‹ La civilité non puérile, mais honnèteChapitre 5 sur 23 · GRATIFICATIONS AUX DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

GRATIFICATIONS AUX DOMESTIQUES

Les caractères extérieurs auxquels on reconnaît la politesse varient; non-seulement suivant les pays, mais aussi suivant les époques ; telle prescription devient superflue, parce qu'elle se rattache à un usage suranné; telle autre emprunte son utilité à un brusque changement survenu dans les mœurs. L'inévitable mobilité de nos habitudes oblige chaque génération, pour ainsi dire, à renouveler les livres dans lesquels elle établit les bases de son instruction , en indiquant les limites atteintes par ses recherches et ses découvertes scientifiques. La génération qui lui succède puise ses connaissances dans ce fonds commun,

Iil2 LA CIVILITÉ

Tali mente à son tour en y ajoutant le résultat acquis par ses propres travaux, et rattache ainsi le présent au passé y en les préparant en vue de Tavenir.

Cette perpétuelle rénovation de tous les traités scientifiques, de tous les dictionnaires spéciaux ou universels, ne saurait être évitée, même lorsqu'il s'agit de définir les caractères de ]a civilité; son origine est immuable, mais ses règles sont soumises à toutes les variations qui dérivent des changements survenus dans nos habitudes. Ainsi , les chemins de fer, en multipliant les voyages et les rapports entre inconnus, ont, si je ne me trompe, fait naître la nécessité d'indiquer la nature des rapports qui doivent exister entre voyageurs.

L'égalité parfaite qui passe son niveau sur tous les individus renfermés dans un même wagon leur a communiqué un sentiment un peu âpre, celui de leur droit. Nul ne peut réclamer tant que ce droit se renferme dans le^ limites strictement légales, et ne tend pas à se transformer en abus; maïs Tégoïsme étouffe souvent Téquité, et l'on rencontre sans cesse des personnes qui sont toujours disposées à

NON PUÉRILE, MAIS MONNÉTfc:. 113

ëlablir leur bien-être aux dépens du bien-être d^autrui.

Du moment où Ton a payé la place qu'on occupe , il est permis de la garder, et de n'en point faire le sacrifice à un inconnu, pour se résigner à en prendre une autre trop ou trop peu aérée, exposée au soleil ou bien à la poussière. A égalité d'âge, on ne cédera donc pas sa place , car la politesse dégénérerait en duperie dans ce cas particulier. En effet, pour peu que l'on s'adresse à une personne bien élevée, la proposition est inutile, car celle-ci refusera de l'accepter. L'échange , désavantageux pour celui qui l'offre, ne saurait être accepté que par un être égoïste dont il est parfaitement superflu de s'occuper : il s'acquitte lui-même de cette tâche , et y apporte un zèle que Ton ne pourrait égaler.

11 arrive parfois que Tégoïsme ne se borne pas à un rôle purement passif, et qu'il devient militant lorsqu'il s'agit d'empiéter à son profit âur les droits d'autrui; dans ce cas, on se trouve naturellement dégagé de tous ménagements envers ceux qui n'en savent pas garder, et l'on oppose une réserve froide et

lli LA CIVILITÉ

silencieuse à leurs injustes prétentions. S'ils exigent que Ton ferme ou que Ton ouvre une fenêtre selon leurs convenances particulières , on répond en peu de mots que Ton désire user du droit que Ton possède et maintenir l'ordre quon a établi; si leur personne ou leurs effets viennent encombrer indûment Tespace auquel on a droite on prie poliment ces êtres mal élevés de rentrer dans les limites de leurs frontières; et, s'ils s'y refusent, on adresse sa réclamation àTun des conducteurs du train.

Ces mesures sévères doivent être observées dans l'intérêt général; il est en effet nuisible pour tous d'encourager l'iniquité et de fortiBer l'égolsme en se soumettant aux sacrifices qu'il prétend imposer. Mais ce rôle de justicier ne peut convenir aux femmes; celles d'entre elles qui voyagent seules devront toujours choisir les wagons dans lesquels elles ne seront pas exposées à rencontrer une compagnie masculine qui pourrait être trop ou trop peu polie. Chacun sait que les femmes ont le droit de réclamer; sur toutes les lignes de chemin de fer, des wagons qui leur sont spécialement consacrés, et elles se trouvent ainsi dispensées de l'ennui

NON Pt'ÉRlLË^ MAIS HONNÊTE. Ui

de maintenir leurs droits vis-à-vis d'individus qui sont disposés à les méconnaître. Je ne prétends pas affirmer que l'égoïsme soit un défaut purement masculin ; je veux seulement indiquer ici qu'il est plus facile pour une femme de se placer sur le terrain légal quand «lie a pour adversaire une autre femme, que lorsqu'elle se trouve exposée à engager une discussion avec un homme.

Je n'ai pas l'intention de me borner à énumérer ici les droits dont on peut réclamer l'observance. 11 existe des devoirs qu'il faut connaître et exercer^ même envers les inconnus; maisy pour le dire en passant, Téquité n'est pas moins blessée par la timidité des uns que par Pexigence des autres. En consentant à laisser attaquer et amoindrir le droit que Ton possède, on encourage, on propage, on éternise rinjustice, et l'on se rend complice de ses actes.

