LRS LOCUTIONS VICIEUSES OU INCIVILES
Il est beaucoup de choses que Ton oublie après les avoir apprises^ beaucoup aussi que Ton n'apprend jamais ; d'autres que l'on retient machinalement y et que l'on répète sans se rendre compte de leur signification. Le défaut de mémoire , l'ignorance et Tinsuffisance du jugement se relayent en nous pour nous tendre des pièges si nombreux qu'il n'existe^ pour ainsi dire, pas une seule personne qui soit absolument certaine de n'avoir jamais commis, de ne commettre jamais une faute contre la grammaire. Mais il y a certaines de ces fautes qui peuvent passer inaperçues, ou trouver quelque excuse; d'autres, au contraire, ont un sens grotesque , une signification vulgaire, et Ton ne saurait en faire usage sans donner à penser que l'on est absolument dépourvu de bon sens, de bon goût et d'instruction.
LA CIVILITÉ NON PUÉRILE^ MAIÎS HONNÊfl 297
Je n'ai pas le dessein d'entreprendre une énumération complète des locutions vicieuses ; ce travail, qui formerait plusieurs volumes, existe, et nul ne pourrait Técrire avec plus d'érudition , d'autorité et de verve amusante ( voir Remarques sur la langue française au dix-neuvième siècle, sur le style et la composition littéraire, par M. Francis Wey ). Il s'agit seulement d'indiquer les termes qui sont trop choquants pour n'être pas évités à tout prix. Quant aux locutions inconciliables avec l'élégance du langage, on ne peut les écarter qu'en veillant soigneusement sur les termes que Ton emploie, en consultant fréquemment le Dictionnaire de la Conversation; en un mot, en acquérant cette seconde instruction , qui est le fruit de nos propres réflexions, de nos recherches, des comparaisons que l'expérience nous suggère , seule instruction solide , car elle repose sur le raisonnement , au lieu de s'appuye/" sur la routine.
Parmi les locutions inciviles , nous rangerons tout d'abord celles dont la construction implique la supériorité, ou même l'égalité.
Pour être parfaitement polis, nous devons tou-
jours admettre implicitement que ceux auxquels nous adressons la parole sont supérieurs à nous. La construction de la phrase ne saurait suffire pour indiquer cette nuance^ il faut encore que Taccent complète l'intention y la commente et la développe. Un ton impératif détruirait la signification d'une phrase polie y car il prouverait que l'on s'arrête à la forme sans atteindre jusqu'au fond, sans pénétrer le sens véritable de la civilité. S'il est indispensable d'employer des formules courtoises lorsqu'on s'adresse à une femme jeune ou vieille, à un vieillard; si, dans ces trois cas, l'on ne peut s'en départir sans être convaincu d'une impardonnable grossièreté, il est d'un extrême bon goût d'user des mêmes formules en toute circonstance et envers toutes les personnes avec lesquelles on a des rapports quelconques. Le ton impératif avilit celui qui l'emploie, bien plus encore que celui à qui il s'adresse; apportez-moi y — envoyez-moiy et tous les équivalents, sont essentiellement grossiers j «oufesvouSy — voudrieZ'Vous m^ apporter ou m'envoj/er, sont des formules bien plus convenables, qui indiquent, non-seulement une
bonne éducation lorsqu'on en fait usage près de ses égaux ^ mais aussi un bon cœur quand on les emploie vis-à-vis de ses inférieurs. Ces phrases écartent tout symptôme de commandement; elles semblent réserver l'indépendance de la personne à laquelle on les adresse^ et , à tous ces titres , méritent d'être adoptées par tous ceux qui savent comprendre que la politesse est respectable, parce qu'elle implique la connaissance et la pratique des sentiments les plus délicats, et que, réservant tout d'abord l'équité, en commandant l'égalité, elle va plus loin encore , et ne s'arrête qu'à la générosité. Gardons-nous donc des formules impérieuses , des phrases hautaines , car elles compromettent à la fois notre éducation , notre esprit et noire cœur; et n'oublions pas que la sottise seule croit s'élever en abaissant les autres. Si je ne me trompe , la vraie mesure à observer est de parler à nos inférieurs comme nous parlerions à nos égaux, tandis qu'il est de bon goût de nous adresser à ceux-ci en employant toujours des formules qui semblent indiquer que nous nous estimons moins qu'eux. Les sots seuls pourront se méprendre à ces procé-
dés, et porter au compte de leur importance ce qui doit être mis au chapitre de la politesse d'autrui. Les sots seuls ne se hâteront pas d'annuler cette signification généreuse, en en rendant immédiatement l'équivalent. Mais quoi !
est-il possible de donner un démenti aux habitudes polies, parce qu'on est exposé à rencontrer des individus qui attribueront l'exercice de la civilité au respect qu'on leur doit et à la considération qu'ils inspirent? Non , sans doute , et il faut se consoler de ces mécomptes, en se souvenant que la politesse est un devoir, non-seulement envers les autres, mais aussi envers nous-mêmes, et que nous devons le remplir, au moins par égard pour nous, lorsque nous sommes exposés à le voir mal interprété par quelques individus malappris , sots et suffisants.
