CONTRADICTION. — LES DÉMENTIS
On ne s'attend pas sans doute à trouver ici un vocabulaire complet , rangé par demandes et réponses, et contenantles divers sujets traités dans la conversation , accpmpagnés des diyerses formules que le bon goût approuve, et de l'indication de celles qu'il rejette. Un semblable travail serait aussi puéril qu'inutile, caries règles qu'il contiendrait ne trouveraient jamais leur application ; on peut indiquer seulement d'une façon générale quelques-uns des écueils qu'il est important d'éviter, puis confier au bon sens le soin des applications particulières et des conséquences rigoureuses.
Dans chaque règle de la politesse on trouve, lorsqu'on veut bien prendre la peine de l'y chercher, le germe ou bien le développement d'une vorlu. C'est ainsi que l'amour du pro-
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chain^ nous engageant à nous occuper d'autrui plutôt que de nous-mêmes, se traduit, dans les relations sociales , par le soin de rejeter dans l'ombre nous et nos propres intérêts, pour nous occuper presque exclusivement des autres et des sujets qui les intéressent . On m'objectera peut-être que, si ce précepte était rigoureusement suivi par tout le monde, les sujets de conversation seraient bien rares.
Hélas ! ce résultat n'est guère à redouter ; entre deux personnes polies, il en est toujours une qui est plus polie que l'autre ; celle-là est disposée à faire les sacrifices , celle-ci les impose , les exige , les accepte comme étant fort naturels et constituant l'un de ses droits. En un mot , il est rare, pour ne pas dire impossible , que deux caractères soient animés de la même bonté, et, par conséquent, que deux personnes soient également polies.
On évitera donc de parler de soi , je ne dis pas exclusivement, car cela serait intolérable , mais même longuement. On se souviendra que les incidents qui se rapportent à nous, à nos goûts, à nos sentiments , ne peuvent inspirer à autrui le degré d'inlérèt qu'ils font naître
en pous; et^ si notre égoïsme nous induisait en erreur sur ce point , il faudrait le refréner, en se souvenant à temps que l'égoïsme des autres doit trouver ce genre de conversation parfaitement insipide. Cependant une réserve absolue sur ce point serait incivile, en ce sens qu'elle impliquerait une connaissance trop approfondie du cœur humain. Il faut parler peu de soi , pour éviter d'ennuyer ceux qui nous écoutent; mais il faut en parler un peu, afin qu'une abstention trop rigoureuse sur ce point ne révèle trop clairement les motifs qui causent notre silence, c'est-à-dire la crainte de rencontrer chez les autres la personnalité et l'indifférence cachées sous un vernis de dévouement et de bienveillance.
Chacun a pu rencontrer, comme moi, des personnes intelligentes, douées de qualités incontestables, et qui se trouvaient en possession du funeste privilège de déplaire universellement; leur attitude, leur langage, leurs intonations même, tout en elles heurtait, froissait, blessait ceux avec lesquels ces personnes se trouvaient en contact. C'est qu'elles appartenaient à la race des imporlanls : or Timpor^
tant est toujours incivil^ parce qu^il est toujours égoïste et infatué de son mérite ; il entreprend toujours de vous prouver que vous ne savez ce que vous dites y soit que vous formuliez un éloge ou une critique ; il juge ironiquement les noms les plus célèbres, parce qu'étant , selon lui , apte à tout , il se dit toujours qu'il eût dépassé , s'il l'avait voulu ^ tous ceux qui se sont élevés au-dessus de la foule. Il s'est composé, pour son usage particulier, une sorte de collection dans laquelle il place tous les talents contestés, les littérateurs extravagants , les peintres obscurs , les musiciens restés à mi-chemin de la célébrité ; il les pose sur un piédestal , il leur voue un culte , il les admire avec acharnement, il les impose avec emportement, parce que ces réputations créées par lui sont, en quelque sorte , siennes , parce qu'il a tout au moins le mérite de les avoir découvertes et signalées. Hors de là , il n'existe rien, et Vimporlant exprime sans détour, comme sans politesse , sa pitié pour le crétinisme de ceux qui éprouvent d'autres admirations.
