nçaise , et la mode, qui en ce moment se déclare pour les jeunes filles ayant les allures des jockeys, ne prévaudra pas contre les instincts et les habitudes des familles. En examinant ce singulier et affligeant produit de la mode actuelle , en voyant ces jeunes filles qui traversent les salons la tête haute , le verbe haut , on ne peut sVmpêcher de faire quelques réflexions sur Favenir qui les attend ; elles deviendront d'étranges mères de famille ! Et comme elles pratiqueront leurs devoirs d'épouses! Leur avenir est tout tracé; leur chemin aboutit en ligne droite et inflexible au Palais de jus-

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lice, dans les sallef où un mari est forcé de plaider pour sauvegarder les débris de sa fortune, afin de réserver à ses enfants une petite partie de son patrimoine.

Mais, s'il est impossible d'envisager sans affliction et sans terreur le présent et l'avenir de ces jeunes filles qui s'appliquent à rejeter tous les devoirs que la nature leur impose, pour s'affubler de tous les ridicules qui appartiennent aux hommes, il faut se garder d'adopter un excès opposé. La modestie affectée n'est plus la modestie. Il n'est point indispensable de toujours baisser les yeux , car on peut regarder devant soi sans effronterie et sans crainte. Aux jeunes filles, comme aux jeunes femmes, on peutdonner une règle absolue pour rester toujours dans les limites du bon goût; les unes et les autres doivent éviter de jouer un rôle quel qu'il soit, et se dépouiller de toutes les prétentions qui ne sont jamais voilées qu'à demi, et offrent, par conséquent, un point de mire pour tous les esprits moqueurs.

Vous entrez en baissant les yeux, Mademoiselle, vous vous asseyez en baissant les yeux, vous avez préparé à l'avance les réponses que

VOUS ferez aux questions qui pourront vous être adressées. Est-ce la modestie qui vous guide? Ne serait-ce pas plutôt la vanité , le désir^ Tespoir de faire dire ou penser : Que cette jeune fille est modeste et touchante!

quelle candeur! quelle douceur! et autres éloges de même nature?

Il faut bien vous le dire, les calculs de ce genre obtiennent un résultat tout à fait opposé à celui que Ton se propose; il n'est point aussi aisé qu'on le croit de faire accepter Tapparence pour la réalité, et l'affectation éveille toujours la méfiance. Regardez autour de vous^ répondez naturellement, simplement aux questions qui peuvent vous être adressées^ sans songer à préparer d'avance vos réponses , et à les apprendre par cœur comme une leçon redite par un perroquet; et, si vous avez le louable désir de mériter et d'obtenir l'approbation générale, soyez réellement modeste, c'est-à-dire dépourvue de vanité et de prétentions; il n'y a pas d'autre route à suivre pour atteindre ce but.

Une jeune fille n'adresse jamais la parole, je ne dirai pas seulement à un homme, mais

encore à une femme ; c'est celle-ci qui va audevant de la timidité inséparable du manque d'expérience, et qui commence la conversation.

Au bal , elle se borne à répondre à son danseur; si celui-ci ne parle pas, elle restera absolument silencieuse; en aucun cas elle ne lui répondra à voix basse ; car on pourrait inférer, des aparle de celte nature, quelques propos moqueurs sur les assistants. Or une réputation de moqueuse est la plus funeste pour une jeune fille. Cette réputation lui suscite des ennemis connus et inconnus, parmi ceux qui ont été atteints par ses railleries comme parmi ceux qui craignent de lui prêter à rire; te plaisir de s'égayer aux dépens d'un visage disgracieux, d'une toilette ridicule, est méchant, et ne vaut pas les inimitiés qu'il occasionne.

Aucun homme bien élevé, à moins d'être très-proche parent d'une jeune fille, ne lui tendra la main pour secouer la sienne, à l'anglaise. Si cependant le contraire se présentait, si un jeune homme mal-appris se permettait cette familiarité, la jeune fille ne ferait pas semblant de s'en apercevoir... et n'y répondrait pas;

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elle ne prendrait pas un air de dignité offensée, de peur d^accorder à cet incident une importance qu'il ne mérite pas, et se bornerait à agir comme s'il ne s'était pas produit. Il est bien entendu qu'elle exceptera de cette règle les vieux amis de la famille; même envers ceux-ci, elle ne prendra pas l'initiative, et elle attendra d eux cette marque d'intérêt affectueux.