Les devoirs envers les inconnus commandent aux hommes de témoigner de la déférence aux femmes près desquelles ils sont placés; cette même déférence est obligatoire de la part de tous, hommes et femmes, envers

les vieillards, les personnes malades, les religieuses et les prêtres. Il ne saurait plus être question vis-à-vis de ces différentes personnes de revendiquer et de maintenir le droit dont on est investi : on offrira sa place, si elle est plus agréable à occuper; on consultera la convenance de ceux de ses voisins appartenant à Tune des catégories qui viennent d'être indiquées, lorsqu'il s'agira d'ouvrir ou de fermer une fenêtre; en un mot, on fera le sacrifice de ses goûts particuliers, absolument comme si l'on se trouvait dans un salon ; on offrira son aide lorsqu'il s'agira de quitter le wagon, ou bien d'y remonter; et, chaque fois que l'occasion s'en présentera, on s'empresser^d'être utile, en se tenant dans les limites du bon goût, qui interdit de se rendre importun, lors même que l'on aurait l'excellente intention de se montrer serviable.

Si la conversation s'engage , on se gardera de repousser avec hauteur ou d'accueillir avec familiarité les avances de ses voisins ; la bienveillance et la dignité nous indiquent la limite précise qui ne doit pas être franchie dans nos rapports avec les inconnus. Le bon goût

interdit toute conversation qui aurait pour objet nos affaires personnelle's , et toute question, toute manifestation de curiosité qui aboutirait à Tindiscrétion. Il serait incivil de répondre trop brièvement, et d'indiquer clairement le désir de s'abstenir de tout rapport avec les compagnons donnés par le hasard; mais il serait imprudent d'établir avec eux des relations qui pourraient devenir désagréables ou fâcheuses. On se tiendra par conséquent sur le terrain vague et 'banal des généralités, et l'on réservera pour ses amis la communication de ses goûts, de ses inclinations et de ses sympathies. Les relations que Ton noue facilement sont du nombre de celles que Ton conserve difficilement; les esprits frivoles, superficiels, les caractères légers et inconstants, sont seuls disposés à se lier avec des personnes dont le caractère leur est inconnu , et leur facilité à cet égard est un sûr garant de la facilité avec laquelle ils dénoueront des liens toujours éphémères pour eux.

En ce temps de locomotion , il est bien rare que Ton ne soit pas invité à faire des séjours plus ou moins prolongés à la campagne. Avant

d'accepter Thospitalité offerte, il est essentiel de faire un examen dé conscience : on doit se demander si Ton est disposé à rompre avec toutes ses habitudes y afin d'accepter la règle de la maison où Ton va séjourner; si Ton est certain d'apporter à ses hôtes une humeur égale ^ un caractère accommodant, dépourvu de toute prétention^ étranger à toute exigence; ces qualités sont indispensables lorsqu'il s'agit d'habiter avec des personnes qu'aucun devoir n'oblige à supporter nos défauts.

Malheureusement, il est rare que Ton se connaisse soi-même, et l'on éprouve généralement la plus tendre indulgence pour les défauts que Ton possède. On serait impitoyable si on les rencontrait chez autrui; mais, lors même qu'on les constate en soi, on leur trouve tant d'agréments particuliers que l'on ne peut se résoudre à admettre un jugement opposé chez les autres. Il faut donc procéder par indications directes, et noter quelques-uns des défauts qui noua rendent insociables, et absolument insupportables pour les personnes étrangères chez lesquelles nous pouvons être invités à séjourner.

Le premier de tous, celui qui les contient tous en germe ^ est la personnalité*

La personnalité, mélange de vanité et d egoïsme, nous incite à prétendre substituer en toute circonstance nos goûts et nos habitudes aux goâts et aux habitudes d^autrui; elle veut tout bouleverser, tout remplacer, marquer sa trace et sa domination sur toute chose; peu lui importe le tert'ain sur lequel elle se place, l'essentiel pour elle est de régenter et de soumettre chacun à sa loi. Dès qu'un individu attaqué de personnalité se trouve admis dans une maison , il entreprend de changer toutes les règles qui en régissent les habitudes : il critiquera la composition du déjeuner, l'ordonnance du dîner ; il donnera ses avis et ses ordres aux maîtres et aux domestiques ; il entreprendra de prouver aux uns qu'ils ne savent pas diriger leur maison , aux autres qu'ils n'entendent rien à leur service, La moindre de ses fantaisies, le plus absurde de ses caprices, revêtant à ses yeux un caractère à peu près sacré, il ne reculera pas devant leur accomplissement, lors même qu'il entraînerait pour ses hôtes la plus vive contrariété; il fatiguera les

domestiques , il éreintera les chevaux , il disposera de toutes choses au gré de sa personnalité. S'il lui survient le plus insignifiant des 60bos , toute la maison sera mise en réquisition pour combattre et adoucir son mal; s'il a un goût, une préférence pour un divertissement quelconque, il interdit à chacun d'avoir une inclination opposée; sUl désire se prom^ener, toute la compagnie sera forcée de faire plusieurs lieues chaque jour; s'il veut aller à la chasse, il s'emparera du meilleur fusil, et s'adjugera le meilleur chien; s'il a des goûts casaniers, il entreprendra chaque jour une dissertation en plusieurs points pour prouver à tous les assistants qu'ils sont absurdes lorsqu'ils désirent prendre le plaisir de la promenade; s'il aime à jouer au billard, il y installera son quartier général, et ne voudra pas permettre qu'on s'en éloigne. En littérature , en musique, en peinture, il prétendra imposer ses opinions et les faire accepter par tous, comme étant les seules bonnes, fondées et éclairées. En cuisine même, ^ voudra tout courber sous son joug : il désolera la maltresse de maison par les goûts les plus fantasques ; il humiliera

