‹ La civilité non puérile, mais honnèteChapitre 13 sur 23 · LES REUNIONS · texte numérisé non relu

LES REUNIONS

Toutes les circonstances qui réunissent dans un même cercle des individus plus ou moins nombreux, qu'il s'agisse simplement de visites faites à jour fixe, selon l'usage parisien , de grandes réceptions ou de bal, sont comprises dans ce seul mot : réunion. Si les devoirs de la politesse sont les mômes dans toutes ces circonstances, si tous les usages que Ton doit connaître et observer ont une origine commune , c'est-à-dire le désir constant de ne blesser aucune des personnes que l'on rencontre, et des efforts non moins constants pour plaire à tous ceux qui forment la compagnie dont on fait partie, il est vrai, cependant, que les coutumes varient suivant les circonstances, et que Ton doit apprendre à connaître ces coutumes, pour s'y conformer dans Tordre qui leur est attribué.

Les visites y à Paris du moins ^ forment aujourd'hui une véritable réunion. De tous les cercles, il n'en est point qui soit plus difficile à tenir. Les réunions du soir esquivent les difficultés, parce qu'elles ont toujours un ou plusieurs sujets de distraction pour les personnes qui les composent : la musique ou la danse y les tables de jeu, la conversation, occupent les uns, intéressent ou du moins paraissent intéresser les autres. Le rôle de la maîtresse de la maison est, dans ce cas, relativement facile à remplir ; les préparatifs sont faits à l'avance, et chacun de ses invités cherche et trouve par lui-même le genre de distraction qui lui convient le mieux.

Dans un cercle de visites du matin , la maltresse de la maison doit, au contraire, s'occuper particulièrement de chacun des visiteurs. Point de distractions, point de rafraîchissements qui permettent de rompre les associations mal formées, et de se rapprocher des divers groupes. Là, il faut s'occuper à la fois des détails et de l'ensemble, établir, entre des personnes qui bien souvent ne se connaissent pas, une conversation générale; veiller à ce que cette

conversation ne se prolonge jamais assez longtemps pour épuiser son sujet , ce qui aurait pour résultat de la faire tomber tout à coup ; préparer les transitions^ ménager à chacun une rentrée convenable^ et surtout s'appliquer à ce que personne ne soit exclu par la nature du sujet que Ton traite^ sans cependant interrompre un sujet intéressant; satisfaire à la fois la majorité et la minorité , régner et gouverner à la foisy en maintenant une autorité effective, mais insaisissable^ quel labeur! Et combien il exige de qualités diverses , de facultés opposées, de tact subtil et délicat ! Hais il ne faut pas que cette énumération effraye mes lectrices et les décourage ; la plupart de CCS qualités et de ces facultés sont inhérentes aux natures féminines^ et se résument toutes en quelques bons sentiments : ménager l'amour-propre d'autrui , épargner les humiliations^ et n'avoir aucune prétention personnelle.

C'est surtout ce dernier précepte qui doit être toujours présent à la mémoire des maltresses de maison. La vanité et l'égolsme sont pour elles des ennemis qui, si on ne les

combattait résolument, leur enlèveraient tout charme et tout pouvoir, et leur communiqueraient un caractère grotesque ou révoltant.

Avec un peu d'habileté , en effet , on est seulement révoltant , parce que Ton essaie de déguiser ses préférences et ses faiblesses; mais lorsqu'on ne sait pas même tenter cet effort , ' on devient franchement grotesque.

Parmi les personnes que l'on reçoit et qui se trouvent réunies d'une façon fortuite, le hasard mélange volontiers les fortunes , les positions, les intelligences. Des femmes qui sont fort riches se trouveront dans le même cercle que des personnes moins riches ou même pauvres; des hommes qui possèdent un mérite réel, mais modeste, seront placés près d'individus ayant un jargon à la mode ou bien une faconde redondante ; des personnes^ décorées d'une particule ou d'un titre se rencontreront avec des gens qui ne sont pas nés^ du tout et portent des noms très-bourgeois.