En quelque compagnie qu'elle se trouve, une jeune fille rendra toujours les saluts qui lui sont adressés, elle prendra l'initiative visà vis de toutes les dames qu'elle connaît; elle ne les arrêtera pas pour leur demander des nouvelles de leur santé, car c'est aux dames qu'il appartient d'agir sur ce point selon ce qui leur convient. Ce sont elles qui, à leur gré, arrêteront ou laisseront passer une jeune fille, qui lui demanderont des nouvelles de sa famille; la jeune fille se bornera à répondre poliment à ces questions, et pourra terminer, non en faisant à son tour des questions, mais en exprimant plutôt un vœu h^eu près en ces termes : J'espère, Madame, que vous vous portez bien , et qu'il en est de m4me pour votre

famille? On comprendra, je l'espère, qu'il m'est absolument impossible de donner un vocabulaire disposé par questions et réponses pour toutes ces circonstances insignifiantes. Je puis indiquer aux jeunes filles qui lisent ces lignes l'esprit et les sentiments qui doivent les animer, pour que leur conduite soit toujours conforme aux lois de la civilité, mais non leur enseigner les termes qu'elles doivent employer. Cette liste serait bien niaise, et, lors même qu'il serait possible de la dresser, je m'en garderais bien , car je courrais le risque de faire perdre les qualités les plu^ charmantes : la simplicité, le naturel et l'originalité. Une jeune fille qui n'exprimerait pas d'elle-même ses sentiments, qui s'en rapporterait à un livre pour répéter servilement des termes toujours semblables, ne serait plus un être vivant, animé, mais une sorte de poupée mue par un mécanisme, un automate , faisant invariablement la même réponse dans les mêmes circonstances.

Je puis cependant les engager à adopter visà-vis des dames âgées, des ecclésiastiques, des religieuses, en up mot vis-à-vis de toutes les

personnes auxquelles elles doivent témoigner du respect^ une formule moins brève et moins sèche qu^un simple bonjour. Dans ces cas, la formule la plus convenable est celle-ci : Xai V honneur de vous saluer; encore faut-il employer celte formule cérémonieuse avec tact et à propos. Elle sied peu à l'intimité, elle ne sied pas du tout à l'affection , qui ne s'accommode pas de celte étiquette , bonne à observer seulement près des personnes avec lesquelles on n'a que des rapports peu fréquents ; dans ce cas^ il faut bien exprimer en peu de mots le respect que la jeunesse doit à l'âge mûr, à la vieillesse^ aux fonctions sacerdotales^ à la sublime vie de renoncement et de dévouement qui a été choisie par les religieuses. Il serait ridicule de leur adresser de longs discours à ce sujet. Il est impossible, lorsqu'on les voit rarement, de leur exprimer ce sentiment de respect par des égards, des soiixs, des attentions , et il faut bien recourir aux termes qui établissent de suite la supériorité qu'on leur reconnaît à juste titre.

Il existe mille circonstances dans lesquelles ou échange des propos qui n'ont aucune im-

portauce , et qu'il faut par conséquent se garder de prendre au pied de la lettre. Ces phrases sont balbutiées plutôt que prononcées, et il arrive souvent qu'on les supprime tout à fait.

Quant à la réponse qui leur est faite, on la résume presque toujours en un salut. Lorsqu'on présente un jeune homme à une jeune fille, ils se saluent de part et d'autre, et il n'est nullement nécessaire que ce jeune homme prononce l'une des phrases d'usage sur a la satis* faction que lui procure l'honneur de lui être présenté, » etc. En tous cas, et lors même que ces phrases lui seraient adressées, la jeune fille ainsi que je l'ai déjà dit, n'est nullement obligée de rendre immédiatement Téquivalent de ce compliment, que l'usage a rendu si banal : elle se contentera d'y répondre par une simple inclinaison de tète. Dans toutes les présentations, on procède toujours de Tinférieur au supérieur, c'est-à-dire que Ton nomme celuilà à celui-ci; par conséquent, on ne présente pas une dame à une jeune fille : c'est le contraire qui a lieu, et, dans ce cas, la jeune fille adressera quelques mots de remerciment à la dame qui a bien voulu permettre qu'elle lui

fût présentée. Dans cette circonstance , elle ne' se bornera pas à un simple salut^ et exprimera sa reconnaissance en peu de mots.