la cuisinière par ses critiques, ses observations et ses conseils ; il ne comprendra pas que Ton soit assez arriéré pour ne point servir de l'eau de Seltz à tous les repas ; il déclarera qu'il ne saurait s'en passer. Il professera sans cesse et à propos de tout, et chaque enseignement lui fournira l'occasion de blâmer les habitudes qu'il entreprend deréfornier; il voudra déclouer les tableaux qui, selon lui, ne sont pas posés dans leur jour ; déplacer les meubles, qui ne sont pas commodément disposés ; faire porter dans sqi chambre l'un des fauteuils du salon, seul siège qu'il trouve à son gré. Enfin, il ne se lassera pas de se montrer en toute circonstance rhomme le plus insupportable , l'hôte le plus incivil, le compagnon le plus exigeant; et ceux qui ont eu la funeste inspiration de l'admettre sous leur toit, compteront les jours et les heures qui les séparent du bienheureux moment où Ton sera délivré de cette .importune présence.

Il ne faut pas accuser ce portrait d'être chargé : si même l'on a été préservé de connaître de près la personnalité portée à ses limites extrêmes, et présentant les traits qui vien-

nent d'èlre indiqués, chacun a pu observer isolément quelques-uns des détails auxquels on reconnaît Tètre pei'sonnel; ses défauts sont antisociaux^ antichrétiens, et Ton ne saurait s'appliquer avec trop de soin aies combattre en soi. Tout pourmoi et par moi , telle est la devise et & la fois la condamnation de la personnalité.

Le portrait deTêtre personnel ne suffit-il pas pour indiquer la ligne de conduite qui doit être observée lorsqu'on accepte "de séjourner chez des personnes étrangères? Four être irréprochable au point de vue de la civilité , il suffit de prendre le contre-pied de tous les faits et gestes de Tétre qui se rend insupportable à force d*égoïsme et d'exigences de toute nature : il est mécontent de tout ; il faut se montrer satisfait de tout. Il faut réserver ses avis et ses conseils pour ceux qui les réclament, et se soumettre aux habitudes contractées par les maîtres du logis dans lequel on élit un domicile temporaire; c'est à eux qu'il appartient de devinervos goûts, et de tenter de les satisfaire.

On doit s'abstenir iFoigneusement de toute marque de désapprobation sur la maison dans

laquelle on reçoit rhospitalité, sur la contrée et ses habitants^ sur Torganisation domestique, sur les habitudes du pays. Les Parisiens et les Parisiennes se montrent volontiers frondeurs et mécontents y sans s'apercevoir qu'ils font preuve en même temps d'ingratitude et d'in* justice. Tout usage qui n'est point exactement conforme aux usages parisiens leur semble appartenir aux sauvages , et le Parisien pur sang exprime son étonnement et sa désapprobation avec une franchise qui n'est pas autre chose qu'une variété de la niaiserie. Ceux qui connaissent beaucoup de choses sont rarement accessibles à la surprise, et peu disposés à blâmer. Parmi les critiques systématiques^ les uns sont de bonne foi parce qu'ils sont ignorants , les autres croient faire preuve d'une extrême délicatesse et d'une recherche épicurienne en désapprouvant tout ce qui se fait chez autrui : les uns et les autres sont mal élevés.

On aura soin de s'enquérir de l'heure exacte marquée pour les repas, et^l'on ne s'exposera jamais à se faire attendre. On se lèvera assez tôt pour se présenter au déjeuner ' avec une

12^ LA ClVlLlTi^

toilette simple^ mais irréprochable, et Ton se gardera bien de cacher sous un bonnet une chevelure mal rangée. Avant de quitter sa chambre^ on aura soin d'y mettre autant d'ordre que possible^ afin de simplifier la besogne des domestiques. Il ne faut jamais oublier que les personnes peu habituées à se faire servir sont justement celles qui marquent aux domestiques des exigences et du mépris^ pensant prouver ainsi des habitudes d'opulence; elles atteignent un but diamétralement opposé^ et V office ne tarde pas à leur rendre dédain pour dédain , en appliquan t sans s'en douter Taxiome si connu : « Les airs méprisants sont toujours méprisables. »

C'est à la maîtresse de la maison qu'il appartient de choisir les distractions offertes aux hôtes de la maison; lors même que ces distractions sembleraient déplaisantes, on les acceptera avec empressement , en se souvenant que l'intention est bonne et mérite de la reconnaissance.