Ces rapprochements inévitables produiront un malaise très-caractérisé si la maltresse de la maison n'a pas la connaissance bien exacte des devoirs qu'elle doit remplir. Elle doit se por-

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ter là où il y a le plus de péril ; elle doit faire coDtre-poids aux prétentions , aux façons suffisantesou impertinentes qui pourraient blesser, humilier, écrsiser les personnes modestes par le caractère , la position ou la fortune, si elle ne venait en aide à ces dernières.

Le contraire arrive trop souvent, il faut bien Tavouer. Dans certains cas, ainsi que je le disais plus haut, certaines maltressesapparaissent véritablement grotesques. Une visite inespérée leur avient-elle , se fait-elle remarquer par un titre, ou se signale-t-elle à Pattention générale par une fortune considérable ou par une renommée quelconque , ces pauvres maltresses de maison , prises d'un vertige subit , d'une suffocation de vanité et de joie, perdent littéralement la tète. Selon leur sentiment particulier, qui les porte à vénérer spécialement soit l'argent, soit les titres ou la notoriété, elles n'ont plus d'yeux ni d^oreilles, plus d'attentions et d'égards que pour cette visite , dont elles s'estiment si fort honorées , faisant ainsi , à force de vanité, le plus humiliant de tous les aveux d'infériorité. Le cercle qui les entoure n'existe plus j elles délaissent tous leurs

visiteurs pour vouer toutesleurs facultés à cette nouvelle visite. Sont-elles un peu plus habiles , tout en éprouvant ces sentiments de vanité y elles les voileront un peu en atténuant les manifestations y mais ne pourront jamais dérober entièrement le mobile qui les fait agir, et se montreront révoltantes par la petitesse et la bassesse de ces sentiments. En vérité , en vérité , on ne peut substituer l'apparence à la réalité , et pour atteindre la perfection de la politesse y il faut posséder la bonté et la générosité.

Ce seront cçs deux vertus qui inspireront à une maltresse de maison le courage d'intervenir toujours en faveur de la faiblesse^ qui la porteront à se placer près de leurs plus modestes visiteurs ou bien à créer à ceux-ci des interlocuteurs bienveillants. Les autres trouveront assez de courtisans, et n'ont guère besoin de sollicitude. Chez elle , elle ne saurait avoir de préférence , sinon pour ceux auxquels elle peut être utile ; elle doit savoir quitter un causeur spirituel pour un visiteur ennuyeux,. ,et accomplirions les petits sacrifices que sa situation lui commande, sans jamais laisser

apercevoir l'effort qu'ils lui coûtent. Veiller sur tout le cercle qui l'environne , savoir rapprocher les personnes entre lesquelles il peut exister des parités de situation et d'opinion , diriger la conversation sans prétendre lui imposer des sujets spéciaux , tout en la maintenant sur un terrain qui ne puisse réserver à personne des pièges désagréables ou des réminiscences pénibles, telles sont, entre autres, les obligations que je livre à la méditation des maîtresses de maison ; par ce simple et bref énoncé, elles verront que toute la vie de la femme, la vie privée, comme la vie en représentation, se résume en un seul mot : dévouement.

Quelques femmes, en petit nombre , je l'espère, trouvent que le métier de maîtresse de maison, accepté et pratiqué de cette façon, constitue à tout prendre un métier de dupe.

Hé quoi! diront elles, donner toujours, ne recevoir jamais! Toujours prendre sur 'soi, prodiguer les attentions, les égards, sacrifier ses goûts, ne tenir aucunxîompte de ses inclinations, s'imposer la fatigue de veiller sur tout le monde, de protéger les gens tn^ijnî-

fiants , d'acclimater chez soi ceux qui s'y trouvent peu familiers , et tous ces soins, tous ces efforts, celle contention d'esprit, ce renoncement perpétuel, aboutissant à un résultat absolument négatif, n'offrant d'autre récompense que celle de faire dire à quelques individus obscurs que Ton est une bonne maltresse de maison ! Quelle niaiserie , et combien il est plus sage de faire ce qui plaît en toute circonstance , sans tenir compte dés autres^ de leurs sentiments, de leurs préférences', de leurs antipathies!