Je l'ai déjà dit et le répète encore, puisqu'on me questionne à ce sujet : une jeune fille privée de sa mère ne reçoit jamais aucune visite^ à moins qu'il ne s'agisse de dames âgées et de jeunes filles de son âge. il ne peut y avoir d'exception à cette règle que dans le cas où la jeune fille, qui exerce chez son père les fonctions de 'maltresse de maison, aurait atteint Tàge où l'expérience ne lui fait pas défaut.

Cette limite, assez insaisissable , peut cependant être fixée entre vingt-cinq et trente ans, plus près de ce chifre que du précédent.

Les usages varient, on le sait, selon les pays, et même selon les localités. En Allemagne, les petites filles et les jeunes filles sortent seules; il en est de même en Angleterre; et quant à l'Amérique, la liberté est poussée plus loin encore, puisque les jeunes filles y voyagent seules si cela leur convient, et parfois reviennent mariées au domicile paternel, n'ayant consulté dans cette grave circonstance que le caprice du moment. J'avoue que les

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usages français me semblent être, en ce qui concerne les jeunes filles, plus judicieux et plus convenables ; elles vivent entourées de la protection de leur famille^ dont l'expérience supplée à leur ignorance. Il faut se garder, en France, de beurter les usages établis, et se conformer strictement aux règles qu'ils imposent. Ainsi, une jeune fille ne fera aucune visite sans ùtre accompagnée d'un chaperon; elle ne s'exposera pas à être rencontrée n'ayant pour toute protection que la présence d'une femme de chambre. Encore une fois, ces obligations ne sont pas universellement imposées, et l'on s'en affranchit dans certaines villes. Mais, si l'on veut bien réfléchir aux inconvénients qui résultent des habitudes opposées, si l'on reconnaît que l'on n'est pas certaine de rencontrer uniquement des hommes bien élevés et des gens bien intentionnés, on conviendra que sur ce point il vaut mieux incliner vers la réserve, et s'abstenir soigneusement de donner lieu à des commentaires malveillants. La jeune fille qui a éprouvé le plus grand de tous les malheurs, c'est-à-dire celui de perdre sa mère, doit s'imposer une réserve encore plus exce-

sive ; mieux vaut qu'elle reçoive chez elle ises amies que de les visiter fréquemment^ à moins d'être conduite et ramenée par une parente respectable y c'est-à-dire pas trop jeune; non que les jeunes parentes soient peu respectables^ mais uniquement parce qu'elles sont inexpérimentées, et ne peuvent encore jouer le rôle de jjroiecirices.

La plus grande partie des jeunes filles qui lisent ces lignes ont des frères; j'oserai leur demander de communiquer à ceux-ci le paragraphe suivant : la civilité ne peut imposer les devoirs qui la constituent, seulement aux femmes, et, si Ton en juge par un grand nombre de jeunes gens de l'époque actuelle, la science dont nous nous occupons ici est encore «plus inconnue aux hommes qu'aux femmes.

Jeunes gens qui portez en ce moment l'uniforme de collégiens^futurs bacheliers es sciences ou bien es lettres, vous tous dont les sœurs, abonnées de la Mode illustrée y lisent avec un si louable empressement les articles qui leur parlent du savoir-vivre, ayez, je vous en conjure, l'ambition de ne point imiter ceux qui vous devancent dans la carrière, Aujoup-

d'hui, hélas!... à part quelques rares exceptions^ les vieillards seuls sont polis.

Les jeunes gens riches adoptent en général des façons non pas impertinentes^ mais grossières, un langage mélangé de termes d'argot, des attitudes plus que nonchalantes; ils ne s'asseyent plus, ils se couchent partout où ils se trouvent, et, dans cette charmante position, ils laissent tomber dans la conversation quelques propos révoltants qui leur semblent être spirituels et pittoresques; ils sont trop occupés de chevaux, de paris, de régates, de chasses , et d'eux-mêmes surtout, pour avoir le temps d'être polis : aussi n'y a-t-il pas de place pour la politesse dans leur existence et dans leurs habitudes.