En toute circonstance, on usera de toutes choses avec la plus extrême discrétion. Quel que soit le sens que Ton attribue à cette qua-

lité, la discrétion constitue le charme principal de la société ; elle enseigne à respecter la propriété d'autrui, à user sobrement de ce qui est offert, à éviter de causer aucun dommage^ à ménager enfin le bien, les opinions, les goûts des autres. Dans Tordre moral, la discrétion nous commande de ne jamais chercher à nous immiscer dans les débats domestiques, dans les affaires de famille , dans les détails apparutenant à la vie privée; et, si un hasard indépendant de notre volonté nous rend dépositaires de quelque secret , est-il besoin de dire ici que la probité la plus élémentaire nous interdit de le révéler? Il n'y a point d'êtres plus méprisables que les personnes indiscrètes. Elles profitent de leur admission au sein d'une famille pour chercher à découvrir , à connaître les faiblesses , les défauts ou les ridicules qui peuvent y exister , et les livrent en pâture à la malveillance. Le devoir de tout entendre sans jamais répéter ce que Ton a entendu ne doit pas, du reste, être circonscrit aux circonstances qui nous occupent en ^ e moment. La discrétion est toujours obligatoire , car sans elle la société deviendrait un enfer, et la paix quitterait la

terre à tout jamais. Ceux qui répètent à tort et à travers ce qu'ils ont entendu ne semblent pas se douter qu'ils se rendent coupables, à la fois, d'improbité, de vulgarité et de sottise.

En ce monde , chaque devoir, quelle que soit sa nature, correspond à d'autres devoirs juxtaposés. Ceux qui offrent l'hospitalité doivent se préparer à s'occuper principalement de complaire à leurs hôtes , de prévenir leurs goûts, de fusionner leurs habitudes avec celles <îes personnes qu'ils reçoivent. Il ne faut pas cependant que ce soin se transforme en obsession , et l'on ne doit pas oublier que le plus précieux des biens est l'indépendance. On ne «'attachera point aux pas de son hôte , on lui permettra de se promener seul , s'il le désire ; on lui laissera le loisir de faire quelques lectures, ou de s'occuperd'un travail quelconque, «i Toisiveté lui pèse. De part etd'autre, du reste, il ne faut pas oublier que nul n'a le droit d'imposer ses préférences à autrui, et qu'il faut penser aux autres avant de penser à soi-même. On n'y perd rien , entre gens également bien •élevés.

Quand on quitte une maison dans laquelle

on a fait un séjour, Tusage veut qu*on donne des gratifications aux domestiques. Cela n'est que justice : ils ont eu un surcroît de besogne qu'il est équitable de rémunérer. Il serait difficile d'indiquer, même approximativement, le chiffre de cette gratification ; mais je dois dire que la générosité est de bon goût : en agissant avec parcimonie, on s'expose à un dédain qui n'est point immérité, car l'on prouve que Ton attache plus d'importance à la possession d'une pièce de 20 francs qu'à la satisfaction de ceux qui ont travaillé à votre bien* être. Si Ton ne peut se montrer généreux , il faut refuser toutes les invitations , et fuir absolument les occasions où l'on serait forcé de se montrer parcimonieux. En aucun cas la maîtresse de maison ne doit intervenir pour régler, même indirectement, ces gratifications. Cette recommandation fera probablement sourire mes lectrices; j'affirme cependant qu'elle n'est point absolument inutile : il est des maîtresses de maison qui prennent trop à cœur les intérêts de leurs domestiques , et qui ne manquent pas d'avertir leurs hôtes que tel visiteur s'est montré fort généreux envers la

cuis'mière et la femme de chambre, que tel autre s'est attiré leurs malédictioos par son avarice. •

USAGES A OBSERVER DANS LES PRINCIPALES CERE- MONIES. — LE BAPTÊME. — LES FIANÇAILLES.

— LE MARUGE.

La première, la plus importante des recommandations qui doit prendre place ici, est celle de se conformer scrupuleusement aux habitudes de la localité que Ton habite. Les usages que je vais indiquer comme étant ceux de Paris se modifient parfois dans les autres villes , et il serait incivil de prétendre déroger aux coutumes adoptées par les habitants de la contrée dans laquelle on se trouve.

Les fonctions de parrain sont en général assez onéreuses , et imposent des devoirs considérables à celui qui veut les remplir dignem€uit ; il importe par conséquent de ne point les imposer à ceux qui pourraieht être contra? ries de cette charge. Afin d'éviter des demandes indiscrètes quelquefois, délicates toujours^

on prend chaque jour davantage l'habitude de choisir les parrains et marraines dans le cercle de la famille ; là on est à Taise pour diminuer et pour se partager les obligations attachées à ces fonctions; il ne faut point se dissimuler qu'elles constituent une sorte d'adoption^ et qu'en acceptant d'être le parrain d'un enfant^ on prend l'engagement tacite de veiller sur lui si ses parents venaient à lui manquer. Il convient donc d'imposer les devoirs de cette protection seulement à ceux qui consentent à l'exercer^ ou bien à des parents dont les obligationsne sont pas augmentées par ces charges.

On ne choisira pas^ par conséquent^ un parrain plus riche que soi ( à moins qu^il ne se soit offert lui-même) , afin d'éviter le soupçon de spéculation qui pourrait s'attacher à un choix disproportionné. Si l'enfant a encore ses grands parents, et s'il est le premier-né de la famille ,. il aura pour parrain son grand-père paternel et sa grand'mère maternelle; un deuxième enfant est ordinairement présenté au baptême par son grand-père maternel et sa grand'mère paternelle; cette règle est généralement suivie à Paris. A défaut de grands parents, on choisit

NON PUERILE, MAIS HONNÊTE. , 13i

les parents les plus proches, ceux qui, parleur âge , sont considérés comme les chefs de la famille. A défaut de ceux-ci, on s'adresse aux parents qui sont à peu près les contemporains du père et de la mère, ou enfin à des amis.