Cela estparfaitementexact jCtl'on ne saurait démontrer mathématiquement aux femmes qui feraient des réflexions de cette nature que leur calcul est faux et leur conclusion pitoyable. Ce que Ton acquiert en pratiquant la bonté et la générosité ne peut en effet se chiffrer, ni se mesurer, ni se peser ; ces vertus font naître lasympathie, — dont elles ne se soucient pas, — et moyennant l'aide du temps, transforment les étrangers en amis; de plus, le cœur et l'esprit ne peuvent être satisfaits qu'au prix de ces efforts bienveillants, faits en faveur de nos

semblables; l'arrogance et le masque de Finis.

différence s^appliqueront toujours vainement à dissimuler le vide qui se produit dans toute àme humaine dès qu'elle est occupée d'elle seule et seulement d'elle. Pour arriver à ce degré d'égoïsme, on doit être né incomplet, obtus de cœur ou d'esprit, car la dose de suffisance que suppose tout égoïsme exagéré ne saurait se séparer d'un certain degré de sottise» Il y a au fond de toutes les manifestations de la personnalité, lorsqu'on les analyse avec soin, un élément de bêtise ou d'effronterie. Nul être doué d'esprit n'osera avouer à lui-même et aux autres qu'il se préfère à tous ses semblables , et que la moindre de ses satisfactions a plus d'in^portance pour lui que le plus sérieux intérêt d'autrui. Quant au cœur, c'est encore le meil* leur guide que l'on puisse suivre en toute circonstance.

Pour alléger autant que possible le fardeau imposé aux maîtresses de maison durant la réception de leurs visites, on restera environ un quart d'heure lorsqu'on leur sera peu connu , et l'on se retirera dès que la conversation à laquelle on prend part commencera à languir.

Je n'ai pas besoin de dire ici que cette mesure

est loin d'être absolue. Les personnes intimes dans un cercle prolongent leur visite aussi longtemps que cela leur convient; lesétrangers^ même ceux qui connaissent imparfaitement la maltresse de la maison, ne se retirent pas ponctuellement après un quart d'heure, si la conversation est bien engagée. Cette règle est surtout bonne à appliquer lorsqu'on ne peut échanger qu'un petit nombre de lieux communs, et quand on se trouve au milieu de personnes totalement étrangères. Dans ce cas, on imposerait à la personne que l'on visite l'obligation de conduire de front deux conversations différentes, et la besogne de présider à une seule conversation est déjà assez compliquée pour qu'il soit de bon goût de simplifier, en se reli* Tant, le rôle de la maltresse de la maison. Un homme garde son chapeau à la main pendant toute la durée de la visite. Il ne s'étend pas dans un fauteuil, il ne se place pas majestueusement dans un canapé ; il s'assied sur le siège qu'on lui désigne et n'affiche aucune habitude familière, fût-il dans la maison de ses meilleurs amis. Tout privilège est essentiellement opposé à Tégalité, qui est la règle principale de la poli-

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lesse, car jamais un homme bien élevé ne laissera supposer qu'il s'estime supérieur à ceux qui Tenlourent; or la familiarité constitue un privilège vis-à-vis de ceux qui ne jouissent pas des mêmes immunités, et il est de bon goût de ne point les proclamer, parce que ceux qui ne les possèdent pas pourraient se trouver atteints dans leur susceptibilité , et mesurer avec un amer retour sur eux-mêmes la dilférence qui les sépare des privilégiés.