Les jeunes gens qui n'ont pas de fortune songent uniquement, à quelques exceptions près, à acquérir de l'argent : ceux-ci, non plus, ne perdent pas leur temps à être polis. A leurs yeux, la civilité, étant une science qui ne rapporte rien, est par cela même condamnable et condamnée. C'est là une erreur profonde qu'il importe de combattre, non pas au point de vue des qualités représentées par la poli-

tesse^ mais au point de vue^ bien autrement important, de leurs intérêts. On est bien souvent surpris des succès obtenus par certaines médiocrités, et Ton se demande comment elles ontfait pour réussir. Neuf fois sur dix, on pourrait reconnaître que ces gens médiocres ont été des gens universellement polis, qu'ils n'ont jamais froissé personne, et qu'ils ont rendu autour d'eux tous les petits services qui font le charme des relations sociales. A Dieu ne plaise que je prêche ici l'hypocrisie, et que j'indique la politesse comme un moyen de parvenir ! Je me borne à constater un fait, et je l'indique, parce que je conserve une persuasion, une espérance inébranlables. Il me semble impossible que l'exercice constant de tous les devoirs qu'impose la politesse ne transforme peu à peu les caractères les plus âpres et les plus personnels; elle inspire le désir d'être utile, celui déplaire, et donne l'habitude du dévouement, en nous faisant agir en toute circocstance de façon à prouver aux autres que nous préférons leur satisfaction à la nôtre.

La politesse est condamnable seulement lorsqu'elle est intéressée; dans ce co?^ elle change

de caractère, de nom, et n'est plus que la servilité. Si Ton voit un jeune homme poli seulement avec ses supérieurs, avec les individus qui peuvent lui être utiles, on ne louera pas cette politesse, on la méprisera.

Un travers assez répandu parmi les jeunes esprits de notre temps consiste à considérer les divers usages prescrits parla politesse comme un recueil de niaiseries vieillies, dont il faut absolument s'affranchir pour prouver que l'on possède une vaste intelligence incapable de se soumettre à ces règles futiles, bonnes tout au plus pour les esprits médiocres. En rapprochant ce majestueux dédain de certaines préoccupations auxquelles se livrent ces jeunes gens, on ne saurait s'empêcher de sourire; que d'efforts ils s'imposent pourjposcr en grands hommes, pour faire respecter leur supériorité imaginaire! La véritable mesure pour juger les esprits et les caractères consiste à examiner le degré d'importance qu'ils accordent aux puérilités. L'individu qui leur donne sa vie en pâture aura beau mépriser la politesse, sa grossièreté ne le placera pas sur des échasses , et

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n'aura d'autre résultat que d'indiquer à la fois la sécheresse de son cœur et Tinsuffisance de son esprit, car on rapprochera forcément son mépris pour les devoirs à remplir vis-à-vis d'autrui^ du culte qu'il professe en ce qni concerne sa personne^ ses caprices^ ses manies^ les goûts qu'il a^ ou qu'il prétend avoir.

A notre époque, un jeune homme parfaitement poli, poli avec toutes les femmes, même avec celles qui sont vieilles, avec les inconnus^ avec les inférieurs, est un phénomène charmant. Lorsqu'on en rencontre un qui ne s'arroge pas, de par le droit du plus fort, la meilleure place, qui sait la céder de bonne grâce lorsqu'il la possède, qui ne vénère pas uniquement la richesse ou ses apparences, on s'arrête avec surprise , et l'on se dit presque avec attendrissement, en tout cas avec reconnaissance : tt Voilà un homme bien élevé ! »

L'exclamation contraire est-elle donc si flatteuse, qu'on la recherche avec obstination?

Je livre cette question à la méditation de nos jeunes lecteurs, etj'espère avoir éveillé en eux une bonne et saine ambition : celle de ne ja-

mais inspirer le sentiment de répulsion qu'entraîne inévitablement dans Tesprit de toutes les femmes bien douées la pratique et Taspect deTincivilité.

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