Ce défaut, léger si on le juge au point de vue
NON PUÉRILE, MAIS HONNÊTE. ki
de la morale^ est capital dans nos relations avec nos semblables. C'est justement parce que nul n'est dépourvu d'une dose plus ou moins forte de vanité , qu'une vanité trop franchement accusée est considérée comme l'ennemi public : chacun se trouve blessé par les airs dominateurs que Vimportant prend dans la conversation ; chacun se met en garde pour défendre ses propres convictions, auxquelles on prétend substituer d'au très convictions ; chacun se trouve en état de légitime défense , et la conversation , au lieu d'être un tournoi où l'on combat de part et d'autre à armes courtoise^ et émoussées , n'est plus qu'un duel acharné , ou bien une mêlée tumultueuse. Les qualités, l'intelligence que Vimportant peut posséder, disparaissent aux yeux de ses adversaires, parce qu'il les estime trop haut , et qu'il prétend à une trop grande supériorité. On est toujours disposé à refuser des éloges, même mérités , à ceux qui croient mériter tous les éloges.
Il faut donc , pour être poli , pour être aimable, mieux encore, pour être aimé, il faut combattre en soi les suggestions de Tamour-
propre , et se résoudre à reconnaître quelque intelligence chez ses semblables, en respectant scrupuleusement Findépendance de cette intelligence. La solitude se fait peu à peu autour des esprits absolus et tyranniques , non parce qu'ils ont des convictions arrêtées, non parce qu'ils se croient en possession de la vraie vérité (chacun pense ainsi, à peu de chose près ) , mais parce qu'ils prétendent imposer à autrui leurs propres convictions ; parce que, tout en défendant leur indépendance, ils attaquent rindépendance des autres. C'est celte iniquité qui révolte les consciences , qui éveille la défiance, et qui met chacun sur la défensive. L'emportement même , auquel les esprits tyranniques font trop souvent appel, dessert leur cause au lieu de Taider ; la violence n'a jamais fait de prosélytes , car, si l'esprit humain consent à être persuadé , il se refuse absolument , obstinément à être conquis.
La réflexion nous apprend ces vérités ; la politesse nous enseigne à les mettre en pratique, afin de donner à nos rapports avec nos semblables ce caractère d'aménité qui ne peut se séparer du plaisir que leur compagnie peut
NOX PUÉRILE y MAIS HONNÊTE. hS
nous causer. Du moment où toute notre estime , toute notre admiration y se concentrent uniquement sur notre propre personne, nous devenons éminemment impropres à vivre avec nos semblables. Toute réunion voit naître un combat; la discussion, au lieu de se renfermer dans les formes bienveillantes auxquelles elle doit d'animer la conversation sans l'agiter et sans Taigrir, dégénère en contradiction systématique, et celle-ci, grâce à la loi qui préside à Taccélération du mouvement, se transforme inévitablement en cette détestable habitude de donner des démentis.
Arrêtons-nous un moment sur ce dernier mot. Le démenti est en effet Tune des formes les plus blessantes que puissent revêtir la vanité et l'infatuation ; c'est une arme brutale qui détruit, non le fait que Ton dément, mais toute sympathie pour celui qui emploie cette formule méprisante. A part les cas où il s'agirait de défendre l'honneur d'une personne injustement attaquée, le démenti doit être soigneusement évité, car il constitue une injure sanglante, en mettant en doute la véracité, la probité ou le jugement d'autrui; il
proclame sans équivoque, chez celui qui le prononce, une inadmissible prétention à Tinfaillibilité, et établit du même coup, sans vergogne, la faillibilitédes autres; môme dans les cas les plus graves , pareils à celui que je citais plus haut, une personne bien élevée s'abstiendra de formuler un démenti trop direct. Sans permettre que Ton compromette légèrement l'honneur de Tun de ses semblables, si Ton a la certitude que l'accusation est injuste , on pourra mettre en doute l'exactitude des données sur lesquelles on établit un ju« gement défavorable, mais en se préservant d'aggraver la portée de cette dénégation par des personnalités offensantes; en un mot, il faut se renfermer soigneusement dans la défense , conduire celle-ci avec énergie, mais avec politesse , et se préserver de dépasser la limite qui la sépare de l'attaque, sous peine de tomber dans l'excès que Ton combat.