Si le parrain fait partie de la famille, ou bien s'il s'est offert de lui-même, s'il possède une fortune qui lui permette d'être généreux, ou le laissera libre d'agir à sa guise en ce qui concerne les présents, plus ou moins considérables, (ju'il lui conviendra d'offrir. Dans toute autre circonstance, la mère de l'enfant préviendra le futur parrain qu'elle n'acceptera aucun objet représentant une valeur élevé 3; elle donnera cet avertissement sans ostentation de désintéressement, sans attacher à ce sujet une importance qu'il ne comporte pas, mais en insistant amicalementsurle déplaisir qu'elleéprouverait H Ton ne se conformait pas à ses intentions.

Tout en s'y soumettant, le parrain offrira cependant à la mère un objet qu'elle pourra conserver comme un souvenir de cette importante cérémonie. Il choisira une petite timbale en argent, marquée aux initiales de l'enfant^ ou bien un bijou dont la valeur sera peu con-*

sidérable y eu égard à la relation qui existe entre le présent; la fortune de celui qui Toffre, et de celle qui le reçoit ; car il s'agit, je le répète, de consacrer le souvenir du baptême , non de faire acte d'ostentation. Cette règle est absolue y lorsque la position du parrain est égale à celle des parents de Fenfant ; si, au contraire, le parrain est beaucoup plus riche que ceux-ci , il pourra montrer autant de générosité que son caractère en comporte, et faire aux parents des présents offrant une utilité réelle. Dans le premier cas (à position égale) , le parrain donnera à la mère une petite pièce d'argenterie, ou bien une broche, ou bien des boutons de manchette , ou bien une agrafe de ceinture, etc. Dans le deuxième cas, le présent aura une valeur intrinsèque, et, tout en augmentant l'importance des objets d'argenterie, on pourra ajouter un objet de toilette en harmonie avec la position de la mère , et l'on donnera une robe ou bien un châle, etci Quelle que soit la situation du parrain visà-vis de la famille du nouveau-né, il apportera ou enverra, le jour du baptême , un bouquet de fleurs naturelles , ou bien une jardi-

niëre contenant un arbuste^ et plusieurs boites de dragées, dont le nombre varie de six à douze, et au-dessus. Il enverra en même temps le souvenir qu'il offre à la mère de son filleul.

La marraine ne doit pas être désignée sans que Ton ait consulté le parrain sur ce choix. Il lui enverra, le jour du baptême , des fleurs naturelles, des boites de dragées en même quantité que celles offertes à la mère , et enfin une boite contenant six ou douze paires de gants; il peut y joindre une inulililé quelconque, un petit objet d'étagère, ou un couteau à découper le papier, etc. Ce dernier présent n'est nullement obligatoire. En aucun cas, le parrain ne peut offrir un cadeau représentant une valeur élevée, à moins d'être parent de la marraine.

Il viendra chercher la marraine chez la mère de Tenfant, en voiture si tel est Tusage de la ville que Ton habite; il se placera avec la marraine dans le fond de la voiture; la femme qui porte l'enfant et le père de celuici occuperont le devant de la voiture; celle-ci précédera les autres voitures qui transportent la famille et les amis.

Que le cortège soit venu en voiture ou à pied^ son ordre demeure toujours le même :

la femme qui porte Tenfant entre la première à Téglise; elle est suivie par le parrain^ qui donne le bras à la marraine; viennent ensuite le père^ les parents et les invités. Pendant la durée de la cérémonie , le parrain se tient à droite , la marraine à gauche de reniant. Tous deux répondent aux questions qui leur sont faites par le prêtre officiant ^ et récitent les prières lorsqu'ils en reçoivent l'invitation. Lorsque le prêtre étend la main sur la tête de Tenfant^ ils répètent ce geste ^ en ayant soin de déganter leur main droite; on leur remet un cierge allumé qu'ils tiennent dans la main droite pendant le reste, de la cérémonie ; lorsqu'elle est terminée^ on dresse Pacte de baptême; le parrain et la marraine le signent avant tous les autres.

Le parrain paye seul tous les frais de l'église. On se borne parfois à poser sur la table l'argent destiné au prêtre ; il est de meilleur goût de lui présenter une boite de dragées, parmi lesquelles on a placé l'argent qu'on lui offre. Le parrain donne aussi des gratifica-

des souvenirs; ils sont , pour ainsi dire^ les gages du contrat tacite par lequel il promet de veiller sur son filleul. A Téglise^ dans laquelle il vient sceller cet engagement, il précède même le père de Tenfant, parce qu^il remplit en cette circonstance le rôle le plus important : il est le père d'adoption^ il promet de contribuer par tous ses efforts à la bonne conduite de Tenfant qui va porter son nom.

Toutes les autres formalités qui viennent d'être indiquées se rattachent aux lois du savoir- -vivre^ qui imposent aux hommes, en toute circonstance , l'obligation d'épargner aux femmes tous les petits ennuis qu'ils peuvent leur faire éviter.

