LES ABLUTIONS
Les invitations pour dîners se font par cartes imprimées lorsqu'il s'agit d'un diner de cérémonie; dans ce cas, la formule que l'on adopte est exactement pareille à celle qui a été indiquée dans l'article II de la Civilité. Ces invitations se font par écrit si le diner est moins cérémonieux, verbalement s'il s'agit de réunir quelques convives faisant partie de l'intimité.
Dans tous les cas, ou indique l'heure du dîner, et les personnes invitées ne doivent, sous aucun prétexte, manquer d'observer l'exactitude la plus scrupuleuse. Si les convives arrivaient avant l'heure prescrite , ils risqueraient d'entraver quelques préparatifs de ménage ou de toilette. L'incivilité serait plus
LA CIVILITÉ NOX PUKRÏLE, MAIS UONNÉTE. 53
inexcusable encores'ils arrivaient aprèsl'heure indiquée. On a dit , en vers et en prose, qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien; mais cette considération^ si importante qu'elle soit pour les maîtres de la maison et pour quelques-uns de leurs convives, n'est point la seule qui milite en faveur de la ponctualité. En arrivant trop lard , on semble indiquer une sorte d'indifférence pour les convenances d' autrui , ei l'on professe du même coup Tégoïsme le plus incompatible avec les relations sociales. On a été retardé par un caprice, par le désir de prolonger une promenade , par une lecture attachante... Quel que soit le motif allégué, à moins qu'il n'appartienne aux cas de force majeure, ce motif est toujours incivil, parce qu'il implique la préférence donnée aux goûts particuliers de ceux qui sont en retard sur la déférence due à autrui. Quelle que soit la qualité d'une personne , elle ne peut jamais se permettre d'imposer sa loi à une réunion et de soumettre celle-ci à ses vues particulières.
J'ajouterai même qu'une position élevée commande une politesse encore plus rigoureuse, et qu'en conférant plus de droits , cette position
impose plus de dovoirs qu'à un simple particulier. Dans ce cas, en effet , Tabsence de politesse équivaut à un abus de force ; car l'individu qui commet une incivilité est à l'abri des représailles y du moins de la part du plus grand nombre de ceux qui supportent cette incivilité : elle dénote, par conséquent, un manque total de générosité et de délicatesse. L'inexactitude, quelles que soient les circonstances dans lesquelles elle se produit, est, du reste, le fléau de la vie intérieure comme de la vie sociale ; elle procède de la déraison et aboutit au désordre. Il est inutile de lui chercher des excuses dans le nombre et la complication des occupations que Ton peut avoir, car ce sont justement les gens occupés qui sont exacts. La nécessité de suffire à leurs travaux les conduit à découvrir que la meilleure voie pour atteindre leur but est précisément l'exactitude, c'est-à-dire l'ordre ; ilssavent tenir leurs engagements, parce qu'ils prennent seulement ceux auxquels ils pourront satisfaire; ils ne font point de promesses téméraires; ils n'at- • tendent pas au dernier moment pour les tenir, parce que le présent, chez eux, est toujours
NON PUÉRILE y MAIS HONNÊTE. 55
employé à préparer Tavenir ; leur vie n'est point livrée aux hasards de l'imprévu, et leurs actions sont soumises à des règles exactes qui ne sont pas purement superficielles.
Dussé-je être accusée de pousser à l'extrême les conséquences d'un raisonnement^ je dirai ^ parce que Texpérience m'y autorise , que les personnes affligées d'une inexactitude permanente et incurable , portent ce même principe dans les actes les plus graves. L'inexactitude dérive infailliblement, nous l'avons vu, du désordre , de la légèreté et de l'égoïsme , réunis ou séparés. Ces causes produisent leurs effels inévitables lorsqu'il s'agit de l'administration d'une maison ou d'une fortune , comme lorsqu'elles s'appliquent à de simples rapports sociaux; et... ne l'oublions jamais... le désordre est haïssable , non pas seulement par la gêne qu'il introduit dans l'existence , mais encore parce qu'il conduit fatalement , tôt ou tard, à écarter tout scrupule et à détruire toute délicatesse de conscience.
Cette digression n'est point absolument étrangère à mon sujet. Mes lectrices se souviennent peut-être que je me suis proposé, en
écrivant ce livre , de rattacher chacune des règles qui régissent la politesse à des principes dérivant directement de la morale.* Cette origine est partout visible , et donne , si je ne me trompe^ une importance plus grande à tous les détails que l'on serait disposé à considérer comme puérils et à traiter comme tels , si Ton ne prenait la peine d'étudier leur provenance. On arrivera donc ponctuellement à Theure qui aura été . indiquée , et les maîtres de la maison , ponctuels comme leurs hôtes , se trouveront prêts à recevoir ceux-ci. Le ou la domestique ne viendra pas dire que la soupe est sur la table , mais annoncera que madame est servie. La préséance appartient toujours aux femmes : il semble donc plus convenable que le maître de la maison , donnant le bras à une femme, passe avant la maltresse de la maison donnant le bras à un homme ; mais il n'y a pas à cet égard de règle absolue , et nous adopterons le procédé employé par l'Académie, lorsque, dans les cas douteux, elle avoue que Vun et Vautre se disent. L'un et l'autre se font; on peut, par conséquent, choisir sans inconvénient la combinaison que l'on préfère.