Il importe aussi d'éviter ces intonations tranchantes, dominatrices, qui suffisent parfois pour faire naître l'antipathie et provoquer l'éloignement. Le son de voix le plus naturel à une jeune fille, à une femme, est doux, mo-
dcste j un peu voilé ; les défauts opposés à ces qualités sont souverainement déplaisants, car ils dénoncent hautement des prétentions vaniteuses, le désir de primer et d'attirer l'attention. On Tattire en effet, grâce à ce ton acerbe, à ce verbe élevé , qui se produisent trop souvent ; mais il faudrait se souvenir que l'attention n'est pas toujours bienveillante, et aussi que les prétentions, de quelque nature qu'elles soient, excitent inévitablement la critique et le blâme ; mais j'ai grànd'peur que ce dernier argument, si irréfutable qu'il soit, n'aille contre le but que je me propose. Aujourd'hui, en effet, il est un certain nombre de femmes qui préféreraient encore le blâme à l'inattention, du moins si l'on en juge d'après les moyens qu'elles emploient pour se faire remarquer, pour éviter de passer inaperçues.
On a beau faire, cependant, on ne changera pas le cœur humain de place , et , s'il déserte à certaines époques le culte des bons sentiments pour sacrifier aux idoles, ses erreurs sont essentiellement éphémères, malgré ce qu'en peuvent penser quelques femmes à la tnode^ et celles qui aspirent à cette dignité ; le
plus grand charme d'une femme sera toujours de passer inaperçue dans la vie comme dans la conversation. 11 sera toujours déplaisant d'entendre une femme intervenir en termes brefs et cassants^ s'exprimer avec ce ton absolu qui appartient aux oracles, imposer en un mot son avis comme étant le seul juste , le seul bon. Quand on songe que Montaigne évitait les décisions absolues , et qu'il donnait son avis, non comme bon, mais comme sien!
Mais n'en est-il pas toujours ainsi? l'humilité de cœur, la méfiance de soi-même , le respect d'autrui, n'accompagnent-ils pas toujours le vrai mérite?
Ainsi, pour nous résumer, nous trouvons , en cherchant avec bonne foi, que la déférence envers les opinions opposées aux nôtres , mais qui ne cherchent pas à s'imposer à nous, que le choix des sujets ayant un intérêt général , que l'abstention rigoureuse de toute agression, président toujours à la conversation des personnes bien élevées... et ne se rencontrent pas dans la conversation des intelligences dépourvues de bonté et d'équité. Il est une règle générale à laquelle se reconnaîtront toujours les
personnes douées de mérite, et, par conséquent, de politesse : en toute circonstance, ces personnes seront plus préoccupées de leurs devoirs que de leurs droits ; celles qui n'au* ront reçu qu'une éducation imparfaite seront, au contraire , toujours disposées à s'exagérer leurs droits , et à perdre de vue les devoirs qui incombent à chacun de nous.