La cérémonie des fiançailles est tombée en désuétude; maison désigne encore parle mot fiancés les personnes entre lesquelles un mariage est décidé. A Paris, dès qu'un fiancé est agréé, il a le droit d'offrir des fleurs à sa fiancée f et de faire une visite quotidienne aux parents de celle-ci; mais il ne les accompagne pas dans les réunions et dans les lieux publics : il s'y rend de son côté, et, devant les étrangers, il est traité, quoique affectueusement ,

comme un étranger. La prudence, en cette circonstance, inspire les lois imposées par le bon goût. Un mariage, quoique décidé, peut être rompu, et il est toujours pénible pour un père et une mère d'avoir trop vite adopté uu homme qui redevient étranger à leur famille. C'est la même prévoyance qui interdit au fiancé d'offrir aucun présent à la famille de sa future, moins encore à celle-ci. En cas de rupture des projets de mariage, il est impossible de conserver ces objets qui rappellent des souvenirs pénibles, et leur renvoi, puéril lorsqu'il s'agit de présents peu importants, envenime la situation par le contraste qu'ils établissent entre les circonstances dans lesquelles ils ont été offerts et celles qui président à leur restitution; on agira donc sagement, selon les règles observées par les gens bien élevés, en s'abstenant mutuellement de tout présent.

La corbeille est envoyée à la fiancée la veille du jour fixé pour la célébration du mariage. Cette corbeille est un coffret plus ou moins grand , en bois plus ou moins précieux ;

il porte les initiales , non de la jeune fille, mais de la jeune femme, c^est-à-dire Finitiale de son nom de baptême et celle du nom de famille de son mari. Le coffret contient un ou plusieurs cbàles de cachemire, longs ou carrés, et, selon la fortune des parties contractantes (style de notaire), des bijoux, une ou deux garnitures de dentelle, un porte-monnaie, un carnet pour cartes de visite, etc. >

La corbeille de mariage est considérée trop souvent, à Paris, comme l'affaire la plus considérable de la vie ; elle est devenue la prin^ cipale, le mariage n^est plusqu^un accessoire. Des mères imprudentes et vaniteuses ont parfois entraîné ou forcé le consentement de leur fille en leur parlant des splendeurs de la corbeille qu^on leur destinait. Qu^importent le caractère, la moralité, l'intelligence, Tinstruction de leur futur gendre? il s'engage à donner une corbeille plus belle que toutes celles offertes aux jeunes filles que Ton connaît I Dès lors tout est dit, il faut se bâter de conclure. — D'autres font leurs conditions; elles déterminent la somme qui doit être con-

sacrée aux emplettes; elles choisissent ellesmêmes 9 elles marchandent les objets qai doivent être offerts à leur fille.

Toute mère bien élevée s'abstiendra soigneusement d'intervenir dans ces détails. Le fiancé, s'il n'a point de mère, point de parente qui puisse l'aider de ses conseils dans cette circonstance y s'adressera à une personne amie, et se bornera à connaître, en interrogeant sa belle-mère, les couleurs préféiées par sa fiancée. Il devra recourir à la famille de celle-ci, seulement en cas extrême, s'il était étranger, à la ville qu'elle habite , et afin d'éviter de faire quelque maladresse en faisant ses emplettes. Dans tout autre cas, les consultations, les petits débats qu'elles entraînent, doivent être évités, car ils froissent les sentiments délicats, et ils peuvent introduire dans la famille des germes de discorde, si la bellemère se montre trop exigente et si le gendre pose à sa générosité des limites trop restreintes.

Le fiancé joindra à la corbeille des présents destinés à chacun des frères et des sœurs non mariés de sa future; ni celle-ci, ni sa famille

ne font aucun présent au fiancé. Il y a cependant, dans certains pays et certaines villes, des exceptions à cette règle ; on doit alors se conformer à la coutume du pays que Ton habite.

Durant tout l'espace de temps qui s'écoule entre Tacceptation de la demande en mariage et la conclusion du mariage, le fiancé, s'il est bien élevé, évitera d'agir trop familièrement avec ses futurs parents ; il peut être empressé, affectueux; mais il ne doit user qu'avec une extrême réserve des prérogatives attachées à sa position de fiancé. S'il se trouve dans une réunion dansante, il ne prétendra pas accaparer sa future, et l'empêcher de danser avec d'autres hommes; il ne se tiendra pas près d'elle comme un gardien jaloux; il n'oubliera pas enfin que rien ne saurait être de plus mauvais goût que la manifestation publique de nos sentiments, fussent-ils les plus légitimes du monde. Sa situation Tautorise à une assiduité plus grande et lui permet des soins plus minutieux ; mais il ne peut y trouver une excuse pour afficher, vis-à-vis des étrangers, un empressement excessif , qui n'ajoute rien du

reste à la sincérité et à la force de Taffection. Le fiancé doit se borner à être en toute circonstance un ami, un protecteur attentif et dévoué pour sa future famille : il faudrait plaindre celle-ci s'il adoptait les façons d'un maître.

On a pris à Paris , depuis un certain temps, l'habitude de se rendre à la mairie la veille du jour fixé pour la célébration du mariage religieux; celui-ci devant être accompagné d'une messe, on comprend que le danger de subir quelque retard à la mairie ait fait naître Tusage de contracter un jour à l'avance le mariage civil. Les mariés se rendent à la mairie en costume de ville, accompagnés chacun de leur père et mère et de leurs témoins. Il est de bon goût d'éviter toute pompe pour cet acte purement civil.

Pour se rendre à l'église , la mariée monte dans la première voiture, et se place au fond, à droite, près de sa mère ou de la personne qui la représente; vis-à-vis d'elle se trouve son père et le plus proche parent; la seconde voiture est occupée par le marié et sa famille ; puis viennent les témoins et les invités.