A regard des places qui doivent être occupées par les convives , il y a bien des nuances à observer. On considère comme places d'honneur celles qui se trouvent à droite et à gauche du maître et de la maltresse de maison ; il est évident dès lors que ces places doivent revenir aux deux femmes et aux deux hommes les plus âgés de la réunion. Cependant il peut arriver que ces personnes soient plus familières que d'autres convives plus jeunes : dans ce cas , à moins que Ton ne craigne de blesser des susceptibilités connues , en dépossédant de ces places ceux qui sont habitués à les occuper, on les consacrera aux personnes les plus étran^ gères , c^est-à-dire à celles qui , connaissant seulement les maîtres de la maison^ seraient isolées et réduites presque au mutisme si on leur donnaitdesinconnus pour voisins. S'il se trouve dans la réunion un ecclésiastique^ quel que soit son rang dans la hiérarchie cléricale, la première place (à droite de la maltresse de la maison) doit lui être attribuée ; dans toutes les réunions diplomatiques, le nonce du pape a, de droit, le pas sur tous les ambassadeurs.
Pour placer convenablement les autres convives, il faut deviner les affinités qui existent entre eux , Tattrait mutuel que la conversation peut leur of&'ir, et se régler sur ces sympathies plus ou moins accusées qu'une maîtresse de maison doit connaître. Il serait maladroit de rapprocher des pei^sonnes qui ne se connaissent pas y ou d'infliger à un homme d'esprit le voisinage d'un sot ennuyeux^ à un homme sérieux la compagnie d'une personne frivole et ignorante. C'est à l'observation de ces nuances, par conséquent à l'observation des différences de caractère, qu'un diner devra tout l'agrément qu'il peut offrir.
Pendant toute la durée du repas , les hommes placés près des femmes doivent rendre à leurs voisines tous les petits services qui éviteront à celles-ci toute gêne et tout effort ; ils verseront dans les verres l'eau et le vin, ils s'acquitteront de tous ces soins avec d'autant plus d'empressement qu'une femme bien élevée ne peut en aucun cas les réclamer. S'il s'agit en effet d'atteindre un objet éloigné, les femmes y renonceront, ou s'adresseront à un domestique , sans jamais demander un service
de cette nature à leurs voisins, à moins que
ceux-ci ne soient des amis.
En s'asseyant à table, on pose sur ses genoux la serviette à moitié dépliée; on procède aussi silencieusement que possible à l'absorption des aliments, en se gardant bien de parler lorsque la bouche est pleine , de nettoyer son assiette avec des morceaux de pain , et de demander à haute voix quelque objet omis dans le service de la table. Ces recommandations me semblent bien puériles; elles ne sont pas cependant inutiles, si Ton en juge d'après quelques individus chez lesquels la personnalité est si considérable, qu'ils semblent être absolument incapables d'acquérir un certain degré de politesse émanant de la bienveillance, de l'abdication de tout égoïsme, de la préférence donnée aux autres sur soi-même. Il est impossible, en effet,qu'une personne extrêmement égoïste , très-infatuée de son mérite , très-persuadée de sa supériorité, sache être parfaitement polie; son outrecuidance se révélera par mille détails imprévus, parfois risibles, et établira ^ en toute circonstance, cette singulière doctrine personnelle qui consiste à se
croire dispensé, de par une supériorité évidente seulement pour celui qui croit la posséder^ de tous les devoirs grands et petits qui constituent l'ensemble de la vie sociale. Tel homme , au lieu de s'occuper de ses voisines, prétendra se faire servir par elles; tel autre choisira sans façon la meilleure place du salon; tel autre fera la leçon aux personnes chez lesquelles il se trouve, blâmera le menu du dîner, la cuisson des plats , réprimandera les domestiques s'il découvre une négligence quelconque dans leur service. Si outrés que soient ces caractères, ils ne sont pas invraisemblables ; ce ne sont pas des caricatures, ce sont des portraits que j'indique sommairement à mes lectrices. Ceux qui se rendent ainsi coupables du crime de lèsepolitesse blâmeraient chez autrui des procédés semblables, mais ils les trouvent légitimes chez eux, parce qu'ils se considèrent de bonne foi comme étant tout à fait en dehors de la mesure commune. De plus, leur sens étant faussé par la vanité, ils sont persuadés que ces façons les désignent à l'attention générale, et les marquent du sceau particulier qui distingue les hommes délicats; ils ignorent complètement
que l'unique résultat obtenu par ces manifestations est leur classement définitif parmi les gens mal élevés.