Il est un autre point qui me semble délicat à indiquer, parce qu'il relève , non plus de l'équité rigoureuse , mais plutôt de la générosité du caractère. Il arrive souvent que l'on rencontre en ce monde des personnes si naïvement égoïstes, qu'elles ne peuvent pas môme admettre la possibilité de paraître s'intéresser un moment à tout ce qui ne les concerne pas directement, à tout ce qui ne se rattache pas étroitement au sujet qui gouverne leurs pensées ; elles écouteront avec un air indifférent, détaché , ennuyé même , tant que la conversation ne viendra pas rejoindre, par quelque détour, le point auquel leur attention s'est exclusivement vouée : mais, dès qu'elles peuvent saisir leur dada, elles l'enfourchent et chevauchent jusqu'à perdre haleine, sans se
demander un seul moment si elles ne font pas éprouver aux autres Tincommensurable ennui qu'elk s-mèmesontressenti naguère, et qu'elles n'ont pas pris la peine de déguiser par bienveillance. Ces personnes sont de bonne foi; elles ne pensent pas un seul moment que Ton puisse être indifférent pour le sujet qui les intéresse; en un mot^ elles ne connaissent en philosophie que le moi y et n'ont jamais pu obtenir de leur intelligence qu'elle acceptât le non-moi.
Dans ce cas, faut-il leur appliquer rigoureusement la loi du talion? Faut-il se conformer à Féquité, qui exige la mutualité des concessions? Ainsi que je le disais tantôt, la politesse ne saurait décider sur ce point, car il appartient seulement à la bonté de consentir aux sacrifices dont on ne saura aucun gré , de donner sans compter , d'accorder son intérêt même à ceux qui sont incapables de reconnaître ce don par un don égal. Lorsqu'on se trouve en face de personnes bien élevées, la politesse est un échange. Lorsqu'il s'agit de cette variété de l'espèce humaine chez laquelle Tégoïsme étouffe l'équité et la bonté, la po*
litesse est un don : les cœurs généreux ne sauraient hésiter.
Si, des considérations générales, nous descendons à quelques recommandations particulières, nous trouverons que le bon goût réprouve certains termes comme étant familiers ou vulgaires; mais ne semblera-t-il pas puéril de les signaler ici et de paraître ainsi supposer qu'ils puissent être usités ? En y réfléchissant , je trouve cependant que quelques jeunes filles, privées de leur mère, peuvent se laisser entraîner par l'exemple, et donner lieu de supposer qu'elles ignorent ces règles essentielles.
On n'adressera jamais la parole à un homme ou à une femme en plaçant leur nom de famille après le mot de Monsieur ou de Madame y à moins qu'il ne s'agisse incidemment d'appeler leur attention dans une réunion nombreuse.
En revanche , on ne demandera jamais à une femme des nouvelles de Monsieur en lui parlant de son mari , ni à celui-ci des nouvelles de Madame y sans ajouter leur nom de famille. Il est superflu d'ajouter qu'on ne demandera jamais à un homme des nouvelles de sa dame
OU de sa demoiselle , cette façon de parler ne signifiant rien du tout, hors de l'office , où les domestiques peuvent parler de leur dame et de leur demoiselle. Si une dame vient adresser la parole à une jeune fille assise, celle-ci se lèvera toujours pour lui répondre, et ne reprendra pas son siège tant que son interlocutrice restera debout, à moins que celle-ci ne l'exige absolument; dans ce cas elle obéira, Tobéissance étant la plus incontestable marque de politesse , si nous en croyons un grand connaisseur en cette matière. On se souvient que Ton avait vanté à Louis XIV Textrême savoirvivre d'un nouvel ambassadeur; voulant l'éprouver, le roi emmena lord S... à la chasse, et, au moment de prendre place dans sa calèche, il le fit passer devant lui, en lui disant : Montez, monsieur l'ambassadeur. Lord S...
ne se le fit pas dire deux fois; au lieu de se retirer humblement, d'engager un débat pour décliner l'énormité de Thonneur qui lui était fait, il se borna à obéir aveuglément, transformant ainsi l'invitation qu'il recevait en un ordre qu'il ne lui était pas même permis de discuter. Le roi , qui était l'homme le plus
poli de l'univers , ne s'y méprit pas , et il dit en souriant : «Lord S... est véritablement bien élevé. )>
LKS INVITATIONS POUR DlNEàS. — EXACTITUDK.
— DISTRIBUTION DES PLACES. — LE dInER.