En ce qui concerne la correction du langage, on doit éviter deux écueils opposés , car, si la vulgarité est déplaisante , l'extrême recherche est ridicule , et n'est pas même toujours fort correcte. Les termes les plus simples sont aussi les plus élégants, et, entre deux ou trois synonymes, on écartera les plus prétentieux,
pour adopter celui qui aura le mérite de rendre exactement le sens le plus simple. La voie opposée conduit à la déclamation, au style boursouflé, à l'enflure, au langage ampoulé, qui ont le ridicule pour résultat inévitable; vouloir transporter dans le langage familier et usuel les termes pompeux de la poésie et de la tragédije, c'est s'exposer à faire sourire tous ceux qui constatent la disproportion existant entre l'expression, le sujet et la situation. M. Francis Wey l'indique bien finement, et un exemple pris au hasard dans son livre, donnera la mesure exacte du goût qui doit guider dans le choix des termes employés : il remarque a qu'au mot pairie s'attache un sens moral, tandis que le moi pays concerne le côté matériel des choses. » Il y a par conséquent beaucoup de cas dans lesquels le mot pairie peut être ridicule, parce qu'il manquerait de proportions, eu égard au sujet auquel on l'applique ; la conclusion fort juste de ce chapitre est c( qu'il y a moins de danger à abuser du mot pays qu'à mésuser du moi pairie, à parler de mourir pour son pays qu'à imporler dans sa patrie une industrie quelconque. »
Cette citation a pour objet d'indiquer dans quelle mesure il faut veiller sur les termes qu'on emploie au point de vue de la correction du langage; les nuances à observer en ce qui concerne la politesse ne sont pas moins délicates ; là aussi il faut faire choix des phrases les plus simples, les plus précises. Certaines personnes croient être plusciviles en employant les mots époux, épouse, queceuxdemart et de femme; les gens bien élevés n'emploient jamais les premiers, et font toujours usage des seconds. Il est impoli de joindre le nom des personnes auxquelles on parle à l'épithète de Monsieur, Madame ou Mademoiselle; quand au contraire on parle de ces personnes à leurs parents, on joilit toujours le nom aux mots de Monsieur y Madame ou Mademoiselle; on ne dira pas à une femme : Comment se porte Monsieur? cela serait de mauvais goût; ni Monsieur votre époux, cela serait pompeux et par conséquent ridicule; mais on dira : Comment se porte Monsieur Derville? et ainsi de suite, qu'il s'agisse d'une dame ou d'une demoiselle.
Si Ton me demande pourquoi il est incivil
de prononcer le nom d'une personne en lui parlant, tandis qu'il est ridicule de ne pas ^ le prononcer en parlant d'elle, je répondrai en ce qui concerne la première partie de la question, qu'autrefois les grands seigneurs avaient Thabitude de parler aux bourgeois en prononçant leurs noms, et qu'ils ne s'adressaient jamais à leurs fournisseurs sans les appeler Monsieur Duval on Madame Dimanche; c'était là un signe de démarcation, une marque d'impertinence, et l'effet a survécu à la cause. Quant à la deuxième partie de la question , il est probable que le mot Monsieur on Madame, employé sans que l'on y joigne un nom, emprunte son ridicule à son manque de précision. C'est aussi parce que les grands seigneurs usaient d'une prononciation imparfaite lorsqu'ils parlaient à leurs inférieurs, que certaines imperfections de prononciation sont considérées aujourd'hui comme une preuve d'insolence. Ainsi, l'on ne dira pas Maame pour Madamey M^sieur pour Monsieur, Mamzelle pour Mademoiselle; mais on prononcera ces mots distinctement et correctement, quelle
que soit la personne dont on parle , ou à la- . quelle on parle.
Je sais bien qu'aujourd'hui il y a, dans un certain monde, certaines personnes , bien posées cependant, bien apparentées, qui, d'après toutes les apparences, ont dû recevoir une bonne éducation, et qui, pourtant, suppriment le mot Monsieur devant les noms des hommes qu'elles reçoivent, soit en leur parlant soit en parlant d'eux. Quelques jeunes filles de la high life suivent même cet exemple; cela constitue une preuve irrécusable d'habitudes mauvaises, contractées dans la plus mauvaise compagnie ; cela rappelle M. le duc de Richelieu s'exerçant à parler comme les balayeux.