Deux écueils opposés doivent être également évités : il faut se garder de manger avec avidité, comme de s'abstenir dédaigneusement de toucher aux mets offerts. Le deuxième écueil est plus fâcheux encore que le premier, parce que l'abstention systématique semble indiquer une certaine méfiance et un dédain très-positif. Dans ce cas encore la vanité fait fausse route , comme toujours : on espère prouver que l'on est habitué à une chère fort délicate, et Ton démontre seulement que Ton manque de savoir-vivre.
On emploie à la fois sa fourchette et son couteau , sans jamais porter ce dernier à sa bouche. Si Ton sert le dîner à la française, c'est-à-dire si l'on découpe les volailles et les viandes sur la table ou dans la salle à manger, et que l'on serve chaque convive isolément, un homme n'acceptera pas son assiette avant que ses deux voisines soient servies. Si au contraire le diner est servi à la russe oixhien à V allemande , c'est-à-dire si le dessert seul figure sur la table,
tandis que les mets découpés à l'avance sont offerts à la ronde ^ les hommes ne troubleront pas le service de la table en s^obstinant àfaire présenter le plat d'abord aux femmes; ils se serviront à leur tour lorsque^ le domestique leur offrira les mets. En aucun cas , il ne peut être permis de toucher aux aliments avec la main; si on ne peut les séparer avec la fourchette et le couteau^ on les abandonnera.
A l'issue du repas , on place devant chaque convive un bol rempli d'eau tiède; oserai-je supplier les personnes qui observent cet usage
de propreté un peu malpropre, de vaquer
en silence à cette opération? Il ne faut pas se laver les mains ni se rincer la bouche bruyamment ; on se borne à mouiller le bout des doigts^ à passer un peu d'eau dans sa bouche^ on la rejette en rapprochant le bol autant que possible de son visage^ on s'essuie enfin soit avec les petites serviettes de dessert , soit avec la serviette que Ton a eue pendant le dîner. Ces puérilités ont leur raison d'être : il serait souverainement déplaisant de voir répandre sur la table l'eau qui «a servi à ces ablutions, d'assister aux gargarismes d'un individu qui pren-
drait au sérieux l'opération dont il s^agit seulement de faire le simulacre.
On ne porte plus de toasts; cette vieille coutume s'est conservée dans quelques maisons , mais seulement dans l'intimité. En tout cas, il faut en laisser l'initiative au maître du logis.
Il est rare que les jeunes filles boivent du vin; lors même qu'elles en mettent dans leur eau, elles s'abstiennent complètement de boire des vins étrangers.
Il serait difficile d'énumérer ici tous les incidents les plus insignifiants qui peuvent se produire dans le cours d'un repas, mais on peut y suppléer en recommandant à tout le monde les égards et les soins mutuels. Penser à autrui en toute circonstance avant de penser à soi; éviter à ses voisins tout acte, tout mouvement qui pourrait leur être déplaisant, telles doivent être les constantes préoccupations des personnes qui composent une réunion; le dévouement est en effet la source de toute politesse véritable.
Lorsque le dîner est terminé, la maîtresse de la maison se lève la première; elle prend
^i LA CIVILITÉ
le bras de Tun de ses voisins de table , soit celui qui Ta déjà conduite, soit Tautre qui a été placé à gauche , si elle veut faire une part égale dans les honneurs qu'elle rend. Cette fois, comme lorsquMl s'agissait de passer dans la salle à manger, elle s'abstiendra de désigner trop directement le convive auquel elle désire donner le bras ; elle se tournera vers lui et lui adressera une légère inclinaison de tète. Si cependant cela ne suffisait pas , elle pourrait ajouter quelques motsàcetteinvitation muette^ et lui demander de la reconduire au salon.
Parmi les personnes qui savent observer les formes extérieures de la politesse , il s'en trouve cependant qui méconnaissent la base sur laquelle elle repose ; celles-là ne manqueront pas, dès qu'elles auront quitté leurs bôtes^ de critiquer l'hospitalité qu'elles ont reçue, de médire de l'ordonnance de la table, de blâmer le menu et de condamner les vins. Je n'ai pas besoin de dire ici que cette habitude , qui n'est parfois qu'un travers de l'esprit, dénote un manque absolu de délicatesse , et dénonce immanquablement une organisation vulgaire.
On passe toujours la soirée dans la maison où Ton a diné; un cas de force majeure peut seul dispenser de cette obligation, et Ton aura eu le soin d^en avertir la maltresse de maison et de prendre en quelque sorte sa permission pour la quitter.
LKS JFXX. — LES MAItRESSES DE MAISON. — LES FEMMES JOUEUSES. — LES JOUEURS MAL ÉLE- VÉS. — LA POLITESSE AU FOYER DOMESTIQUE.