H2 LA CIViLlTÊ

Le cortège se forme de la manière, suivante pour entrer & l'église : la mariée donne le bras à son père y le marié à sa mère y le père de celui-ci à la mère de la mariée; la famille de celle-ci, et les personnes invitées par elle, se placent à gauche de Téglise , tandis que la famille du marié et les personnes invitées par cette famille occupent la droite de Téglise. Le poêle ou dais est tenu par les plus jeunes parents; la quête est faite par une sœur ou une jeune parente des époux, désignée pour remplir les fonctions de demoiselle d'honneur; le jeune homme qui est garçon d'honneur lui donne 1^ main lorsqu'elle fait la quête. On se rend à la sacristie dans Tordre observé pour entrer dans Féglise. Lorsque Tacte de mariage a été signé par les nouveaux époux , leur famille et les témoins y le père du marié donne le bras à sa belle-fille , le marié à sa belle-mère , le père de la mariée à la mère de son gendre , et Ton remonte en voiture. Celte fois la mariée se place près de sa belle- mère , son beau-père et son mari occupent le devant de la voiture»

Le déjeuner ou le dîner sont offerts par la famille de la mariée; celle-ci occupe la place

R'ON PUÉRILE^ MAIS UO>.NÉr£. 1^3

d'honneur entre son père el son beau-père; vis-à-vis d'elle , son mari est assis entre sa mère el sa belle-mère.

L'usage des hah de noces est tombé en désuétude à Paris»

l'inexactitude. — L'ATrENTION. — LES ATTENTIONS.

Parmi les personnes qui se croient bien élevées parce qu elles connaissent et pratiquent les usages de la politesse, il en est un grand nombre qui manquent à l'un des plus striotsdevoirs qu'elle commande. Considérant la forme sans se préoccuper du fond, ces personnes peuvent être suffisamment polies, quoiqu'elles se montrent inexactes en toutes circonstances. Ce défaut, si incommode pour ceux qui se trouvent en rapport avec les personnes qui en sont affligées , a dans le caractère des racines plus profondes qu'on ne le pense. Il ne suffit donc pas de le combattre dans ses conséquences, il faut remonter à son origine, et, si nous découvrons qu'il se lie étroitement à des sentiments opposés à la délicatesse , à la justice, à la générosité, il nous sera plus aisé de le faire parai-

lemps^ on diminue ses ressources; ils renverront une ouvrière , sans se souvenir que l'emploi exact de ses heures est indispensable pour gagner son pain quotidien. On le voit^ Tinexactitude est un défaut à facettes, qui, parmi des origines diverses, reflète plusieurs fois et sous plusieurs formes Tégoïsme et l'indélicatesse. Il ne faut donc pas se faire sur ce point des illusions 'douces et commodes; il ne faut point croire que ce défaut peut être rangé parmi ceux qui sont tolérés chez les femmes. La jeune fille qui se fait attendre par ses compagnes^ qui se trouve en retard dans toutes les circonstances se produisant dans la vie commune, ne sera pas une femme attentive , une mère soigneuse^ une amie sûre. Le jeune garçon qui n'est jamais prêt à l'heure indiquée pour ses leçons, pour les repas , pour les promenades , court le risque de devenir un fléau pour sa famille^ car, lorsquHl sera indépendant^ il préférera ses plaisirs à ses devoirs , et se montrera inexact dans les affaires les plus importantes. On ne fait point la part d'un défaut , on ne lui assigne pas une barrière qu'il ne peut franchir; du moment où il existe , où Tonne prend pas la peine de le combattre.

ce n'est point seulement dans les circonstances frivoles qu'il exerce son action , et celle-ci s'étend à toutes les obligations qui nous sont imposées ici-bas, en nous invitant à secouer leur joug bienfaisant.

C'est pour toutes ces raisons réunies que la politesse exige la plus sévère ponctualité, car la politesse n'est autre chose que le devoir d'épargner à autrui la connaissance et les conséquences de nos défauts. Louis XIV, qui était l'homme le plus poli du siècle le plus poli , était aussi Thomme le plus exact. Il a indiqué cette qualité par un mot devenu célèbre, mais qui doit et peut s'étendre à tout le monde aujourd'hui, puisque Tégalité des droits implique toujours l'égalité des devoirs. Toute personne bien élevée soumettra sa conduite aune

règle absolue, et disposera ses occupations de. façon à ne se faire jamais attendre. Pour arrivera ce résultat profitable pour tout le monde , il suffit de ne jamais remettre au dernier moment l'exécution d'un travail, quel qu'il soit, et d'employer sans cesse le présent à préparer l'avenir, lors même qu'il ne s'agirait que d'une lettre à écrire, d'une disposition quelconque à

NON PUÉRILE y MAIS HONNÊTE. 151

prendre. C'est seulement à ce prix, c'est-à-dire à la condition d'appliquer la prévoyance aux petites comme aux grandes choses, que Ton obtient la ponctualité , qui rend notre commerce agréable à nos amis , notre direction utile à la famille , et notre coopération avantageuse aux affaires que nous pouvons être appelées à gouverner, lorsque le chef d'une famille vient à lui manquer.