Non-seulement je me hâte de prémunir nos lectrices contre ces façons sans façon, mais encore je me crois obligée de les avertir qu'on ne peut avoir aucun rapport avec les personnes qui ont adopté ces manières plus que cavalières, parce que les symptômes de ce genre ne peuvent être isolés , insignifiants , et qu'ils témoignent infailliblement d'habitudes condamnables. Une femme bien élevée ne sup-
primera pas le mot Monsieur j même devant le nom de famille de son mari, lorsqu'elle parlera de lui à des personnes qui ne sont pas ses amies intimes.
il était incivil , autrefois , de désigner un homme célèbre par son nom^ sans le faire précéder par le mot Monsieur, Cet usage a subi quelques modifications; en se généralisant il a perdu de son importance , et il serait peutêtre plus prétentieux aujourd'hui de dire Monsieur Dumas, Monsieur Victor Hugo, que de désigner ces hommes célèbres par le nom qui signe leurs œuvres. Le privilège de traiter ces hommes comme des égaux appartient seulement à ceux qui les connaissent personnellement; pour le public ils sont^ non pas H. Dumas, ou M. Hugo^ mais Alexandre Duma^ et Victor Hugo, On ne peut, en aucun cas, étendre cet usage aux femmes célèbres ou illustres (ce qui n'est pas synonyme); quelle que soit sa notoriété, et quelle qu'en soit l'origine, on placera toujours le mot Madame avant le nom d'une femme, pour peu que l'on ait quelques notions de savoir-vivre.
On court le risque de se servir de locutions
vicieuses lorsqu'on emploie des mots sans se rendre un compte bien exact de leur propriété ; si Ton n'est pas absolument certain du sens qu'ils représentent, il faut avoir recours à un dictionnaire. On évitera ainsi d'employer le mot rédame j entre autres, pour le mot réclamation; le premier n'a rien de commun avec le second. Si nous en croyons le Dictionnaire de VAcadémie, il indique un petU article dans un journal; dans le langage parisien, il signifie une recommandation payée; mais, en tout cas, il est absolument étranger au sens du mot réclamation.
On joue delousles instruments; on ne pince, on ne touche ni de la guitare ni du piano.
Le mot société, est si souvent employé mal à propos qu'il est prudent de Técarter du langage, pour éviter tous les cas dans lesquels il est impropre ou de mauvais goût. On nedira pas qu'on va en société ^ ni qu'on a rencontré quelqu'un en société avec une autre personne; on doit dire que l'on va, ou que l'on a été dans le monde; cette phrase sera de meilleur goût que la phrase aujourd'hui si généralement adoptée, aller en soirée: et l'on ne
manquera pas de dire que l'on a rencontré BI. un tel^ non pas en société, mais en compagnie de M. un tel.
Beaucoup de locutions vicieuses s'épanouissent sur des terrains particuliers , et sont inconnues dix lieues plus loin; il faut les éviter avec soin, en les contrôlant toujours d'après un bon dictionnaire. Dans certaines localités on emploie le mot machin au lieu de machine; à Paris, Ton dit volontiers sûr pour aigre, et les mauvais plaisants affirment que l'élymologie de ce mot doit être reportée au vin de Suresne. On dira souvent rester à la campagne ou à la ville , au lieu de demeurer à la campagne ou à la ville. On emploiera les mots bon genre ou mauvais genre y qui sont de très-mauvais goût lorsqu'on les substitue aux mots bon goût et mauvais goût. Les Parisiens disent et même écrivent partir à la campagne , partir en voyage, au lieu de partir |)owr la campagne, partir pour faire un voyage; cette faute , trèsgrossière, est parfois commise par des écrivains, même distingués. Les mêmes personnes diront : M"** une telle a voilure , ou bien a pris équipage, pour dire que M"* *** a sa voiture ;
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en continuant la même faute, elles ajouteront que M"* *** a femme de chambre et cuisinière ; au lieu de dire que cette dame a une femme de chambre et une cuisinière. Imitant le langage trop riche en ellipses qui est généralement adopté par les commis et les demoiselles de magasin, lesquels s'occupent plutôt de parler vite que correctement, certaines Parisiennes diront du tulle Bruxelles, pour du lulle de Bruxelles, delà valenciennes, de la malines, au lieu de dentelle de Valenciennes, dentelle de Malines; c'est absolument comme si Ton appelait du Toulouse le pâté de foies de canards, et d'aussi mauvais goût que si Ton désignait les vins de Champagne ou de Bordeaux par les mots Champagne ou bordeaux.
Les mêmes personnes diront une mise élégante, au lieu d'une toilette élégante ; il m'a dit des sottises, pour il m'a dit des injures.
Pourrésumer ce chapitre, forcément écourté; je dirai que le langage ne peut être correct si l'on ne s'applique à connaître la véritable acception des termes que l'on emploie ; qu'il est prétentieux, et par conséquent de mauvais goût, du moment où l'on se voue à la recher-
che, à remploi des termes peu usités; qu'il est vulgaire, lorsqu'on y introduit des ellipse» qui ont pour résultat de dénaturer la précision des mots et de leur attribuer, soit une signification trop vague, soit plusieurs sens opposés; et qu'enfin le langage sera toujours incivil dès que l'on ne saura pas corriger, déraciner, ou tout au moins voiler en soi les prétentions vaniteuses qui inspirent à ceux qui les possèdent la persuasion de leur propre supériorité, et celle de l'infériorité d'autrui.
xxm.