Pour les réunions du soir, au^contraire, les hommes quitteront leur chapeau, en ayant soin de ne point le placer en évidence sur un siège ou un meuble dont on peut avoir besoin. Sans accabler la maltresse de la maison d'un empressement qui pourrait lui sembler fatigant, ils se mettront àses ordres pourtoutesles circonstances où elle pourrait avoir besoin de leur service; c'est à elle qu'il appartient d'user avec discrétion de cette bonne volonté, et je rengage à toujours essayer d'abord de se passer d'un service, à ne le réclamer que dans les cas où il serait indispensable. Certaines personnes exercent une hospitalité qui mérite la qualifica- ' lion de despotique; leurs invités sont toujours

accablés d'une immense variété de corvées, et semblent avoir été conviés pour concourir à Tagrément particulier de leur hôtesse, ou simplement pour lui éviter Pemploi de nonxbreux domestiques. L^une ne peut souffrir les cartes; la vue d'une table de jeu agit sur ses nerfs et elle oblige tous ses invités, ceux-là même qui aiment le ivhist ou la bouillottey à s'interdire cette distraction, pour rester en contemplation devant ses talents de musicienne ou de conversation ; une autre, au contraire, n'aime que le jeu et veut imposer sa préférence à tous ceux qui Tentourent. La balance doit être tenue égale entre tous les goûts opposés, et cette tâche sera facile si Ton se trouve avec des personnes bien élevées, disposées par conséquent à se faire des concessions mutuelles; mais en toute circonstance, et atout propos, une maîtresse de maison ne doit jamais oublier qu'il est une seule personne qu'elle peut sacrifier : elle-même.

Il faut étudier, connaître les goûts particuliers de chacune des personnes que Ton reçoit, et en garder un souvenir exact; celle-ci fuit le voisinage de la cheminée, on lui garde la place qui lui convient; une autre, au contraire, aime

la chaleur^ on la rapproche du feu ; telle personne aime àcauser, telle autreàjouer, on recrute des partners pour l'une et pour Tautre, n'imposant ni à Tune ni à l'autre le sacrifice de ses préférences. La diversité des rafraîchissements préférés par les uns et par les autres^ la préparation même de ces rafralchissements^doivent être étudiés par une maltresse de rnsôson. J'en ai connu qui Ife se préoccupaient d'aucun de ces détails, parce qu'ils leur semblaient trop infimes ettout à fait indignes de fixer leur attention^consacrée àdesobjetsbien plus importants» J'ai toujours remarqué qu'à moins de procéder d'une habitude de désordre invétérée et blâmable, cette superbe inattention appartenait toujours aux cœurs secs et aux esprits infatués d'eux-mêmes. Hais quelle que soit l'origine de cette négligence, il est certain que beaucoup de personnes s'éloignaient peu à peu de ces maisons, parce que l'absence de tout confort constitue toujours un manque d'égards pour les invités, en leur prouvant qu'on se soucie fort peu d'eux et de leur agrément.

C'est dans ces mêmes soins, dans ces égards^ dans cette soUlcitude toujours active pour le

bien-être de ceux qui l'entourent, qu'une jeune fille, une jeune femme, prendront l'habitude du dévouement qu'elles seront appelées à exercer en des occasions plus sérieuses. Il n'est pas exact d'affirmer que la générosité peut se scinder, qu'il est possible de la mettre à l'écart dans les relations sociales, et de la retrouver intacte, vaillante, dans les circonstances graves. Toute femme, tout être qui ne saura pas maîtriser son égoïsme dans les petits événements quotidiens de l'existence, se montrera bien plus égoïste encore lorsque des intérêts plus sérieux seront en jeu. Ceux qui savent se faire partout une belle part ne sont pas tout à fait estimables, car ils la prélèvent trop couvent sur leurs semblables; il leur manque une délicatesse essentielle, celle dont l'absence implique le dédain de quelques vertus, et les prive du plus doux plaisir : la science du sacrifice, accompli au profit d'autrui.

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