Si jamais sujet fut opportun à traiter, c'est sans nul doute celui qui est inscrit en tète de ce volume. Il faut bieii l'avouer, la politesse fait défaut à notre génération , et menace de disparaître avec les vieillards qui en ont conservé les traditions , le fond et la forme. Tout cela manque à la fois à nos contemporains, qui se sont fièrement affranchis des petits devoirs, ,ce qui ne prouve nullement, quoi qu'ils en disçnt, qu'ils sachent s'acquitter des devoirs sérieux. La politesse ne rend pas meilleur, disent aujourd'hui les jeunes gens , les jeunes femmes et même les jeunes filles; ce point prêterait, je crois, matière à controverse, car il ne me semble pas prouvé que de constantes habitudes extérieures de douceur et de renon-

cernent soient impuissantes à modifier un caractère âpre, violent et personnel. Mais, lors même que la politesse n'aurait pas de résultat autre que celui de nous faire paraître meilleurs, cela devrait suffire pour la préserver de la décadence dans laquelle elle est tombée à l'époque actuelle.

Parmi les menus devoirs que la civilité nous impose, il en est un si complètement négligé aujourd'hui qu'il faut se hâter d'en fixer les caractères extérieurs, lesquels courent le risque d'être totalement effacés dans un avenir trèsprochain. Il s'agit du grand art d'écouter, de l'attention que nous devons accorder aux paroles prononcées par autrui. Ceux qui s'écoutent eux-mêmes n'écoutent jamais les autres.

Pénétrés de leur propre supériorité, convaincus de l'infériorité de leurs semblables, ils ne veulent pas soumettre leurs éminentes facultés à l'obligation d'écouter des discours qu'ils- jugent d'avance devoir être insignifiants. Quand on leur parle, ils se plongent dans leurs propres pensées, pour se dispenser d'écouter, et, lorsqu'ils peuvent reprendre la parole , ils rompent sans aucune transi-

NON PUÉRILE y MAIS HONNÊTE. 153

tien avec le sujet qui vient d'être traité , pour donner à la conversation le tour particulier qui leur convient. Quel que soit le motif du manque d'attention , il est toujours particulièrement blessant, parce qu'il implique le mépris et semble dire à tout venant : « Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? » Beaucoup d'individus affectent l'inattention , parce qu'ils la considèrent comme une manifestation de la distance qui sépare leurs hautes facultés des puérililésauxquellesle vulgaire s'intéresse. Sur ce point comme sur tous les autres, l'affectation fait fausse route : les esprits réellement supérieurs ne dédaignent rien, parce qu'ils savent découvrir en toutes choses des détails dignes d'intérêt ou d'observation.

Ne point écouter ou bien prêter son attention avec un air froid , distrait, qui déconcerte la parole , qui paralyse l'effusion et fait naître^ le ressentiment , telles sont les habitudes des individus qui pensent être supérieurs à leur entourage, et croient prouver leur supériorité par l'indifférence. Le sentiment vaniteux qui donne naissance à ces habitudes éclate d'une façon si visible, qu'il suffit pour créer l'isole-

15^ LA GIVaiTÉ

ment autour de Tètre qui ne sait pas écouter; les indifférents Tévitent ; ses amis , s'il en a , se détachent de lui, et, pour peu qu'il porte dans son intérieur cette attitude superbe , il parviendra même à dissoudre les liens de famille. Il est bien facile d'éviter ces tristes mais inévitables inconséquences, de faire naître la sympathie au lieu d'éveiller l'hostilité, de se créer un entourage bienveillant , au lieu de provoquer les dangereuses explosions d'un mécontentement général : il suffit pour cela de savoir écouter avec patience, avec intérêt, avec la résolution de dérober à ceux qui parlent toute trace de l'ennui qu'ils peuvent nous causer. Ici, comme toujours, la charité est d'accord avec la politesse.

L'attention est l'une des formes des attentions que nous devons à nos semblables, si nous voulons que ceux-ci nous soient favorables. Ceux qui trouvent dans leur cœur les sentiments de bienveillance et de générosité qui inspirent la véritable politesse n'ont pas besoin , pour se montrer polis, de donnera leurs actions un mobile personnel. Mais il est d'autres individus qui n'ont peut-être jamais pesé les inconvé-

NON PUÉRILE y MAIS HONNÊTE. 155

nients de la grossièreté y les avantages de la civilité. Us sont franchement égoïstes , et ne veulent s'imposer au profit de la société aucune contrainte , si légère qu'elle puisse être. C'est ceux-ci que je voudrais persuader, car tout le monde y gagnerait. Qu'ils ne se renferment pas en eux-mêmes en se disant qu'ils n'ont besoin de personne. Quelle que soit la part qui nous ait été accordée par la destinée^ nous avons tous besoin les uns des autres. Tous les rapports sociaux, qui s'alimentent de légères concessions mutuelles^ ne sont pas seulement des liens gênants^ ils sont en même temps des appuis que Ton ne peut rejeter sans se nuire à soimême. L'être qui n'a jamais été dirigé dans ses actions que par des vues personnelles s'aperçoit tôt ou tard qu'il a fait fausse route ^ et que sa passion dominante, plus opiniâtre qu'éclairée, se trouve trompée, par cela même qu'elle n'a tenu aucun compte de la solidarité qui unit la famille humaine. L'égolsme comporte la dose d'aveuglement qui accompagne toutes les passions humaines, quel que soit leur objet; ceux dont il est le principal mobile se montrent insatiables dans l'absorption de toutes

les forces, de tous les sentiments avec lesquels ils peuvent se trouver en contact ; mais le sol sur lequel on sème l'exigence devient forcément stérile; l'égoïste servirait mieux ses intérêts s'il se répétait moins souvent le mot de Médée :

Sloil et c'est assez.

Page 1